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Les matelots en repos s’assemblaient immanquablement autour du trio de passagers. Certains ayant demandé à bénéficier de ses lumières, Thom les intégra aux cours et ne les empêcha jamais de rire de leur propre maladresse. Le cœur plein de haine pour l’humanité tout entière, Gelb jetait un regard noir sur ces scènes pourtant réjouissantes.

Dès qu’il le pouvait, Rand allait s’accouder au bastingage pour scruter pensivement la berge. Parce qu’il s’attendait à voir Egwene ou Perrin ? Pas vraiment, mais il l’espérait, et, si on considérait la lenteur du voyage, ce n’était pas totalement absurde. S’ils s’en étaient tirés, ils pourraient rattraper le bateau sans demander trop d’efforts à leurs chevaux.

S’ils s’en étaient tirés, oui…

Depuis le départ, le Poudrin n’avait pas croisé l’ombre d’un bateau. Mais ça ne signifiait pas qu’il n’y avait rien à voir, tout au contraire. Au milieu du premier jour, la rivière s’était soudain mise à serpenter entre deux très hautes falaises. Sur près d’un quart de lieue, Rand avait pu admirer les sculptures réalisées à même la roche. Des hommes et des femmes hauts d’une bonne centaine de pieds, tous portant une couronne sur la tête. Des rois et des reines, à l’évidence… Dans cette galerie de portraits minéraux, aucun des personnages n’était identique à un autre et des siècles d’histoire séparaient le premier du dernier. Les plus anciennes têtes couronnées, victimes des intempéries, n’arboraient plus qu’un visage presque lisse. Les plus récentes, en revanche, avaient gardé presque tous les attributs de leur modèle. L’eau venant leur taquiner en permanence les pieds, la plupart de ces représentations géantes n’en avaient plus vraiment – au mieux, il restait la partie arrière de leurs bottes ou de leurs riches chaussures.

Depuis combien de temps ces statues regardent-elles passer les bateaux ? se demanda Rand. Pour éroder un tel volume de roche, la rivière doit avoir besoin de plusieurs siècles…

Ayant vu et revu les antiques sculptures, les hommes d’équipage ne daignèrent pas leur accorder un regard.

Quelques jours plus tard, alors que le terrain, sur la berge orientale, était redevenu une vaste plaine où des bosquets se dressaient par endroits, les rayons du soleil se reflétèrent soudain d’une façon peu naturelle.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Rand. On dirait du métal…

Passant par là lors d’une de ses inspections, Domon s’arrêta, plissa les yeux, et fut prompt à répondre :

— C’est bien du métal, dit-il.

Son débit était toujours très rapide, mais Rand s’y était habitué, et il n’avait plus besoin de deviner un mot sur deux.

— Une tour de métal, oui, continua le capitaine. Je le sais parce que je l’ai vue de près. Pour nous, de la marine marchande fluviale, c’est une balise. À l’allure où nous allons, Pont-Blanc est à dix jours de voyage.

— Une tour de métal ? répéta Rand.

Assis en tailleur, le dos contre un tonneau, Mat se leva, émergeant provisoirement de sa mélancolie pour écouter les explications du capitaine.

— Oui, de l’acier étincelant, sans un seul point de rouille. Deux cents pieds de haut, une emprise au sol équivalente à celle d’une maison, sans une seule marque visible et sans la moindre ouverture non plus…

— Je parie qu’elle contient un trésor, dit Mat. (Il vint se placer à côté de Rand et observa la tour dont le Poudrin s’éloignait lentement.) Une structure pareille doit avoir été conçue pour protéger des objets de valeur.

— C’est possible, mon gars, marmonna Domon. Mais il y a dans le monde des choses encore plus étranges, crois-moi. Sur Tremalking, une des îles du Peuple de la Mer, une main de pierre haute de cinquante pieds jaillit littéralement d’une colline. Elle serre entre ses doigts un globe de cristal aussi grand que ce navire. S’il doit y avoir un trésor quelque part, c’est bien sous cette colline. Mais les habitants de l’île ne veulent pas faire de fouilles, et le Peuple de la Mer n’a qu’une idée en tête : sillonner les eaux à la recherche du Coramoor, son Élu…

— Eh bien, moi, je creuserais, si j’en avais l’occasion…, dit Mat. Cette île est très loin d’ici ?

La tour disparut derrière une rangée d’arbres, mais le jeune homme continua à plisser les yeux comme s’il pouvait toujours la voir.

Le capitaine Domon hocha mélancoliquement la tête.

— Tu te trompes, petit… On n’explore pas le monde à cause des trésors. Trouver quelques pièces d’or ou les joyaux d’une couronne est bien agréable, mais ce n’est pas ça qui pousse un homme à ne jamais rester en place. En revanche, les merveilles et les bizarreries de l’univers… À Tanchico, un port sur l’océan d’Aryth, une partie du palais du Panarch remonte à l’Âge des Légendes. Sur un mur, une frise représente des animaux qu’aucun homme de notre temps n’a jamais vus.

— N’importe quel enfant peut dessiner un animal que nul n’a jamais vu, fit remarquer Rand.

— C’est vrai, mon gars, concéda le capitaine. Mais un enfant peut-il fabriquer les squelettes de ces animaux ? Fidèlement réassemblés, ils sont exposés dans une salle du palais, et n’importe qui peut aller les voir. La Dislocation du Monde a laissé bien des merveilles derrière elle, et depuis, une demi-douzaine d’empires se sont succédé, certains rivalisant avec celui d’Artur Aile-de-Faucon. Tous nous ont légué des choses à voir et à découvrir. Des bâtons lumineux, une pierre-cœur, de la dentelle-lame…

» Une structure cristalline recouvre une île, et elle fredonne lorsque la lune est levée… Une montagne creuse, avec en son centre une flèche d’argent haute de plusieurs centaines de pieds – quiconque en approche à moins d’un quart de lieue meurt sur-le-champ. Des ruines érodées, des fragments mystérieux, des objets retrouvés au fond des mers… Tant de choses dont même les plus anciens livres ne sauraient expliquer la nature ou l’utilité. J’ai ma collection personnelle, savez-vous ? Des merveilles dont vous n’oseriez même pas rêver, garçons, collectées dans plus d’endroits qu’on pourrait en visiter en dix vies. C’est ça qui fascine les aventuriers, pas les trésors !

— Dans les collines de Sable, dit Rand, nous avons déterré des ossements. Très étranges, parce qu’ils semblaient appartenir à un poisson aussi gros que ce navire. Mais creuser dans ces collines, il paraît que ça porte malheur…

Le capitaine dévisagea Rand avec une intensité qui le mit mal à l’aise.

— Tu viens juste de te lancer dans le grand monde, mon gars, et tu penses déjà à ton pays natal ? Ne te fais pas d’illusions, les grands espaces finiront par te ferrer comme un poisson. Tu partiras à la poursuite du soleil couchant, je t’en fiche mon billet. Et si tu y retournes un jour, ton village ne sera pas assez grand pour te retenir.

— Non ! se défendit Rand.

Mais, pour être honnête, quand avait-il pensé pour la dernière fois à Champ d’Emond ? Ou même à Tam ? Cela devait faire des jours, et il aurait pu tout aussi bien s’agir de mois…

— Non ! répéta le jeune homme. J’y retournerai dès que possible, et j’élèverai des moutons, comme mon… mon père. Et, si j’en repars un jour, ce sera une grossière erreur. Pas vrai, Mat ? Aussitôt que nous le pourrons, nous rentrerons chez nous et nous oublierons tout ça.

Non sans effort, Mat s’arracha à la contemplation de la tour – enfin, de son fantôme, puisqu’elle n’était plus en vue depuis beau temps.

— Pardon ? Tu disais ? Oui, bien sûr que nous rentrerons…

Alors qu’il se tournait pour s’éloigner, Rand entendit son ami marmonner :