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En chantonnant…

Se relevant, Perrin alla l’accueillir à la lisière du cercle de lumière. Elle s’arrêta, le regardant bizarrement, la tête inclinée.

— Tu t’es absentée un long moment… C’était bien, au moins ?

— Nous avons dîné avec sa mère, puis il m’a emmenée danser. Et rire, aussi ! On dirait que je n’avais plus dansé depuis une éternité.

— Il me rappelle Wil al’Seen. Et tu as toujours eu assez de jugeote pour ne pas te laisser embobiner par ce type…

— Aram est un gentil garçon et j’aime être avec lui parce qu’il me fait rire.

— Désolé de jouer les rabat-joie. Je suis content que tu te sois amusée.

Sans crier gare, Egwene se jeta dans les bras de Perrin et éclata en sanglots contre sa poitrine. Se sentant terriblement pataud, il tapota la tête de la jeune fille.

Rand saurait que faire…

Rand s’en sortait toujours très bien avec les filles. Pas comme lui, qui ne savait jamais que dire ni comment se comporter.

— Je me suis excusé, Egwene… Vraiment, je suis content que tu te sois amusée.

— Dis-moi qu’ils sont vivants…

— Pardon ?

Egwene s’écarta de son ami, lui prit les bras et chercha son regard dans l’obscurité.

— Rand et Mat… Les autres aussi… Dis-moi qu’ils s’en sont tirés !

Perrin prit une profonde inspiration et regarda autour de lui, mal à l’aise.

— Bien sûr, qu’ils s’en sont tirés…

— Bien ! (Egwene s’essuya les joues du bout des doigts.) C’est ce que je voulais entendre. Bonne nuit, Perrin. Dors bien.

La jeune fille se dressa sur la pointe des pieds, posa un baiser sur la joue de son ami et s’enfuit avant qu’il ait le temps de dire « ouf ».

Ila se leva et elles entrèrent ensemble dans la roulotte, conversant comme deux vieilles amies.

Rand y comprendrait peut-être quelque chose, mais moi je suis largué…

Dans le lointain, les loups hurlèrent pour saluer l’apparition de la nouvelle lune. Demain, il serait temps de s’inquiéter des étranges compagnons d’Elyas.

Oui, demain…

Mais Perrin se trompait, car les prédateurs l’attendaient dans ses rêves.

26

Pont-Blanc

Les dernières notes de ce qui aurait dû être Le vent qui fait trembler les saules consentirent enfin à s’estomper alors que Mat, d’un geste théâtral, éloignait de sa bouche la flûte parée d’or et d’argent de Thom Merrilin.

Simultanément, Rand écarta les mains de ses oreilles. Non loin de là, un marin occupé à enrouler un cordage s’autorisa un soupir de soulagement. Pendant un moment béni, on n’entendit plus que l’eau qui clapotait contre la coque, le grincement rythmique des rames et le chant du gréement caressé par le vent. Les bourrasques frappant le navire de face, les voiles étaient repliées depuis le matin.

— Eh bien, il faut que je te remercie, Mat, dit Thom, parce que tu me permets de vérifier l’exactitude d’un vieux dicton. « Même avec un bon professeur, un cochon ne saura jamais jouer de la flûte ! »

Le marin éclata de rire et Mat leva l’instrument comme s’il voulait le lancer sur le trouvère.

Thom le lui subtilisa et le rangea dans son étui.

— Je croyais que les bergers tuaient le temps en jouant du pipeau, soupira le trouvère. Ça m’apprendra à gober toutes les âneries qu’on me raconte…

— C’est Rand, le berger ! répliqua Mat. Le pipeau, c’est son truc, pas le mien !

— Eh bien, j’avoue qu’il est un peu plus doué que toi… Mais nous devrions nous concentrer sur le jonglage. Là, au moins, vous avez un peu de talent…

— Thom, dit Rand, pourquoi tous ces efforts ? (Il coula un regard au marin et baissa le ton.) Vous savez, nous ne voulons pas vraiment devenir des trouvères… C’est simplement une couverture, en attendant de retrouver Moiraine et les autres.

Les yeux baissés sur l’étui de sa flûte, Thom se lissa le bout de la moustache, puis il répondit :

— Et si vous ne les retrouvez pas, mon garçon ? Rien ne prouve qu’ils soient encore de ce monde.

— Ils sont vivants ! affirma Rand.

Il se tourna vers Mat, quêtant son soutien. Mais son ami, les sourcils froncés et la bouche pincée, regardait le pont comme s’il le voyait pour la première fois.

— Alors, tu t’exprimes ? lui lança Rand. Jouer de la flûte aussi mal qu’un cochon ne peut pas te traumatiser à ce point. En réalité, je ne suis pas beaucoup plus doué que toi. Et, de toute façon, ça ne t’a jamais intéressé…

Mat se tourna enfin vers son ami.

— Et s’ils étaient morts ? demanda-t-il. Il faut accepter les faits, non ?

À cet instant précis, le guetteur campé à la proue brailla à tue-tête :

— Pont-Blanc ! Pont-Blanc droit devant !

Incapable de croire que son ami puisse se montrer tellement cynique, Rand soutint un long moment son regard. Tandis que les marins s’apprêtaient à accoster, Mat baissa un peu la tête, mais il ne se démonta pas pour autant.

Rand aurait voulu lui tenir un long discours, mais il n’en trouva pas le premier mot. Bon sang ! ils devaient croire que les autres s’en étaient tirés ! C’était capital !

Et pourquoi ça ? dit une petite voix dans un coin de sa tête. Tu crois que la vie est comme les histoires de Thom ? Les héros trouvent le trésor, ils terrassent le méchant et vivent heureux à tout jamais ? Certains récits du trouvère ne finissent même pas ainsi… Il arrive que les héros meurent. En es-tu seulement un, Rand al’Thor ? Toi, un vulgaire berger ?

Brusquement, Mat s’empourpra et rompit le contact visuel. Cessant de philosopher, Rand se fraya un chemin jusqu’au bastingage, bousculant un ou deux marins au passage. Mat le suivit lentement et sans faire l’effort d’éviter le matelot qui faillit le percuter de plein fouet.

Des marins allaient et venaient sur tout le bateau, leurs pieds nus martelant le pont. Certains tiraient sur des cordages, d’autres s’occupaient des haubans, et d’autres encore apportaient de gros sacs en toile goudronnée tellement remplis de laine qu’ils menaçaient d’exploser. Quelques hommes préparaient des amarres aussi épaisses que le poignet de Rand. Si pressés qu’ils fussent, tous ces matelots se déplaçaient avec l’assurance de professionnels qui n’en étaient pas à leur coup d’essai. Malgré ça, Domon s’agitait frénétiquement sur le pont, couvrant d’injures tous ceux qui ne se dépêchaient pas assez à ses yeux.

Mais Rand se concentrait sur autre chose : la ville qui venait de lui apparaître au sortir d’un ultime lacet de la rivière Arinelle. Bien sûr, il en avait entendu parler dans des chansons et des histoires – y compris les récits des colporteurs – mais, aujourd’hui, la légende se dressait devant lui.

Le pont blanc qui donnait son nom à la cité enjambait les eaux à une hauteur faramineuse – deux fois celle du mât du Poudrin, sinon plus. D’une berge à l’autre, il arborait la blancheur scintillante qui faisait sa réputation jusqu’au coin le plus reculé de Deux-Rivières. Des piles composées du même matériau immaculé plongeaient bravement dans le courant, mais elles semblaient trop fines et trop fragiles, telles des pattes d’araignée – pour supporter une structure pareille.

Paraissant taillée d’une seule pièce, comme si on avait utilisé un unique bloc ciselé par la main d’un géant, l’arche était si belle et si délicate qu’on pouvait aisément oublier sa taille hors du commun. Comparée à un tel gigantisme, la cité qui se nichait au pied de l’ouvrage donnait l’impression d’être minuscule. En réalité, Pont-Blanc était bien plus vaste que Champ d’Emond, ses maisons en pierre et en brique évoquant d’ailleurs plutôt celles de Bac-sur-Taren. Évitant adroitement les embarcadères de bois qui saillaient sur toute la longueur des deux berges, des bateaux de pêche remontaient ou descendaient la rivière tout en relevant leurs filets.