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— Des mensonges ? s’écria Egwene. Pourquoi mentirions-nous ?

Les quatre loups n’avaient pas bougé. Pourtant, ils ne semblaient plus être paresseusement étendus. On eût dit qu’ils se ramassaient sur eux-mêmes, prêts à bondir.

Perrin ne dit rien, mais sa main droite glissa discrètement vers le manche de sa hache. Les quatre loups se levant en même temps, il se pétrifia. Les animaux ne grognaient pas, mais leur pelage était hérissé, sur la nuque et les épaules, et un de leurs congénères, dans les ténèbres, hurlait à la mort. Des dizaines de voix lui répondirent, comme si quelque chose se préparait. Puis le silence revint.

Le front ruisselant de sueur, Perrin n’osait plus bouger.

— Si vous pensez…, commença Egwene. (Elle déglutit péniblement.) Eh bien, si… (Malgré l’air frisquet, elle transpirait elle aussi à grosses gouttes.) Si vous nous prenez pour des menteurs, vous préférez sûrement que nous campions loin de vous, cette nuit…

— En temps normal, je préférerais, oui… Mais là, je veux tout savoir au sujet des Trollocs et des Demi-Humains.

Perrin tenta de ne pas trahir sa stupéfaction, et il espéra avoir mieux réussi qu’Egwene.

— Tachetée a senti dans vos deux esprits des Trollocs et des Blafards, dit Elyas comme s’il parlait de la pluie et du beau temps. Pendant que tu racontais ta fable absurde, petite, tous les loups ont eu la même intuition. Vous êtes liés aux Trollocs et aux Sans-Yeux. Or, les loups les détestent plus que tout – oui, plus encore qu’un incendie de forêt. Et c’est pareil pour moi !

» Brûlure a très envie d’en finir avec toi, mon garçon… Vois-tu, c’est un Trolloc qui lui a fait cette cicatrice, quand il était un louveteau… Il dit que le gibier se fait rare, et que tu es plus gras que tous les daims qu’il a vus depuis des mois. Il veut vraiment te faire ta fête, mais il a toujours été impulsif. Alors, si tu me racontais la vérité ? Entre nous, j’espère que tu n’es pas un Suppôt des Ténèbres, parce que je déteste tuer les gens que j’ai invités à dîner. Mais garde une chose à l’esprit, garçon : si tu mens, les loups le sauront, et Tachetée elle-même n’est pas loin de partager l’opinion de Brûlure.

Aussi jaunes que ceux d’un loup, les yeux d’Elyas ne cillaient pas plus que ceux des prédateurs.

Ce sont des yeux de loup ! pensa Perrin.

Il s’avisa qu’Egwene le regardait, attendant qu’il prenne une décision.

Et voilà que je suis de nouveau le chef !

Les deux jeunes gens avaient décidé que dire la vérité serait courir un trop grand risque. Mais, même s’il parvenait à tirer sa hache, Perrin ne leur donnait pas une chance de s’en sortir.

Tachetée grogna, les trois autres loups l’imitèrent, et ceux qui se tapissaient dans les ténèbres firent de même.

— Très bien, capitula Perrin tandis que les grognements emplissaient les ombres. (Egwene approuva sa décision d’un hochement de tête.) Tout a commencé un peu avant la Nuit de l’Hiver, le jour où notre ami Mat a vu un cavalier en cape noire…

Elyas ne changea pas de position pendant tout le récit, mais la façon dont il inclinait la tête évoquait irrésistiblement un animal qui tend l’oreille. De nouveau très calmes, les loups semblaient écouter aussi. L’histoire étant fort longue, et Perrin la racontant en version intégrale, beaucoup de temps s’écoula.

L’apprenti forgeron passa néanmoins sous silence le rêve que les trois garçons avaient fait à Baerlon. Du coin de l’œil, il tenta de voir si les loups réagissaient à ce mensonge par omission, mais ils ne bronchèrent pas. Tachetée paraissait très amicale, Brûlure rongeait son frein et les deux autres n’exprimaient aucune émotion.

— … Et si elle ne nous trouve pas à Caemlyn, acheva Perrin, la gorge sèche, nous irons à Tar Valon. Notre seule chance est que les Aes Sedai acceptent de nous aider.

— Des Trollocs et des Blafards si loin au sud…, fit Elyas. Ce n’est pas une mince nouvelle… (Il tendit une main derrière lui puis, sans le regarder, lança une outre d’eau à Perrin.) Mon garçon, je ne fraie pas avec les Aes Sedai… L’Ajah Rouge, leur ordre chargé de traquer les hommes qui tentent de canaliser le Pouvoir de l’Unique, a voulu m’apaiser, un jour. Tu sais ce que j’ai dit à ces harpies ? Qu’elles appartenaient à l’Ajah Noir dévoué à la gloire du Ténébreux. Elles n’ont pas aimé du tout, tu peux me croire. Même si je ne risquais plus rien une fois revenu dans la forêt, ces folles ont essayé de me rattraper pendant des jours. Et, quand elles essaient, elles essaient ! Après cet épisode, je doute qu’une Aes Sedai m’ait jamais à la bonne. Pour être honnête, j’ai dû tuer un ou deux Champions, pendant ces événements. Faire un truc comme ça n’est pas agréable du tout. Franchement, j’ai détesté…

— Votre aptitude à parler avec les loups, souffla Perrin, elle est liée au Pouvoir de l’Unique ?

— Bien sûr que non ! Rien ne m’aurait apaisé, mais je n’ai pas aimé qu’elles veuillent essayer. Mon « don » est très ancien, fiston. Il existait avant les Aes Sedai et même avant que quiconque sache invoquer le Pouvoir de l’Unique. Il est aussi vieux que l’humanité et que les loups, tout simplement. Les Aes Sedai n’aiment pas que des choses anciennes reviennent à la vie. Je ne suis pas le seul exemple. Il y a d’autres gens et d’autres manifestations… Les Aes Sedai craignent qu’une très ancienne barrière soit sur le point de céder. Selon elles, le monde est près de s’écrouler. Leur angoisse, c’est que le Ténébreux se libère. À la façon dont ces femmes me regardaient, on aurait cru que j’étais le plus grand coupable de l’univers. Les membres de l’Ajah Rouge ne songeaient qu’à m’apaiser, comme elles disent, et d’autres « sœurs » me reluquaient d’un sale œil. Quant à la Chaire d’Amyrlin… En temps normal, garçon, je me tiens très loin des Aes Sedai et de leurs amis. Si tu es malin, tu en feras autant.

— Je ne demanderais pas mieux que les éviter, avoua Perrin.

Egwene le foudroya du regard. Un instant, il eut peur qu’elle se vante de vouloir devenir une Aes Sedai, mais elle se contenta de marquer sa désapprobation en silence.

— L’ennui, c’est que nous n’avons pas le choix. Des Trollocs nous poursuivent, et aussi des Myrddraals et un Draghkar. Bref, tout ce qui est imaginable, à part des Suppôts des Ténèbres. Impossible de nous cacher ou de faire face seuls ! Qui d’autre pourrait nous aider ? Qui serait assez fort ?

Elyas ne dit rien, se contentant de regarder les loups – surtout Tachetée et Brûlure. Perrin tenta de se concentrer sur les flammes du feu. S’il les observait, il avait le sentiment d’entendre la « conversation » de l’ermite fou et des loups. Même si cette histoire n’était pas liée au Pouvoir, il ne voulait pas y être mêlé.

C’était une plaisanterie de cinglé ! Bon sang ! je ne sais pas parler aux loups, et ça ne changera jamais !

Un des prédateurs, Tire-d’Aile, lui sembla-t-il, regarda le jeune homme et parut lui… sourire. Troublé, l’apprenti forgeron se demanda comment il avait pu attribuer un nom au loup…

— Vous pouvez rester avec moi, dit Elyas. Enfin, avec nous… (Egwene fronça les sourcils et Perrin en resta muet de surprise.) Eh bien, quoi, c’est le plus sûr pour vous ! Les Trollocs feraient n’importe quoi pour tuer un loup isolé, mais ils évitent soigneusement les meutes. En plus, vous n’auriez plus à vous inquiéter des Aes Sedai, parce qu’elles ne s’aventurent pas souvent dans ces bois.

— Je ne sais pas trop…, dit Perrin. (Il sentait les yeux de Tachetée peser sur sa nuque.) Pour commencer, il n’y a pas que des Trollocs à nos trousses…