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Une différence réconfortante, non ?

Réconfortante ? Par le sang et les cendres ! que peut-il y avoir de réconfortant dans ma situation ?

En deux ou trois occasions, dont il ne se souvenait pas clairement, Rand avait frôlé la catastrophe. À part ça, il courait depuis très longtemps et Ba’alzamon s’échinait en vain à le poursuivre. Mais était-ce comme à Baerlon, ou s’agissait-il d’un cauchemar banal comme en faisaient tous les gens ?

À cet instant, et pendant une fraction de seconde, Rand sut parfaitement pourquoi il était dangereux de réfléchir, en particulier à certains sujets. Comme chaque fois, lorsqu’il s’autorisait à se croire dans un rêve, l’air se troublait, voilant sa vision. Puis il devenait gélatineux, l’emprisonnant soudain…

La chaleur intense faisait picoter sa peau et sa gorge était plus sèche qu’un antique rouleau de parchemin. Depuis combien de temps errait-il dans le labyrinthe aux couloirs délimités par des haies impeccablement taillées ? Sa sueur s’évaporait avant d’avoir eu l’occasion de couler et ses yeux le brûlaient comme s’il avait eu la fièvre. Au-dessus de sa tête, pas si loin que ça, des nuages grisâtres striés de noir dérivaient dans un ciel de fin du monde. Mais, dans le dédale, il n’y avait pas un souffle d’air.

Un court instant, il songea qu’il n’en avait pas toujours été ainsi, mais cette pensée s’évapora elle aussi. Rand était là depuis longtemps, et il savait à quel point les idées pouvaient être dévastatrices.

Des pierres rondes et lisses à moitié enfouies dans la terre plus dure que de la roche dessinaient l’ébauche d’un sol pavé. Sous ses pas, un peu de poussière se soulevait, venant lui taquiner les narines. S’il éternuait, cela risquait de le trahir. Mais s’il essayait de respirer par la bouche, la maudite poussière se collait dans sa gorge, lui donnant l’impression d’étouffer.

C’était un endroit dangereux, il ne l’ignorait pas. Devant lui, il voyait trois grandes arches dans la haute muraille végétale hérissée d’épines. À tout moment, Ba’alzamon pouvait débouler d’une de ces ouvertures. Le chasseur et sa proie s’étaient déjà rencontrés deux ou trois fois. Des événements vagues dans l’esprit de Rand, mais dont il savait s’être sorti vivant par miracle. Provisoirement, en tout cas…

Oui, réfléchir était décidément trop risqué.

Haletant à cause de la chaleur, Rand s’arrêta pour examiner la muraille de végétation. Une haie géante d’une couleur brunâtre maladive d’où saillaient des épines noires d’un bon pouce de long. Un obstacle trop haut pour qu’on voie par-dessus et trop dense pour qu’on distingue quoi que ce soit à travers. Rand tendit une main pour toucher la haie… et il ne put retenir un cri de douleur. Malgré sa prudence, une épine lui avait transpercé l’index, le brûlant tout autant qu’une aiguille chauffée au rouge. Il recula, secoua la main et arrosa le sol de gouttes de sang. La brûlure se calmait déjà, mais sa main entière pulsait comme un cœur.

Rand oublia soudain sa douleur. Alors qu’il reculait, son talon droit avait fait émerger du sol une des petites pierres rondes. En guise de pierre, il s’agissait d’une orbite vide.

Un crâne humain ! Sur tout le chemin, des têtes de mort étaient enfouies dans la poussière ! Sautant d’un pied sur l’autre, Rand essaya de les éviter, mais c’était impossible. Pareillement, il ne pouvait pas rester immobile sans en piétiner une. Dans son esprit, une vague idée se forma – les choses n’étaient peut-être pas ce qu’elles semblaient être – mais il l’en chassa sans ménagement. Ici, penser était périlleux.

Rand récupéra un semblant de contrôle sur ses nerfs. Ne pas se déplacer était également dangereux, il en avait la certitude, même s’il n’aurait pas su dire pourquoi.

Son doigt ne saignait presque plus et sa main redevenait normale. Suçant la plaie, Rand entreprit de longer l’allée dans la direction à laquelle il faisait face. Ici, l’important était de marcher, pas d’aller dans un sens ou dans un autre.

Un jour, se souvint-il, il avait entendu dire qu’on pouvait sortir d’un labyrinthe en tournant toujours dans la même direction. À la première arche qu’il croisa, il obliqua vers la droite et répéta l’opération à la suivante.

Juste ce qu’il fallait pour se retrouver face à face avec Ba’alzamon !

Stupéfait, le chasseur s’arrêta net dans une ultime envolée de sa cape rouge. Des flammes crépitaient dans ses yeux mais, avec la chaleur ambiante, Rand les sentit à peine.

— Combien de temps crois-tu pouvoir m’échapper, mon garçon ? Tu penses vraiment qu’on peut fuir son destin ? Allons, tu es à moi !

Alors qu’il reculait, Rand se demanda pourquoi sa main droite volait vers sa hanche comme si elle était en quête d’une épée.

— Lumière, aide-moi…, implora-t-il. Oui, aide-moi, Lumière…

Des mots dont le sens lui échappait, désormais.

— La Lumière ne te sauvera pas, mon garçon, et l’Œil du Monde ne te servira pas. Tu es mon chien de chasse, et si tu ne cours pas sur mon ordre, je t’étranglerai avec le cadavre du Grand Reptile.

Ba’alzamon tendit la main, et soudain Rand sut qu’il existait un moyen de fuir. Un souvenir indistinct qui empestait le soufre du danger – mais rien ne pouvait être plus dévastateur que le contact du Ténébreux.

— Un rêve ! cria Rand. C’est un rêve !

Ba’alzamon écarquilla les yeux – de surprise, de colère, ou à cause d’un mélange des deux – puis l’air ondula, sa silhouette se troubla et il disparut.

Se retournant, Rand se retrouva face à sa propre image reproduite à des milliers d’exemplaires. Alors qu’un océan de ténèbres s’étendait au-dessus de sa tête et à ses pieds, une infinité de miroirs, orientés selon tous les angles possibles, reflétaient l’image terrifiante d’un jeune homme mort de peur qui tournait sur lui-même comme une toupie.

Une ombre rouge traversa tous les miroirs en même temps. Rand tenta de l’intercepter, et tous ses reflets l’imitèrent, mais la signature fugace de Ba’alzamon passa derrière le jeune homme avant de disparaître. Puis il y eut de nouveau quelque chose, mais plus une signature, cette fois.

Ba’alzamon en personne passa simultanément dans des milliers de miroirs.

Tentant de le suivre du regard, Rand se retrouva face au reflet de son visage d’une pâleur cadavérique.

L’image de Ba’alzamon grandit derrière celle de Rand, regardant le jeune homme comme si elle ne le voyait pas – le transperçant du regard, d’une certaine façon. Dans chaque miroir, les flammes de Ba’alzamon se déchaînèrent derrière Rand, l’enveloppant comme un linceul de feu. Il voulut crier, mais rien ne sortit de sa gorge.

Dans les miroirs, il n’y avait qu’un visage. Le sien. Celui de Ba’alzamon.

Un seul et unique visage.

Rand sursauta et ouvrit les yeux. Il faisait toujours sombre, mais une chiche lumière brillait quand même quelque part. Osant à peine respirer, le jeune homme fit du regard le tour de son environnement. Enveloppé jusqu’aux épaules par une couverture de laine rugueuse, il avait posé la tête dans son bras replié. Sous ses mains, il sentait des planches lisses – celles d’un pont, à première vue. Des gréements grinçaient au vent dans la nuit relativement paisible.

Rand soupira de soulagement. Il était sur le Poudrin et, pour ce soir, il n’avait plus rien à craindre.

D’instinct, il porta un index à sa bouche. Sentant le goût du sang, il crut qu’il allait défaillir. Sans hâte, il leva sa main juste devant ses yeux, assez près pour voir du sang coagulé au bout de son doigt.

Une perle rouge figée, typique des blessures infligées par une épine.

Le Poudrin se hâtait (lentement) de descendre la rivière Arinelle. Si elles étaient puissantes, les bourrasques soufflaient dans des directions qui interdisaient de hisser les voiles. Du coup, malgré les exigences du capitaine Domon, le navire n’avançait pas vraiment. La nuit, un matelot campé à la proue tenait lieu de navigateur à la chiche lueur d’une lanterne. Tandis qu’il criait ses évaluations de profondeur au timonier, le bateau porté par le courant, mais obligé de lutter contre le vent, avançait aussi vite que pouvaient le propulser ses rameurs – à savoir, pas vite du tout.