Sur la rivière Arinelle, il était inutile de s’en faire au sujet des rochers ou des récifs. En revanche, les hauts-fonds abondaient, un navire pouvait s’y échouer en un clin d’œil. Et une fois enfoncé dans le limon, il n’en ressortait pas avant l’arrivée des secours. Si c’étaient eux qui se montraient les premiers…
Les rameurs s’échinaient de l’aube au crépuscule mais, face à un tel vent contraire, on pouvait déjà se féliciter que le vaisseau ne recule pas.
Depuis son départ précipité, le Poudrin n’avait plus accosté. Menant durement son équipage et son bâtiment, Bayle Domon pestait en permanence contre la « lenteur d’escargot » et les « maudites bourrasques ». Traitant les rameurs de « sales fainéants », il les accablait d’injures à la moindre fausse manœuvre. Pour leur donner du cœur au ventre, prétendait-il, il décrivait l’irruption sur le pont de Trollocs hauts de dix pieds qui venaient les égorger en ricanant. Les deux premiers jours, cette stratégie assez peu subtile fonctionna à merveille. Puis les marins, oubliant le choc de l’attaque initiale, commencèrent à se plaindre de n’avoir pas une heure pour se dégourdir les jambes sur la terre ferme. Ensuite, ils soulignèrent combien il était dangereux de descendre une rivière en pleine nuit.
L’équipage s’efforçait pour le moment de râler lorsque Domon avait le dos tourné. Hélas, le capitaine semblait entendre tout ce qui se disait sur son bateau. Dès que les protestations commençaient, il allait chercher le cimeterre et la hache au tranchant en croissant retrouvés sur le pont après l’attaque. Les suspendant au mât principal pendant une heure, il incitait les râleurs à se taire et les matelots blessés pendant l’attaque à tapoter nerveusement leurs bandages.
L’effet n’était jamais définitif. Le lendemain, un marin déclarait aux autres que la situation était intolérable. Après avoir semé les Trollocs, pourquoi ne les autorisait-on pas à se détendre un peu à terre ?
Bien entendu, le cimeterre et la hache réapparaissaient, et on était repartis pour un tour.
Rand remarqua très vite que Thom Merrilin restait loin des marins lorsqu’ils tenaient leurs messes basses. D’habitude, il était plutôt du genre à fraterniser avec ces hommes, échangeant avec eux des récits et des blagues qui leur remontaient le moral. Alors qu’il faisait mine d’allumer sa pipe ou d’accorder sa harpe, le trouvère lorgnait les contestataires d’un œil méfiant. Mais pourquoi réagissait-il ainsi ? Apparemment, les marins n’en voulaient pas aux trois hommes qui étaient montés à bord cette nuit-là, des Trollocs à leurs trousses. En revanche, ils ne semblaient pas disposés à pardonner à Floran Gelb.
Durant le premier jour de voyage, l’homme au visage de fouine avait passé son temps à raconter à qui voulait l’entendre sa version de l’affaire. Passant de la vantardise aux gémissements, il retroussait les lèvres, méprisant, chaque fois qu’il désignait Thom, Mat ou Rand – spécialement ce dernier – en essayant de leur faire porter le chapeau.
— Ce sont des étrangers, soulignait-il à voix basse et en gardant l’œil en alerte, au cas où le capitaine approcherait. Que savons-nous d’eux ? Une chose est sûre, c’est que les Trollocs sont venus avec eux. Moi, je vous dis qu’ils sont dans le coup !
— Au nom de la bonne Fortune, Gelb, ferme-la ! explosa un jour un matelot aux cheveux nattés et aux joues ornées d’une petite étoile bleue.
Sans regarder Gelb, l’homme continua à enrouler un cordage. Malgré le froid, il était pieds nus, comme tous ses camarades, parce que des bottes glissaient trop facilement sur un pont mouillé.
— Si ça pouvait te permettre de tirer ta flemme, tu accuserais ta mère d’être au service du Ténébreux ! Hors de ma vue, vermine !
L’homme à la natte cracha aux pieds de Gelb et continua son travail.
Tout l’équipage se souvenait que Gelb avait dormi pendant son quart. Le crachat était de loin la réaction la plus polie qu’il ait obtenue. Plus personne ne voulant travailler avec lui, il se retrouvait affecté à des tâches solitaires – ou plutôt à des corvées, comme récurer les casseroles ou ramper sur le ventre dans la cale pour repérer des fuites au milieu de la crasse accumulée depuis des années.
Après quelques jours d’ostracisme, il avait renoncé à plaider sa cause auprès des autres matelots. Voûtant les épaules, il s’était muré dans un silence offensé. Un mutisme qui tournait peu à peu à l’imploration implicite, même si rien ne parvenait à lui regagner les bonnes grâces de ses camarades. En revanche, lorsque son regard se posait sur Rand, Mat ou Thom, une lueur meurtrière le faisait briller.
Quand Rand lui signala que le sinistre Gelb finirait par leur valoir des ennuis, Mat jeta un coup d’œil autour de lui et demanda à voix basse :
— Tu crois qu’on peut se fier à un seul de ces types ?
Sur ces mots, il s’éloigna afin de se trouver un coin tranquille – un exploit sur un navire long de quatre-vingt-dix pieds de la proue à la dame de nage située à la poupe. Depuis la terrible nuit, à Shadar Logoth, Mat passait beaucoup trop de temps seul. À broyer du noir, selon Rand.
Lorsqu’il fit part de ses inquiétudes à Thom, Rand obtint une réponse moins laconique :
— Si nous devons avoir des problèmes, ils ne viendront pas de Gelb, mon garçon. Aucun matelot ne le soutiendra, et il n’a pas assez de tripes pour tenter quelque chose seul. Cela dit, les choses risquent de se gâter. Domon pense que les Trollocs lui en veulent personnellement, mais les autres estiment que le danger est passé. Ils pourraient très bien décider qu’ils en ont assez. En fait, ils n’en sont pas loin. (Thom tapota sa cape multicolore à hauteur de sa taille, comme s’il voulait s’assurer de la présence de ses couteaux préférés.) S’ils se mutinent, ils ne laisseront pas de témoins derrière eux. Si loin de Caemlyn, l’Assignation de la Reine n’a peut-être pas beaucoup d’effet, mais un simple bourgmestre de village ne laisserait pas passer un crime pareil…
À partir de ce moment-là, Rand prit garde à ne pas être vu quand il observait les marins.
Changeant de politique, Thom dépensa beaucoup d’énergie pour détourner les matelots de toute idée de rébellion. Le matin et le soir, il raconta des histoires avec tout son talent et, entre les deux, il joua tous les morceaux qu’on lui réclamait. Pour étayer son mensonge au sujet des deux garçons – prétendument désireux d’être ses apprentis –, il leur donna une leçon chaque jour, à la grande joie de l’équipage, bien entendu. En homme d’expérience, il interdit aux deux fugitifs de toucher à sa harpe. En revanche, il les laissa jouer de la flûte, un instrument beaucoup moins fragile. Les débuts de Rand et de Mat, très difficiles, leur valurent moult grincements de dents et de francs éclats de rire, même quand les marins étaient obligés de se plaquer les mains sur les oreilles.
Thom enseigna à ses élèves quelques-unes des histoires les plus simples de son répertoire, et il insista tout particulièrement sur l’art de jongler. Lorsque Mat se plaignit de la complexité des exercices, le trouvère le foudroya du regard comme s’il venait de lui marcher sur les pieds.
— Je ne sais pas jouer au professeur, mon garçon. Quand j’enseigne, j’enseigne ! Mais bon sang ! même un bouseux abruti devrait être capable d’exécuter les figures de base. Allez, on y va !