Quatre loups avancèrent dans le cercle de lumière projeté par les flammes. D’énormes spécimens dotés d’une gueule capable de briser sans peine la jambe d’un homme. Comme si de rien n’était, ils vinrent se coucher près du feu, au milieu des humains. Dans l’obscurité, les yeux de leurs congénères brillaient comme des lucioles.
Des yeux jaunes, pensa Perrin, comme ceux d’Elyas.
C’était ça qui avait failli le frapper, un peu plus tôt. Sans quitter les loups des yeux, il tendit la main vers sa hache.
— Je ne ferais pas ça, à ta place…, dit Elyas. S’ils se sentent menacés, ils cesseront de se montrer amicaux.
Les quatre loups regardaient Perrin. Soudain, il eut le sentiment que les autres, dans les ténèbres, le fixaient aussi. Frissonnant, il éloigna sa main du manche de la hache. Aussitôt, il crut sentir le soulagement des loups et se demanda s’il ne perdait pas l’esprit à son tour. Se rasseyant, il posa les mains sur ses genoux afin de les empêcher de trembler. Le souffle coupé, Egwene n’osait plus bouger. Un loup au pelage presque noir, le museau gris clair, était couché assez près d’elle pour la toucher.
Bela ne ruait plus et elle se taisait. Tremblant de peur, elle tentait de surveiller tous les prédateurs en même temps. De temps en temps, une brève ruade rappelait aux loups qu’elle était décidée à vendre chèrement sa peau. Mais les amis d’Elyas l’ignoraient, comme ils ignoraient Perrin et Egwene. La langue légèrement pendante, ils attendaient, parfaitement détendus.
— Voilà, dit Elyas à Perrin, c’est beaucoup mieux.
— Ils sont apprivoisés ? demanda Egwene. Ce sont des animaux domestiques ?
— Encore moins que les hommes, petite, les loups ne s’apprivoisent pas. Ce sont mes amis. Nous nous tenons compagnie, nous chassons ensemble et nous dialoguons, d’une certaine façon. Comme tous les amis, pas vrai, Tachetée ?
Un loup au pelage gris effectivement tacheté tourna la tête vers Elyas.
— Vous leur parlez ? s’émerveilla Perrin.
— Pas vraiment, répondit Elyas. Les mots ne comptent pas, et ils ne sont d’ailleurs pas fiables. Cette louve, par exemple, ne s’appelle pas « Tachetée ». Son vrai nom évoque la manière dont les ombres jouent sur la surface d’un étang, au milieu de l’hiver, un peu après l’aube. Il évoque aussi les ondulations de l’onde sous la caresse du vent, le goût piquant et glacé de cette eau sur la langue, et les premiers flocons de neige qui annoncent une tempête, alors que tombe la nuit. Mais là encore, c’est imprécis… Les mots sont impuissants à exprimer tant de choses. Il faut « sentir » les nuances, c’est la particularité de leur langage. Les trois autres se nomment Brûlure, Tire-d’Aile et Vent.
La cicatrice que Brûlure portait à l’épaule pouvait expliquer son nom. Pour les deux autres, il n’y avait aucun indice…
Même s’il jouait les ermites, estima Perrin, Elyas était content d’avoir l’occasion de parler avec ses semblables. En tout cas, il ne se dérobait pas au dialogue. Voyant les crocs des loups briller sous les rayons de lune, le jeune homme songea que poursuivre la conversation pouvait être une bonne et saine idée…
— Elyas, comment avez-vous appris à leur parler ?
— Tout est venu d’eux. Moi, je n’ai rien fait, du moins au début. Si j’ai bien compris, ça se passe toujours ainsi. Ce sont eux qui viennent à l’homme, pas le contraire. Certaines personnes croient que je suis souillé par le Ténébreux, parce que des loups me suivent partout. À l’occasion, il doit m’arriver de penser la même chose… Les personnes de qualité m’évitent, et celles qui me recherchent ne sont pas du genre que j’aime fréquenter. De plus en plus seul, j’ai remarqué que les loups semblaient parfois savoir ce que je pensais et qu’ils agissaient en fonction de cela. Ce fut le véritable début. Pour une raison mystérieuse, je les intéressais…
» Les loups sentent les humains, c’est bien connu, mais pas de cette façon-là, en principe. Ils se réjouissaient de notre rencontre. À les en croire, beaucoup de temps a passé depuis qu’ils chassaient avec les hommes. Et quand ils disent « beaucoup de temps », je crois entendre les rugissements d’un vent qui nous ramène à l’aube de l’Histoire – ou même au Premier Jour.
— Je n’ai jamais entendu parler d’hommes et de loups chassant ensemble, dit Egwene.
Sa voix tremblait un peu, mais la proximité des loups semblait paradoxalement lui donner du courage.
Elyas ne réagit pas à sa remarque.
— Les souvenirs des loups sont différents de ceux des hommes, dit-il. (Ses étranges yeux se voilèrent, comme s’il s’immergeait dans un très lointain passé.) Chaque individu se souvient de l’histoire de l’espèce, au moins dans ses grandes lignes. Comme je l’ai déjà dit, c’est difficile à exprimer avec des mots. Ils se rappellent avoir traqué des proies avec des hommes à leurs côtés, mais c’est si ancien qu’il s’agit davantage de l’ombre d’une ombre, plutôt que d’un souvenir…
— C’est très intéressant, souffla Egwene.
Elyas la foudroya du regard.
— Mais je le pense vraiment ! Pourriez-vous nous apprendre à leur parler ?
— Non, parce que ça ne s’enseigne pas. Certains le peuvent et d’autres non. (Il désigna Perrin.) Les loups disent qu’il en est capable.
Le jeune homme regarda l’index d’Elyas comme s’il s’agissait d’un couteau.
Il est fou à lier !
Mais les loups regardaient toujours l’apprenti forgeron, qui se sentit de plus en plus mal à l’aise.
— Vous allez à Caemlyn, dit Elyas, je veux bien, mais ça n’explique pas ce que vous faites ici, à des jours de marche de la civilisation.
Il écarta les pans de sa cape de fourrure, s’allongea sur le côté et s’appuya sur un coude.
Perrin regarda Egwene. En chemin, ils avaient préparé une histoire afin d’expliquer comment ils étaient arrivés là. Sans dire la vérité, bien entendu, ni même préciser d’où ils venaient vraiment. Une prudence élémentaire, quand des propos inconsidérés pouvaient à tout moment tomber dans les oreilles d’un Blafard.
Chaque jour, les deux jeunes gens avaient peaufiné leur histoire. Ensemble, ils avaient décidé qu’Egwene la raconterait. Plus à l’aise avec les mots que Perrin, elle savait en outre d’expérience qu’il était un très mauvais menteur.
La jeune fille se lança d’une voix mélodieuse.
Perrin et elle, prétendit-elle, venaient du nord du Saldaea. Ayant grandi dans deux fermes, un peu à l’écart d’un petit village, ils ne s’étaient jamais tant éloignés de leur foyer. Mais les histoires des trouvères et les récits des marchands leur avaient donné envie de voir le monde.
Caemlyn, l’Illian, la mer des Tempêtes – et peut-être même les légendaires îles du Peuple de la Mer.
Perrin écouta avec une profonde satisfaction. Thom Merrilin lui-même n’aurait pas pu bâtir une histoire si crédible avec le peu qu’ils savaient du monde extérieur.
— Du Saldaea, c’est ça ? fit Elyas quand Egwene eut terminé.
— Eh oui, confirma Perrin. Nous avons pensé visiter d’abord Maradon, parce que j’adorerais voir le roi, mais la capitale est bien entendu le premier endroit où nos pères iront nous chercher.
Dans le scénario, Perrin était chargé de faire savoir qu’ils ne connaissaient pas Maradon. Ainsi, leur ignorance ne paraîtrait pas suspecte, s’ils rencontraient quelqu’un qui y était allé.
Cette fable n’avait aucun lien avec Champ d’Emond, la Nuit de l’Hiver et tout le reste. En l’entendant, nul n’aurait la moindre raison de penser à Tar Valon ou aux Aes Sedai.
— Une sacrée histoire, lâcha Elyas. Oui, une sacrée histoire ! Pas mal de choses ne collent pas, mais l’important c’est l’opinion de Tachetée. Et, pour elle, c’est un ramassis de mensonges. Du premier au dernier mot.