Dans la pénombre de la forêt, l’air charriait bel et bien une odeur de cuisson, et il semblait effectivement s’agir de viande.
Un lapin, oui, c’est bien possible…
D’accord, mais ça pouvait être aussi autre chose…
Perrin regarda Egwene et constata qu’elle le dévisageait, attendant sa décision. Un chef avait des responsabilités, en plus des autres ennuis indissociables du commandement…
— Attends ici… (La jeune fille voulut protester, mais il l’en empêcha d’un geste.) Et tiens-toi tranquille. Nous ignorons de qui il s’agit.
Egwene acquiesça. Sans grand enthousiasme, peut-être, mais le résultat était là. Pourquoi ne se montrait-elle pas si docile quand il s’agissait des fichus tours de marche ?
Réunissant tout son courage, Perrin avança vers la source de la fumée. À Champ d’Emond, il avait passé moins de temps dans la forêt que Rand et Mat, mais il savait chasser, et l’approche n’avait guère de secrets pour lui. Sans faire craquer une brindille, il passa d’arbre en arbre, atteignit un chêne géant et regarda à travers le gros trou qui béait dans le tronc.
Il découvrit un feu de camp, juste de l’autre côté de l’arbre. Appuyé à une branche du Vénérable, un type mince au teint hâlé contemplait pensivement les flammes.
Ce n’était pas un Trolloc, entendu, mais à part ça Perrin n’avait jamais vu un individu si étrange. Pour commencer, il y avait sa tenue. Des vêtements en cuir, mais qu’on n’avait pas pris la peine de débarrasser de la fourrure. Même les bottes et l’étrange chapeau rond et plat du personnage étaient couverts de poil. Sa cape était composée de peaux de lapin et d’écureuil, son pantalon semblait taillé dans la toison d’une chèvre brun et blanc et ses cheveux grisonnants tenus par une cordelette tombaient pratiquement jusqu’à ses reins. Côté face, une longue barbe cachait une bonne partie de sa poitrine.
Un couteau presque aussi long qu’une épée pendait à sa ceinture. À portée de sa main, un arc et un carquois reposaient contre une souche.
Appuyé à sa branche, la tête inclinée, l’inconnu semblait somnoler debout. Perrin n’en renonça pas à la prudence pour autant. Au-dessus du foyer, six broches improvisées offraient à la caresse des flammes la viande grasse et juteuse d’autant de magnifiques lapins.
Perrin en eut littéralement l’eau à la bouche.
— Tu baves ? lança le type en ouvrant un œil. Ton amie et toi devriez venir partager mon repas. Si j’ai bien vu, vous n’avez pas mangé grand-chose, ces deux derniers jours…
Perrin hésita, puis il sortit de sa cachette, la hache toujours au poing.
— Vous m’espionnez depuis deux jours ?
— Toi et la jolie fille, oui ! Elle t’en fait voir des vertes et des pas mûres, pas vrai ? Pour l’essentiel, je vous ai entendus, ces deux derniers jours. Rien d’étonnant avec le boucan que vous faites. Heureusement, votre cheval est beaucoup plus discret. Alors, tu l’appelles ou tu as l’intention de te goinfrer de lapins ?
Perrin ne cacha pas son agacement. Il faisait fort peu de bruit, et il le savait très bien. Un balourd n’aurait jamais réussi à approcher suffisamment d’un lapin, dans le bois de l’Eau, pour lui faire son affaire avec une seule pierre.
Mais Egwene aussi avait faim, se souvint-il, et elle devait mourir d’angoisse à l’idée que l’odeur délicieuse puisse venir d’un camp de Trollocs.
Perrin remit sa hache à sa ceinture et appela :
— Egwene, tout va bien ! Et c’est du lapin, tu avais raison ! (Baissant le ton, le jeune homme tendit la main.) Je m’appelle Perrin Aybara.
L’inconnu étudia la main tendue puis la serra maladroitement, comme s’il n’avait pas l’habitude de cette coutume pourtant très répandue.
— Moi, c’est Elyas, annonça-t-il. Elyas Machera.
Perrin faillit lâcher la main de l’homme.
Elyas avait les yeux jaunes et brillants comme de l’or. Cette comparaison éveilla quelque chose dans son esprit, mais il ne put pas mettre la main dessus. Cela dit, tous les Trollocs qu’il avait rencontrés jusque-là avaient des yeux noirs.
Egwene apparut, Bela tenue par la bride.
Dès qu’elle eut attaché la jument à une branche basse du chêne, elle hocha poliment la tête pendant que Perrin faisait les présentations. Mais, tout du long, ses yeux dérivèrent en direction des lapins. Apparemment, elle n’avait pas remarqué les étranges globes oculaires d’Elyas. Et quand celui-ci l’invita à approcher de la nourriture, elle obéit avec un empressement visible.
Perrin hésita une minute, puis il la rejoignit.
Elyas les regarda manger en silence.
Affamé, Perrin s’attaqua à des morceaux de viande qu’il pouvait à peine tenir, tant ils étaient chauds. Jetant sa délicatesse naturelle aux orties, Egwene ne se formalisa pas quand du gras coula le long de son menton.
Lorsque les deux jeunes gens furent enfin rassasiés, ou presque, Elyas prit la parole tandis que le crépuscule cédait lentement la place à la nuit :
— Que faites-vous dans le coin ? Il n’y a pas une habitation à cent lieues à la ronde.
— Nous allons à Caemlyn, dit Egwene. Et vous pourrez peut-être…
Stupéfaite, la jeune fille écarquilla les yeux quand Elyas, la tête inclinée en arrière, éclata de rire.
— Caemlyn ? répéta-t-il quand il fut de nouveau en état de parler. Avec le chemin que vous suivez depuis deux jours, vous passerez vingt bonnes lieues au nord de cette ville. Dans le meilleur des cas…
— Nous voulions demander notre route, précisa Egwene. Mais nous n’avons trouvé ni village ni ferme…
— Et vous n’en trouverez pas ! Si vous continuez comme ça, vous atteindrez la Colonne Vertébrale du Monde sans avoir vu l’ombre d’un être humain. Ensuite, si vous réussissez à escalader ces montagnes – c’est possible, à certains endroits –, vous trouverez des gens dans le désert des Aiels. Mais vous n’aimerez pas ce coin, je vous préviens. Dans ce désert, on meurt de chaud le jour, de froid la nuit et de soif tout le temps. Il faut être un Aiel pour y trouver de l’eau, et les Aiels n’aiment pas beaucoup les étrangers. C’est le moins qu’on puisse dire.
Elyas éclata de nouveau de rire – et cette fois il alla jusqu’à s’en rouler par terre.
Nous dînons avec un dément ? se demanda Perrin, soudain inquiet.
Egwene fronça les sourcils, décontenancée, mais elle enchaîna dès qu’Elyas se fut un peu calmé :
— Vous pourrez peut-être nous montrer le chemin… À l’évidence, vous en savez bien plus long que nous sur cette région.
Elyas redevint sérieux. Relevant la tête, il rajusta son étrange chapeau, tout de travers après ses facéties, puis regarda intensément ses deux invités.
— Je n’aime pas beaucoup les gens… Les villes en sont pleines, mais je reste aussi très loin des villages et des fermes. Les paysans n’apprécient pas mes amis, vous comprenez ? Si vous n’aviez pas erré dans la forêt, plus innocents et plus vulnérables que des agneaux du mois dernier, je ne vous aurais même pas aidés.
— Mais quand même, vous pouvez nous indiquer le chemin, insista Egwene. Dites-nous simplement où est le prochain village, même si c’est à dix lieues d’ici, et nous nous y renseignerons.
— Du calme ! dit soudain Elyas. Mes amis approchent.
Bela hennit de terreur et tenta de se détacher. Voyant des silhouettes apparaître tout autour d’eux, Perrin se leva à demi. Folle de peur, Bela ruait frénétiquement.
— Apaisez la jument, dit Elyas, ils ne lui feront pas de mal. Ni à vous, si vous vous tenez tranquilles.