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— Mais nous allons à…, commença Rand.

Juste à temps, il songea à s’assurer que personne ne les écoutait. Plusieurs matelots les regardaient, y compris Gelb, toujours aussi haineux, mais ils étaient trop loin pour entendre.

— … Tar Valon…, acheva le jeune homme.

Mat haussa les épaules comme si n’importe quelle destination lui aurait convenu.

— Dans un premier temps, mon garçon, fit Thom, mais ensuite, qui peut savoir ? C’est ça la vie d’un trouvère : l’imprévu à chaque coin de rue ! (Il tira une poignée de balles de couleur de sa manche inhabituellement large.) Puisque tu as consenti à redescendre sur terre, nous allons travailler la figure appelée « triple-croisé ».

Rand regarda de nouveau le sommet du mât, et il crut défaillir.

Que m’arrive-t-il ? Au nom de la Lumière ! que m’arrive-t-il ?

Il devait le découvrir. Donc, atteindre Tar Valon avant d’avoir complètement perdu la raison.

25

Les Gens de la Route

Bela semblait avancer paisiblement sous la lumière d’un soleil pâlichon. À croire que les trois loups qui la suivaient n’étaient qu’un groupe de chiens domestiques. Mais à la façon dont elle tournait les yeux pour les surveiller – un comportement assez inhabituel chez les équidés – on devinait aisément que c’était de l’esbroufe. Et Egwene, perchée sur le dos de la jument, se sentait également très mal. Épiant elle aussi les loups, elle se retournait parfois sur sa selle pour sonder le paysage. Perrin aurait mis sa tête à couper qu’elle tentait de localiser le reste de la horde. Quand il émit cette hypothèse, la jeune fille se défendit bec et ongles, affirmant n’avoir absolument pas peur des loups – ceux qu’elle voyait comme ceux qui se dissimulaient. Après cette vibrante dénégation, elle recommença son manège, songeant très peu souvent à regarder où sa monture mettait les sabots.

Les autres loups étaient loin derrière, Perrin aurait pu le lui dire sans se tromper.

Mais à quoi bon, même si elle me croit ? Surtout si elle me croit, en un sens…

Tant qu’il n’y serait pas obligé, le jeune homme refusait de s’appesantir sur ce sujet. Comment savait-il, pour les loups ? Eh bien, il préférait que la question reste dans le vague…

Elyas ouvrait la marche, évoquant parfois un loup géant prêt à bondir à la moindre menace. Sans avoir besoin de les regarder, il semblait toujours connaître la position de Tachetée et des deux autres bêtes.

À l’aube, quand ils s’étaient réveillés, les deux jeunes gens de Champ d’Emond avaient découvert Elyas en plein travail. Faisant rôtir d’autres lapins, il avait accordé un regard morose à ses deux « invités ». À part Tachetée, Vent et Tire-d’Aile, aucun loup ne montrait le bout de son museau. Si tôt le matin, tout ce qui se trouvait au pied du grand chêne restait plongé dans la pénombre. Plus loin, les autres arbres dénudés évoquaient des doigts squelettiques.

— Ils ne sont pas loin, avait répondu Elyas quand Egwene s’était aventurée à demander où étaient les autres membres de la meute. En tout cas, assez près pour nous aider en cas de besoin. Mais pas trop près, pour ne pas être mêlés à nos problèmes d’humains. Dès que deux d’entre nous se fréquentent, il faut toujours que ça finisse mal… Mais ne vous inquiétez pas : si nous avons besoin d’eux, ils seront là au moment propice.

Alors qu’il mordait à belles dents dans un râble de lapin, Perrin avait éprouvé une étrange sensation, dans un coin de son esprit. Une direction, très vaguement perçue…

Oui, bien sûr, c’est là qu’ils…

Le jus de viande chaud avait perdu tout son goût dans la bouche du jeune homme. Il avait voulu essayer les tubercules cuisinés par Elyas – une saveur assez proche de celle des navets – mais son appétit était définitivement coupé.

Alors que le petit groupe marquait sa première courte pause de la journée, Egwene déclara que tout le monde devrait chevaucher à tour de rôle. Conscient que ça ne servait à rien, l’apprenti forgeron ne tenta pas de discuter.

— Donc, fit Egwene, j’ai pris le premier tour. Perrin prendra le suivant et Elyas viendra ensuite.

— Mes jambes me suffisent amplement, répondit l’ami des loups. (Il regarda Bela, qui roula de grands yeux comme si un prédateur la dévorait des yeux.) D’ailleurs, je crois qu’elle ne veut pas de moi.

— Quelle absurdité ! s’écria Egwene. Pourquoi tant d’entêtement ? Il paraît évident que ma proposition est juste. À vous en croire, Elyas, il nous reste encore un long chemin à faire.

— J’ai dit « non », gamine !

Egwene détesta qu’on la traite ainsi. Alors qu’elle prenait une grande inspiration, Perrin se demanda si elle réussirait à imposer sa volonté à Elyas. Puis il s’avisa qu’elle restait étrangement passive, comme si elle ignorait que dire. L’ermite la regardait, ses yeux jaunes de loup brillant intensément, et elle se décomposait, reculant à petits pas comme si elle redoutait une attaque. Toujours méfiante, elle rejoignit Bela sans tourner le dos à Elyas et monta en selle avec une hâte suspecte.

Alors que l’ermite passait devant lui, Perrin vit flotter sur ses lèvres un sourire qui ressemblait rudement au rictus d’un loup.

Trois jours durant, ils chevauchèrent de l’aube au crépuscule en s’arrêtant le strict minimum. S’il fustigeait les « gens des villes », toujours pressés sans raison, Elyas n’était pas du genre à musarder en chemin quand il allait quelque part.

Les trois loups s’étaient faits de plus en plus discrets. Le soir, ils venaient se coucher un moment autour du feu. La journée, en revanche, ils patrouillaient à leur façon, apparaissant près des cavaliers au moment où ceux-ci s’y attendaient le moins. Mais Perrin savait à tout instant où ils étaient. Qu’ils jouent les éclaireurs ou se chargent au contraire de l’arrière-garde, il le sentait. Pareillement, quand ils quittaient le terrain de chasse habituel de la meute, il le sentait. Il capta aussi le moment où Tachetée envoya ses sujets l’attendre en arrière… Parfois, la présence des trois loups restants s’estompait dans son esprit, mais il devinait leur retour longtemps avant qu’ils soient de nouveau en vue. Et, même lorsqu’ils avançaient dans une forêt si dense que la lumière n’y pénétrait jamais, les trois prédateurs se déplaçant furtivement dans les broussailles mordorées de l’année précédente, il aurait pu à tout moment tendre un index pour indiquer très précisément leur position.

Toujours décontenancé par son nouveau « don », Perrin tenta en vain de se convaincre que son imagination lui jouait des tours. En réalité, il savait, exactement comme Elyas.

Il essaya de ne pas penser aux loups, mais ils s’introduisirent dans sa tête. Il y avait quand même un point positif. Depuis la rencontre avec Elyas et la meute, il n’avait plus rêvé de Ba’alzamon. Ses songes, pour autant qu’il s’en souvienne, ressemblaient à ceux qu’il faisait chez lui, avant la terrible Nuit de l’Hiver. Les rêves normaux d’un jeune homme, à une exception près. Chaque fois, alors qu’il se redressait devant la forge de maître Luhhan pour s’essuyer le front, ou quand il dansait avec des filles du village sur la place Verte, ou encore lorsqu’il relevait les yeux d’un livre, confortablement assis près d’une cheminée, Perrin voyait un loup non loin de lui. Oui, qu’il soit dehors ou sous un toit, voire dans sa chambre, son regard tombait sur un loup qui lui tournait le dos. Et immanquablement, même quand il se voyait en train de dîner à la table de maîtresse Luhhan – dans les rêves, la logique n’obéissait pas aux mêmes lois que dans la réalité –, il savait que les yeux jaunes du loup guettaient la menace qui pouvait être en train d’approcher.