Egwene rosit très légèrement.
— Qu’est-ce que ça veut dire, au juste ? demanda Perrin.
Aram le foudroya du regard, mais Raen consentit à répondre :
— Pour résumer, ça signifie qu’aucun homme ne doit faire du mal à un autre homme, pour quelque raison que ce soit. (Raen se tourna vers Elyas.) La violence n’est jamais justifiée. Jamais !
— Et si on vous attaque ? demanda Perrin. Si quelqu’un vous frappe, tente de vous détrousser ou essaie de vous tuer ?
Raen soupira, mais pas d’impatience, simplement comme s’il déplorait que le jeune homme ne voie pas ce qui aurait dû lui crever les yeux.
— Si un homme me frappait, je lui demanderais pourquoi il agit ainsi. Et s’il continuait, je m’enfuirais, comme face à un voleur ou à un assassin. Qu’il prenne ce qu’il veut, y compris ma vie, plutôt que de me pousser à la violence. En plus de tout, j’espérerais qu’il ne soit pas trop grièvement blessé.
— Comment serait-il blessé, puisque vous ne vous défendriez pas ?
— La violence blesse le bourreau autant que la victime, mon garçon…
Perrin ne cacha pas son scepticisme.
— Tu peux couper un arbre avec ta hache, n’est-ce pas ? Le tranchant ferait du mal à l’arbre, mais lui ne souffrirait pas. C’est comme ça que tu vois les choses ? Le bois est tendre, comparé à l’acier, mais l’acier s’émousse quand il frappe et la sève de sa victime finira par le faire rouiller. Quand la hache toute-puissante blesse l’arbre sans défense, elle en souffre aussi. Il en va de même avec les hommes – sauf que c’est l’esprit qui a mal.
— Mais…
— Ça suffit ! explosa Elyas. Raen, je trouve déjà très grave que tu tentes de convertir les jeunes des villages à tes absurdités. D’ailleurs, ça t’attire des ennuis partout où tu passes, pas vrai ? Mais je ne t’ai pas amené ces deux-là pour que tu les embrigades. Laisse tomber !
— Pour te les confier ? demanda Ila.
Elle se pencha, émiettant des herbes dans la casserole. Si sa voix ne tremblait pas, ses mains trahissaient son énervement.
— Tu vas leur enseigner ta philosophie ? Tuer ou être tué ? Veux-tu leur offrir le destin qui t’attend : crever seul avec des charognards au-dessus de ta tête et tes… amis… pour grogner de chagrin sur ton cadavre ?
— Du calme, Ila, dit Raen comme s’il avait déjà entendu tout ça cent fois. Je lui ai souhaité la bienvenue dans notre camp, mon épouse…
Ila n’insista pas, mais elle ne fit pas d’excuses, un détail qui n’échappa pas à Perrin. Soutenant le regard d’Elyas, elle secoua tristement la tête puis se leva et alla prendre des couverts et des assiettes dans un coffre rouge fixé au flanc de la roulotte.
— Mon vieil ami, dit Raen à Elyas, combien de fois devrais-je te répéter que nous n’essayons de convertir personne ? Quand des villageois nous interrogent, nous leur répondons, c’est tout. Les jeunes posent plus de questions que les vieux, c’est vrai, et il arrive que certains partent sur la route avec nous, mais c’est de leur plein gré.
— Essaie de dire ça à une fermière dont le fils ou la fille vient de filer avec les Zingari ! C’est pour ça qu’on ne vous laisse pas camper à proximité des villes. Les villageois ont besoin de vous pour réparer des tas d’objets, mais les citadins s’en fichent, et ils n’aiment pas que vous incitiez leurs enfants à fuguer !
— Je ne sais pas pourquoi on ne veut pas de nous aux abords des villes, dit Raen, sa patience semblant inépuisable. (Visiblement, il vivait selon les préceptes qu’il prônait.) Mais, à l’intérieur, il y a toujours des hommes très violents… Franchement, je doute que nous puissions trouver la chanson dans une cité.
— Chercheur, dit Perrin, je ne voudrais surtout pas t’offenser, mais… Eh bien, je n’aime pas la violence, et je ne me bats jamais, sauf dans les concours de lutte, les jours de fête. Mais si on me frappe, je riposte ! Sinon, mon adversaire risque de penser qu’il peut me rouer de coups quand ça lui chante. Certains individus cherchent à dominer les autres, et si on les laisse faire, ils martyrisent les faibles.
— Il y a effectivement des gens, fit Aram avec une grande tristesse, qui ne réussissent jamais à dominer leurs instincts primaux.
Le regard qu’il jeta à Perrin dissipa tous les doutes : il ne voulait pas parler des brutes que le jeune homme venait d’évoquer.
— Et il y a d’autres individus qui risquent de devoir détaler d’ici peu…, grogna Perrin.
Le visage du jeune Zingaro se ferma – une expression qui n’avait rien à voir avec la fraternité universelle du Paradigme de la Feuille.
— Moi, intervint Egwene en foudroyant son ami du regard, je trouve intéressant de rencontrer quelqu’un qui ne se fie pas à ses muscles pour résoudre tous les problèmes.
Aram se ressaisit. De nouveau souriant, il se leva et offrit son bras à la jeune fille.
— Si je te faisais visiter le camp ? On pourra même danser…
— Voilà qui me plairait beaucoup…
Ila se redressa aussi et alla sortir des miches de pain d’un petit four en fer portable.
— Aram, le repas est prêt…
— Je dînerai avec ma mère ! lança le jeune Zingaro en aidant Egwene à se relever.
Alors qu’ils s’éloignaient, il ajouta :
— Nous dînerons tous les deux avec ma mère !
Il gratifia Perrin d’un sourire triomphal et la jeune fille éclata de rire.
Perrin fit mine de se lever, mais il se ravisa. Que risquait Egwene ? Rien, si tous les Zingari se conformaient au fameux Paradigme de la Feuille. Se tournant vers Raen et Ila, tous deux fort mécontents de leur petit-fils, il voulut s’excuser :
— Je n’aurais pas dû, désolé… Un invité est censé…
— Ne dis pas de bêtises…, fit Ila. Ce n’est pas ta faute, mais la sienne. Assieds-toi et mange.
— Aram est un jeune homme très perturbé, expliqua Raen. Un bon garçon mais, parfois, il a dû mal à vivre selon le Paradigme de la Feuille. Il n’est pas le seul, j’en ai peur. Maintenant, détendez-vous et faites comme si ce feu était le vôtre.
Toujours mal à l’aise, Perrin s’installa aussi confortablement que possible.
— Qu’arrive-t-il aux gens qui ne parviennent pas à obéir au Paradigme ? demanda-t-il. Quand ce sont des Zingari, je veux dire…
Raen et Ila échangèrent un regard inquiet.
— Ils nous quittent, répondit le Chercheur. Les Égarés s’installent dans les villages qui veulent bien d’eux.
Ila regarda dans la direction où son petit-fils venait de disparaître.
— Les Égarés ne peuvent pas être heureux, soupira-t-elle.
Sans céder à sa mélancolie, elle entreprit de distribuer les couverts et les assiettes.
Baissant les yeux, Perrin regretta d’avoir posé cette question. Alors que plus personne n’osait parler, Ila remplit les assiettes d’une énorme portion de ragoût de légumes. Puis elle donna à chacun des convives une tranche de son pain délicieusement croustillant. Le plat étant délicieux, Perrin engloutit trois assiettes avant de devoir rendre les armes. Elyas, nota-t-il en souriant, réussit à en vider une de plus.
Après le dîner, Raen entreprit de bourrer sa pipe. Elyas sortit la sienne et accepta la tabatière en peau goudronnée que lui tendit le Zingaro. Lorsque la cérémonie compliquée de l’embrasement du tabac fut accomplie, les deux hommes se penchèrent légèrement en arrière, le menton un peu relevé.
Histoire de se détendre aussi, Ila prit une pelote de laine et des aiguilles.
À l’ouest, le soleil finissait de sombrer derrière les arbres. Si le camp était désormais près pour la nuit, il y régnait toujours un joyeux vacarme. De nouveaux musiciens étaient venus relever leurs collègues, et une multitude de gens dansaient désormais à la lumière des feux. Quelque part dans le camp, un chœur de voix masculines entonna une chanson. Se laissant glisser sur le sol, Perrin ne tarda pas à somnoler.