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— Tu parles ! Je parie qu’il veut être le seul à partir à la chasse au trésor…

À l’évidence, Mat n’avait même pas conscience qu’il parlait à haute voix.

Le quatrième jour de voyage, Rand grimpa au mât et s’installa confortablement tout en haut, les pieds bien calés dans les étais. Le Poudrin voguait paisiblement sur des eaux calmes mais, à cinquante pieds de haut, son tangage naturel faisait osciller le mât comme s’il risquait de s’écrouler. La tête inclinée en arrière, Rand offrait son visage au vent en riant aux éclats.

Toutes les rames étant sorties, le navire, vu d’en haut, ressemblait à une araignée à douze pattes qui aurait rampé sur l’Arinelle. À Deux-Rivières, Rand avait déjà occupé des postes d’observation si élevés – dans des arbres, tout simplement – mais, cette fois, il n’y avait pas de branches pour lui bloquer la vue. Rien ne lui échappait, et il voyait les rameurs, les mousses qui briquaient le pont à genoux et les matelots qui travaillaient sur les cordages ou les panneaux de pont. Tous ces hommes avaient l’air tellement étranges, quand on les regardait de haut. Tout petits et très larges d’épaules – un effet de l’angle de vue –, ils s’agitaient si comiquement que le jeune homme s’en était amusé pendant près d’une heure.

Il continuait à rire dès qu’il les voyait mais, à présent, il s’intéressait davantage aux berges qui coulaient lentement sur les deux flancs du navire. En tout cas, c’était l’impression qu’avait Rand. Hormis le mouvement du mât, il avait le sentiment d’être immobile tandis que les collines, les arbres et les prairies défilaient devant ses yeux. Alors qu’il ne se déplaçait pas, le monde entier passait devant lui.

Cédant à une impulsion, Rand dégagea ses pieds des étais et écarta les bras et les jambes, tentant de garder son équilibre en dépit du tangage. Il y parvint durant trois allers et retours de droite à gauche, puis le miracle cessa. Battant des membres, il bascula en avant et se rattrapa de justesse à un étai. Les jambes pendant des deux côtés du mât, rien ne l’empêchant de tomber à part ses mains solidement refermées sur l’étai, il éclata de rire, grisé par le vent qui lui cinglait le visage et par l’excitation du danger.

— Mon garçon, fit Thom, si tu as envie de te briser le cou, essaie de ne pas tomber sur moi.

Rand baissa les yeux. Juste au-dessous de lui, Thom s’accrochait à l’enfléchure, et il regardait d’un air morne la distance qui lui restait à parcourir pour atteindre le sommet du mât. Comme le jeune homme, le trouvère avait eu l’idée judicieuse de laisser sa cape en bas.

— Thom ! s’écria Rand, ravi. Pourquoi es-tu venu me rejoindre ?

— Parce que tu es sourd ! Tout le monde te criait de faire attention. Que la Lumière me brûle ! l’équipage entier pense que tu es devenu fou !

Baissant de nouveau les yeux, Rand constata, non sans surprise, que tous les visages étaient levés vers lui. Tous ? Pas tout à fait… Assis en tailleur au pied du mât, Mat contemplait mornement la mer. À part ça, les rameurs eux-mêmes avaient le nez en l’air, ce qui entraînait une nette perte de cadence et de synchronisation. Plus étrangement encore, personne ne les accablait d’injures ni ne les menaçait du fouet. Jetant un coup d’œil discret, Rand vit que le capitaine Domon, campé près du gouvernail, les poings plaqués sur les hanches, le foudroyait du regard.

Rand s’intéressa de nouveau à Thom et lui sourit.

— Si je comprends bien, tu voudrais que je descende ?

— Pour tout dire, j’en serais ravi, oui.

— Eh bien, d’accord !

Modifiant sa prise sur l’enfléchure, Rand changea de position, lâcha tout, tomba un court instant dans le vide et entendit Thom lâcher un juron au moment même où il s’accrochait en plein vol à un étai.

Un bras à demi tendu, comme s’il avait essayé de rattraper Rand, le trouvère lui jeta un regard noir.

— Bon, je descends, maintenant, annonça Rand avec un grand sourire.

Lançant les jambes en arrière, il en passa une autour du hauban qui reliait le sommet du mât à la proue, fit de même avec un de ses coudes puis laissa filer le gros câble entre ses mains. Lentement au début, puis de plus en plus vite, il glissa jusqu’au pont, exécuta un rétablissement à la dernière seconde et atterrit souplement devant Mat. Ayant à peine besoin de faire un pas de côté pour recouvrer son équilibre, il se tourna face à l’équipage et écarta les bras – la gestuelle favorite de Thom après une de ses acrobaties.

Des applaudissements crépitèrent. Rand n’y prêta guère attention, stupéfié par ce qu’il voyait entre les mains de Mat – devant qui il faisait heureusement écran, empêchant quiconque d’autre d’apercevoir l’objet. Une dague à la lame incurvée glissée dans un fourreau d’or gravé d’étranges symboles. Le manche de l’arme était entouré de fil d’or et un gros rubis rehaussait le pommeau. Quant aux quillons, c’étaient deux serpents aux écailles d’or qui montraient agressivement leurs crochets.

Mat continua à jouer avec la dague, la faisant entrer et sortir du fourreau. Sans s’arrêter, il leva sur Rand des yeux étrangement voilés. Soudain, comme s’il reconnaissait son ami, il sursauta et rangea hâtivement l’arme sous sa cape.

Rand s’accroupit, les mains posées sur les genoux.

— Où as-tu eu ça ?

Mat ne répondit pas, regardant autour de lui pour voir si on les épiait. Mais ils étaient tranquilles, pour une fois.

— Cette dague ne vient pas de Shadar Logoth, n’est-ce pas ?

— C’est ta faute ! Et celle de Perrin. Vous m’avez forcé à sortir, et j’avais cette arme dans la main. Mordeth ne me l’a pas donnée. Puisque je l’ai prise, la mise en garde de Moiraine ne vaut pas. N’en parle à personne, Rand. On pourrait essayer de me détrousser.

— Ne t’en fais pas, je me tairai… Domon est honnête, je crois, mais ses hommes… Sans parler de Gelb, bien entendu !

— Personne ! insista Mat. Ni Domon, ni Thom ! Personne ! Nous sommes les deux seuls rescapés de Champ d’Emond, Rand. Il faut nous serrer les coudes.

— Egwene et Perrin sont vivants, j’en suis sûr ! (Mat parut honteux d’en avoir douté.) Cela dit, je garderai ton secret. Toi et moi, personne d’autre ! Au moins, l’argent n’est plus un problème. En vendant cet objet, nous voyagerons comme des rois jusqu’à Tar Valon.

— Oui, nous le vendrons, s’il le faut… Mais n’en parle à personne avant que je te le dise.

— J’ai promis, d’accord ? Dis, as-tu eu des cauchemars depuis que nous sommes sur le bateau ? Comme à Baerlon ? C’est la première fois que je peux t’en parler sans que six personnes écoutent.

Mat eut un étrange regard.

— Peut-être…

— Comment ça, peut-être ? On rêve ou on ne rêve pas !

— D’accord, d’accord… J’ai fait des cauchemars, mais je refuse d’en parler – ou d’y penser, d’ailleurs. Ça ne fait aucun bien.

Thom interrompit abruptement la conversation. Sa cape sur le bras, ses cheveux et sa moustache ondulant au vent, il eut un sourire modeste.

— J’ai réussi à convaincre Domon que tu n’es pas fou à lier… Un exercice intégré à ta formation, voilà ce que je lui ai fait gober. Ton acrobatie de singe, le long du hauban, m’a aidé à le convaincre, mais tu as eu de la chance de ne pas te briser le cou.

Rand posa les yeux sur le hauban, le remonta jusqu’au sommet du mât… et en resta bouche bée. Il avait glissé le long de ce… truc ? Et il avait fait l’andouille en haut de… ?

Il s’imagina, les bras et les jambes écartés, et en tomba sur les fesses, manquant de peu basculer encore en arrière sous le regard dubitatif de Thom.

— Je n’aurais pas deviné que tu te jouais ainsi du vertige, mon garçon. On devrait faire un malheur à Illian, à Ebou Dar, voire à Tear. Dans les grandes villes, les gens adorent les funambules et les acrobates.