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Elyas eut un ricanement.

— Un jour, j’ai vu une meute régler son compte à un Sans-Yeux. La moitié des loups sont morts mais, quand ils ont repéré un monstre, ils ne lâchent plus prise. Pour eux, les Trollocs et les Myrddraals, c’est du pareil au même. En réalité, c’est toi qu’ils veulent, fiston. S’ils savaient que d’autres hommes pouvaient leur parler, ils ne connaissaient que moi, jusqu’à ce jour. Ils accepteront ton amie, et vous serez plus en sécurité que dans n’importe quelle ville, parce que des Suppôts des Ténèbres y habitent.

— Maintenant, dit Perrin, il faut m’écouter… Je veux que vous arrêtiez de raconter ça. Je ne sais pas… Bon, vous me comprenez, non ?

— Comme tu voudras, mon garçon… Aveugle-toi, si ça te chante. Ne veux-tu pas être en sécurité ?

— Je ne m’aveugle pas, et tout ce que nous désirons…

— … C’est aller à Caemlyn, intervint Egwene. Puis continuer jusqu’à Tar Valon.

Perrin défia du regard la jeune fille, qui ne se laissa pas démonter. Elle lui « obéissait », avait-il compris, quand ça l’arrangeait, et cessait de le tenir pour un chef dès qu’elle n’était pas d’accord avec lui. Mais ça ne la dispensait pas de le laisser répondre quand quelqu’un lui posait une question.

— Et toi, Perrin ? lança-t-il. Qu’en penses-tu ?

Le jeune homme se répondit à lui-même :

— Moi ? Attends que je réfléchisse. Oui, oui, je vais venir avec toi… (Il sourit à la jeune fille.) Tu vois, Egwene, nous sommes d’accord. C’est formidable de débattre ouvertement avant de trancher, pas vrai ?

La jeune fille s’empourpra mais garda les dents serrées.

— Tachetée pense que c’est la bonne décision, annonça Elyas. Elle dit que la fille est solidement ancrée dans le monde des humains, alors que le garçon est à mi-chemin entre l’homme et l’animal. Les choses étant ce qu’elles sont, je crois que nous allons vous accompagner. Sinon, vous vous perdrez, vous crèverez de faim, ou…

Brûlure se leva d’un bond et Elyas tourna la tête pour le regarder. Quelques instants plus tard, Tachetée se redressa aussi. Elle approcha de l’homme et plongea son regard dans celui de Brûlure. Nul ne bougea pendant un long moment, puis Brûlure se détourna, fila et se fondit dans la nuit.

Tachetée s’ébroua puis se laissa retomber sur le sol comme si de rien n’était.

— Tachetée dirige cette meute, expliqua Elyas aux jeunes gens. Au combat, certains mâles la domineraient, mais elle est bien plus intelligente qu’eux, et ils le savent. Elle a sauvé la meute plus d’une fois, et de main de maître. Mais Brûlure pense que les loups perdent du temps avec vous deux. La haine des Trollocs est sa seule raison de vivre et, s’il y a des Trollocs au sud, il veut y aller pour les massacrer.

— Nous comprenons très bien, dit Egwene. Mais, sur vos indications, nous pourrons sans doute arriver à bon port sans…

— Tu m’as bien écouté, ma fille ? N’ai-je pas dit que Tachetée commande ? Demain matin, je partirai vers le sud avec vous, et les loups nous accompagneront.

À son expression, Egwene ne trouvait pas que c’était une bonne nouvelle.

Perrin se mura dans un silence têtu. Il avait senti le départ de Brûlure. Et le mâle à la cicatrice ne s’en était pas allé tout seul. Une dizaine de jeunes loups l’avaient suivi, tout prêts à en découdre avec les Trollocs.

Perrin tenta de se convaincre qu’Elyas jouait avec son imagination. Mais il ne se leurra pas longtemps. Juste avant que la présence des loups-guerriers se fût dissipée dans son esprit, il avait « capté » une pensée qu’il savait venir de Brûlure.

Un mélange de sentiments et de concepts presque aussi clair que s’il s’était agi de ses propres pensées.

Une explosion de haine et la hâte rageuse de sentir sur le bout de sa langue le goût du sang.

24

Vol au-dessus de l’Arinelle

De l’eau gouttait dans le lointain, produisant des sons dont l’écho, en se répercutant, s’éloignait à tout jamais de sa source. Jaillissant de flèches de pierre au sommet plat, des ponts et des passerelles sans rambarde – des structures lisses et brillantes aux reflets rouge et or – partaient dans toutes les directions. Niveau après niveau, et apparemment sans commencement ni fin, le labyrinthe s’étendait vers le bas et vers le haut dans le brouillard. Chaque pont conduisait à une flèche, chaque passerelle menait à une autre, et cet entrelacs de pierre semblait inextricable. Dans quelque direction que regardât Rand, tout était identique – au point qu’il se félicitait presque de la pénombre qui lui interdisait de distinguer clairement son environnement.

Certaines passerelles conduisaient à des plates-formes qui devaient se trouver directement au-dessus de celle qu’elles surplombaient. En réalité, il ne voyait la base d’aucune des flèches…

Il marchait, en quête de liberté, et conscient qu’il s’agissait d’une illusion. Ici, tout était illusoire.

Il connaissait la nature même de la tromperie, car il l’avait expérimentée trop de fois pour être dupe. Aussi loin qu’il aille dans n’importe quelle direction, la pierre polie s’étendait à l’infini. Un univers de pierre, et, pourtant, l’odeur de la terre fraîchement retournée flottait dans l’air, avec parfois des relents douceâtres de décomposition.

L’odeur d’une tombe ouverte alors qu’il aurait fallu la garder fermée. Le jeune homme tentait de bloquer sa respiration, mais les effluves répugnants lui agressaient les narines. Comme une huile aromatique, cette puanteur lui collait à la peau.

Captant un mouvement du coin de l’œil, Rand se pétrifia là où il était, à savoir à demi penché sur le garde-fou qui faisait le tour de la tête plate d’une tour. L’endroit n’avait rien d’une cachette. À partir de centaines de points, un guetteur aurait pu le repérer sans peine. Et s’il faisait sombre, aucune zone de ténèbres plus denses ne permettait à un fugitif de se dissimuler. Ici, la chiche lumière ne provenait pas de lampes, de lanternes ni de torches. Elle était simplement là, jaillissant de nulle part, comme si l’air lui-même la produisait. Au fond, il y en avait assez pour qu’on y voie – mais aussi, hélas, pour qu’on soit vu. Mais l’immobilité, comme dans toute chasse, était une source de protection.

Rand perçut de nouveau le mouvement. Cette fois, c’était limpide. Un homme remontait une passerelle très inclinée, dans le lointain, et il se moquait royalement du gouffre qui s’ouvrait des deux côtés de l’étroite rampe dépourvue de rambarde. Sa cape battant sur ses épaules tant il courait vite, l’inconnu regardait frénétiquement autour de lui. À cette distance, et avec le brouillard, Rand ne distinguait qu’une silhouette. Mais il n’avait pas besoin d’être plus près pour savoir que la cape était rouge – la couleur du sang frais – et qu’une fournaise brûlait dans les yeux du chasseur.

Le jeune homme tenta d’étudier les intersections du labyrinthe, afin de savoir dans combien de temps Ba’alzamon arriverait. Mais il renonça très vite, car les distances, en ce lieu, étaient des plus trompeuses. Ce qui semblait très éloigné pouvait se trouver presque à portée de la main. Inversement, ce qu’on pensait pouvoir saisir se révélait souvent inaccessible. L’unique solution, qu’il avait adoptée depuis le début, était de se déplacer sans cesse. Oui, être très mobile et ne pas penser. Ici, la réflexion était dangereuse, il le savait.

Pourtant, alors qu’il se détournait de la silhouette encore minuscule de Ba’alzamon, Rand se demanda ce qu’il était advenu de Mat. Errait-il lui aussi dans ce dédale ?

Ou y a-t-il deux labyrinthes et deux Ba’alzamon ?

Rand chassa de son esprit cette idée beaucoup trop terrifiante.

Est-ce comme à Baerlon ? Mais dans ce cas, pourquoi ne parvient-il pas à me trouver ?