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— Elyas, dit Raen, brisant le silence, as-tu séjourné chez des Tuatha’an depuis le printemps dernier, où tu étais avec nous ?

— Non… Tu sais que je n’aime pas les foules…

— Surtout quand elles vivent d’une façon si différente de la tienne, pas vrai ? Non, mon vieil ami, ne t’inquiète pas ! Voilà des années que je n’essaie plus de te faire adopter mes convictions. Mais, depuis notre dernière rencontre, j’ai entendu une histoire qui pourrait t’intéresser, si tu ne la connais pas. On me la raconte chaque fois que je rencontre d’autres clans de Zingari, et je la trouve toujours aussi fascinante.

— Je t’écoute…

— Eh bien, ça commence au printemps, il y a deux ans, alors qu’un de nos clans traversait le désert par la route du nord.

Perrin sortit en sursaut de son hébétude.

— Le désert ? Vous voulez dire le désert des Aiels ? C’est lui que ce clan traversait ?

— Certaines personnes peuvent y voyager sans risque, dit Elyas. Les trouvères, les colporteurs, s’ils sont honnêtes, et les Gens de la Route. Les marchands de Cairhien avaient aussi ce droit, avant l’Arbre et la guerre des Aiels.

— Les Aiels nous évitent, dit Raen, sincèrement peiné. Beaucoup d’entre nous ont essayé de leur parler – sans résultat. Ils nous regardent de loin et ne nous laissent jamais approcher. Parfois, je me demande s’ils connaissent la chanson… C’est improbable, mais… Dans ce peuple, les hommes ne chantent pas. Étrange, non ? Dès qu’un garçon devient adulte, il n’a plus le droit de chanter, à part des marches guerrières et leur fameux chant funèbre réservé aux combattants. Je les ai entendus honorer ainsi leurs morts et les adversaires qu’ils venaient d’abattre. Ce chant ferait pleurer les pierres, c’est moi qui vous le dis…

Sans lever les yeux de son tricot, Ila approuva gravement.

Perrin dut réviser son jugement sur les Zingari. Avec leur propension à s’enfuir, dont ils ne faisaient pas mystère, il les avait pris pour des froussards, rien de plus ni de moins. Mais, pour voyager dans le désert des Aiels, il fallait ignorer jusqu’à l’existence du mot « peur ». D’après ce qu’on disait, aucun être humain sain d’esprit ne se serait lancé dans cette expédition.

— Si c’est encore une histoire de chanson…, fit Elyas, agacé.

— Non, mon ami, il ne s’agit pas d’une chanson. Cela dit, je ne suis pas sûr de savoir exactement ce que c’est… (Raen se tourna vers Perrin.) Les Aiels s’aventurent souvent dans la Flétrissure. Certains jeunes hommes partent seuls, convaincus pour une raison qui me dépasse qu’ils ont mission de tuer le Ténébreux. En général, cependant, ils se déplacent par petits groupes – pour chasser les Trollocs.

» La violence, toujours la violence… Il y a deux ans, un clan de Zingari qui traversait le désert a trouvé un de ces groupes à environ trente lieues au sud de la Flétrissure.

— Des jeunes filles, dit Ila, aussi mélancolique que son mari. Presque des fillettes…

Perrin eut un petit cri de surprise et Elyas le gratifia d’un sourire un rien supérieur.

— Les Aielles ne sont pas obligées de cuisiner et de faire le ménage, mon garçon. Si le destin des armes les tente, il leur suffit de joindre un ordre de guerrières. Le Far Dareis Mai – l’ordre des Promises de la Lance. Ensuite, elles peuvent combattre aux côtés des hommes.

Perrin en resta bouche bée et Elyas ricana de sa stupéfaction.

Le trouble et le dégoût faisant trembler sa voix, Raen continua son récit :

— Toutes ces malheureuses étaient mortes, à part une seule, qui agonisait. Elle rampa vers les roulottes, sachant de toute évidence à qui elles appartenaient. La haine lui faisant presque oublier la douleur, elle entendait transmettre avant de mourir un message si important qu’il était bon pour n’importe quelles oreilles, y compris les nôtres.

» Nos hommes remontèrent la piste sanglante laissée par la malheureuse. Ils ne trouvèrent que des cadavres, entourés de trois fois plus de Trollocs taillés en pièces.

Sa pipe manquant lui échapper de la bouche, Elyas se redressa vivement.

— Trente lieues à l’intérieur du désert ? C’est impossible ! Djevik K’Shar, voilà le nom que les Trollocs donnent à ce désert. « La terre moribonde »… Ils ne s’y enfonceraient pas ainsi même si tous les Myrddraals de la Flétrissure les y poussaient.

— Elyas, dit Perrin, vous en savez décidément très long au sujet des Trollocs.

— Raen, raconte la suite de ton histoire ! éluda l’ermite.

— À voir les trophées que les Aielles transportaient avec elles, il était évident qu’elles revenaient de la Flétrissure. Les Trollocs les avaient suivies. En étudiant les traces, nos frères virent que très peu de monstres étaient repartis après avoir massacré les guerrières. Quant à la survivante, elle ne se laissa toucher par personne, même pour faire soigner ses blessures. Mais elle saisit les pans de la veste du Chercheur de ce clan, et voici ce qu’elle lui dit, mot pour mot : « Égarés, le Destructeur des Feuilles veut aveugler l’Œil du Monde ! Il veut tuer le Grand Serpent ! Celui qui Brûle les Yeux approche. Égarés, dites au Peuple de se préparer à la venue de Celui Qui Se Montre Avec l’Aube. Dites-lui… »

» Elle est morte sur ces derniers mots… Perrin, le Destructeur des Feuilles et Celui qui Brûle les Yeux sont les noms que les Aiels donnent au Ténébreux. À part ça, je ne comprends pas un mot de cette tirade. Pourtant, la guerrière l’estimait assez importante pour approcher d’hommes et de femmes qu’elle méprisait. Mais à qui s’adressent ces mots ? Entre nous, nous nous surnommons « le Peuple », mais je doute que ce soit aux Zingari qu’elle ait fait allusion. Les Aiels ? Ils ne nous écouteront jamais ! De plus, elle nous appelait les « Égarés », le nom que nous donnons à ceux qui se détournent de nous. Je n’aurais jamais cru que les Aiels nous méprisaient à ce point.

Ila posa son tricot et caressa la tête de son mari pour le consoler.

— Ces guerrières ont appris quelque chose dans la Flétrissure, avança Elyas. Mais rien de tout ça n’a de sens. Tuer le Grand Serpent ? C’est-à-dire le temps lui-même ? Aveugler l’Œil du Monde ? Autant vouloir affamer un rocher. Mais la guerrière délirait peut-être, mon ami. Blessée à mort, elle avait sans doute perdu tout contact avec la réalité. Au fond, elle ignorait peut-être qu’elle s’adressait à des Tuatha’an.

— Elle savait ce qu’elle disait, et à qui elle le disait ! Quelque chose qui comptait plus à ses yeux que sa propre vie, et nous n’y comprenons rien ! Quand je t’ai vu entrer dans notre camp, Elyas, j’ai cru pouvoir trouver la réponse, puisque tu étais…

Sur un geste de l’ermite, Raen s’interrompit puis dit autre chose que ce qu’il avait en tête à l’origine :

— Eh bien, parce que tu es un ami qui en sait long sur bien des mystères.

— Mais pas sur celui-là, déclara Elyas sur un ton sans appel qui mit un terme à la conversation.

Autour du feu de camp, un lourd silence tomba. Heureusement, les échos de la musique et des rires allégeaient un peu l’atmosphère.

Adossé à une souche, près du feu, Perrin tenta de déchiffrer l’ultime message de la guerrière. Bien entendu, il n’y parvint pas davantage que Raen ou Elyas. L’Œil du Monde avait figuré dans ses cauchemars – et plus d’une fois – mais il ne voulait plus penser à ses mauvais rêves.

Restait Elyas… Une énigme qui pouvait être résolue, celle-là. Qu’avait voulu dire Raen, et pourquoi l’homme aux loups l’en avait-il empêché ? Même en cherchant bien, Perrin n’en avait pas la première idée.

Il était en train de réfléchir aux Aielles – des jeunes filles capables de s’aventurer dans la Flétrissure, là où seuls les Champions osaient aller, puis de tailler en pièces des Trollocs – quand il entendit Egwene revenir.