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À cinq ou six endroits différents, des hommes jouaient du violon ou de la flûte pour de petits groupes de danseurs qui tourbillonnaient comme des colibris multicolores. Partout, des enfants et des chiens couraient au milieu des feux de cuisson. Les molosses, aussi gros que ceux qui avaient accueilli les voyageurs, se laissaient tirer la queue ou les oreilles et acceptaient même de servir de montures aux gamins. Les trois chiens qui suivaient Elyas le regardaient désormais comme s’il était leur meilleur ami. Perrin n’en fut pas rassuré pour autant. En se dressant à peine sur les pattes de derrière, ces animaux étaient assez grands pour atteindre la gorge d’un homme et la déchiqueter avec leurs crocs.

Soudain, la musique s’arrêta. Tous les Zingari, constata Perrin, regardaient les trois nouveaux venus. Même les enfants et les chiens s’étaient calmés, comme s’ils entendaient mesurer le danger.

Dans un silence total, un petit homme aux cheveux gris vint se camper devant Elyas puis le gratifia d’une élégante révérence. Vêtu d’une veste rouge à haut col, de braies bouffantes vertes et de bottes montantes, il releva la tête et déclara :

— Bienvenue près de nos feux. Connais-tu la chanson ?

Elyas s’inclina à son tour, les deux mains pressées sur la poitrine.

— Ton hospitalité me réchauffe le cœur, Mahdi, et vos feux me réchaufferont le cœur. Mais je ne connais pas la chanson.

— Dans ce cas, nous continuerons à chercher… Il en fut ainsi et il en sera encore ainsi, car nous nous souviendrons, nous chercherons… et nous trouverons.

L’homme désigna les feux et reprit la parole d’un ton beaucoup moins solennel :

— Le repas est presque prêt. Si vous voulez bien vous joindre à nous…

Cette invitation agissant comme signal, la musique reprit, les enfants recommencèrent à rire et les chiens se laissèrent docilement taquiner. Comme si les invités étaient des amis de longue date, tout le monde s’en retourna à ses occupations.

Un peu hésitant, l’homme aux cheveux gris se tourna vers Elyas :

— Et tes… autres amis ? Resteront-ils à l’écart ? Tu sais qu’ils effraient nos pauvres chiens.

— Ils n’approcheront pas, Raen, dit Elyas avec une ombre de mépris. Tu devrais le savoir, après tout ce temps !

Le Zingaro écarta les mains comme pour dire que rien n’était jamais sûr en ce monde. Alors qu’il se détournait pour guider ses invités dans le camp, Egwene sauta à terre et approcha d’Elyas.

— Vous êtes amis, tous les deux ?

Un Zingaro souriant vint prendre Bela en charge. Non sans hésiter, et sur l’instance muette d’Elyas, Egwene lui confia les rênes.

— Disons que nous nous connaissons…, répondit l’ermite.

— Il s’appelle Mahdi ? voulut savoir Perrin.

— Non, Raen… Mahdi est un titre. Le Chercheur… C’est le chef de cette communauté. Si les autres noms vous paraissent étranges, vous pouvez l’appeler Chercheur. Il ne se formalisera pas.

— Que signifie cette histoire de chanson ? demanda Egwene.

— C’est pour ça qu’ils voyagent… Enfin, c’est ce qu’ils prétendent. Ils cherchent une chanson. Elle aurait été perdue au moment de la Dislocation du Monde, et, s’ils la retrouvent, l’Âge des Légendes renaîtra, offrant aux hommes un paradis. (Elyas regarda autour de lui et ricana.) Ils ne savent même pas de quelle chanson il s’agit. À les en croire, le jour où ils la trouveront, ils la reconnaîtront. Quant à dire comment elle nous apportera le paradis… Ça les dépasse, mais ils cherchent depuis trois mille ans, et ils continueront jusqu’à ce que la Roue cesse de tourner.

Le petit groupe atteignit le feu de Raen, au milieu du camp. La roulotte du Chercheur était peinte en jaune strié de rouge et les rayons de ses grandes roues écarlates alternaient le rouge et le jaune. Une femme aussi grisonnante que Raen, mais encore rondelette et même boulotte, sortit de la roulotte et s’immobilisa sur le marchepied le temps d’ajuster sur ses épaules un châle bleu à franges. Avec son chemisier jaune et sa jupe rouge – chaque couleur aussi brillante que l’autre –, la Zingara était une expérience plutôt traumatisante pour les yeux.

Perrin en battit des cils et Egwene ne put pas retenir un petit cri de surprise.

Quand elle vit que Raen était accompagné, la femme sauta du marchepied avec un grand sourire. Le Chercheur la présenta. C’était Ila, son épouse, qui le dépassait d’une bonne tête. Subjugué par la Zingara, Perrin oublia très vite les couleurs un rien voyantes de sa tenue.

Ila avait une aura maternelle qui lui rappelait maîtresse al’Vere. Dès son premier sourire, il s’était senti bien accueilli.

Elle salua Elyas comme s’il était une vieille connaissance, mais avec une… retenue… qui sembla peiner Raen. Quand l’ermite eut répondu d’un hochement de tête et d’un quart de sourire, Perrin et Egwene se présentèrent. Ila serra la main du jeune homme avec une sincère chaleur, et elle alla jusqu’à enlacer la jeune fille.

— Tu es mignonne à croquer ! s’extasia-t-elle. Et gelée jusqu’aux os, je suppose. Va t’asseoir près du feu, Egwene. Venez donc tous, le repas est quasiment prêt.

Alors que Perrin et les autres prenaient place, un jeune homme élancé à la tenue verte rayée vint les rejoindre devant le feu. Après avoir donné l’accolade à Raen et embrassé Ila, il laissa errer son regard sur Elyas et les deux jeunes gens de Champ d’Emond. Du même âge que Perrin, à peu de chose près, il avait une grâce de danseur, même immobile.

— Eh bien, Aram, fit Ila, ravie, on dirait que tu as décidé de dîner avec tes grands-parents, pour une fois… (Se penchant pour remuer le ragoût qui mitonnait sur le feu, elle jeta un coup d’œil oblique à Egwene.) Je me demande bien pourquoi !

Avec une souplesse d’acrobate, Aram s’assit en tailleur face à la jeune fille de Champ d’Emond.

— Je me nomme Aram, lui dit-il à voix basse. (À l’évidence, il avait oublié la présence des autres convives.) J’attendais impatiemment la première rose du printemps, et voilà que je la trouve autour du feu de camp de mon grand-père.

Perrin attendit la réplique acerbe d’Egwene, mais elle ne vint jamais. Comme hypnotisée, la jeune fille regardait fixement le Zingaro.

Perrin examina de plus près le petit-fils de Raen. De fait, il n’était pas désagréable à regarder – quand on était une fille, évidemment. D’ailleurs, il le faisait penser à quelqu’un…

Mais oui, bien sûr ! Wil al’Seen, un garçon de Promenade de Deven. Dès qu’il se montrait à Champ d’Emond, les filles se pâmaient sur son passage. Séducteur invétéré, il les courtisait toutes, réussissant l’exploit de convaincre chacune qu’il était simplement poli avec les autres.

— Vos chiens sont très gros, dit soudain Perrin, faisant sursauter son amie, et je suis surpris que vous les laissiez jouer avec les enfants.

Le sourire d’Aram s’effaça, mais il revint presque aussitôt, exprimant encore plus d’assurance.

— Ils ne vous blesseront pas… Ils font leur numéro pour tenir nos ennemis à distance et nous prévenir du danger, mais ils sont dressés en accord avec les principes du Paradigme de la Feuille.

— Le Paradigme de la Feuille ? répéta Egwene.

Les yeux rivés dans ceux de la jeune fille, Aram désigna les arbres.

— La feuille vit le temps qui lui est alloué et ne lutte pas contre le vent qui l’emporte. Elle ne fait jamais de mal et finit par tomber sur le sol pour nourrir de nouvelles feuilles. Tous les hommes devraient vivre ainsi. Et toutes les femmes.