Tel un monarque géant, le pont dominait toute cette vie de sa minérale majesté.
— On dirait du verre…, murmura Rand rien que pour lui-même.
Le capitaine Domon, les pouces glissés dans sa large ceinture à boucle d’or, s’immobilisa derrière le jeune homme.
— Non, mon gars, dit-il. Ce n’est pas du verre, c’est sûr ! Même s’il pleut très fort, ce matériau n’est jamais glissant. Et avec le meilleur ciseau à froid, impossible d’y laisser une marque, si musclé qu’on soit…
— Un vestige de l’Âge des Légendes, dit Thom. C’est ce que j’ai toujours pensé…
Domon eut un grognement dubitatif.
— Peut-être, oui… Mais qui reste sacrément utile ! Qui sait ? il a pu être construit par quelqu’un d’autre que les Aes Sedai. Et, par la bonne Fortune ! qui nous dit qu’il est si vieux que ça ? (Domon tendit le cou pour se mettre à enguirlander un marin.) Mets-y un peu d’énergie, espèce de crétin !
Le capitaine partit au pas de course.
Rand contempla le pont d’un œil nouveau et fasciné. « Un vestige de l’Âge des Légendes… » Donc, l’œuvre des Aes Sedai. Malgré tous ses beaux discours sur les merveilles du monde, Domon n’aimait pas cette idée, et il n’en faisait pas mystère. L’œuvre des Aes Sedai… En entendre parler était une chose, mais avoir sous les yeux une de ces créations, et pouvoir la toucher si on voulait…
C’est une tout autre affaire, tu le sais, pas vrai ?
Un instant, Rand crut voir une ombre onduler au cœur même de la structure d’un blanc laiteux. Il tourna la tête vers les quais désormais très proches, mais le pont continua à briller à la périphérie de sa vision.
— Nous sommes à destination, Thom ! dit-il avec un petit rire forcé. Et il n’y a pas eu de mutinerie.
Le trouvère se contenta de pousser un gros soupir qui fit frémir sa moustache, mais deux marins qui préparaient une amarre, non loin de là, jetèrent au jeune homme un regard peu amical. Tandis qu’ils se concentraient de nouveau sur leur ouvrage, Rand cessa de ricaner. Jusqu’à l’appontage, décida-t-il, il allait se forcer à ne pas regarder ces matelots.
Le Poudrin se colla en douceur contre le premier quai libre, un simple assemblage de solides rondins reposant sur des piliers revêtus de goudron. Quand le vaisseau s’immobilisa, le mouvement arrière des rames fit écumer et tourbillonner l’eau. Alors qu’on rentrait les rames, des marins jetèrent les amarres aux hommes qui attendaient les navires sur le quai. Au même moment, d’autres matelots firent basculer par-dessus le bastingage les sacs de laine attachés à des cordages – une précaution indispensable pour éviter que la coque soit endommagée par les piliers.
Avant même que les dockers aient entrepris de tirer le bateau le plus près possible du quai, des carrosses apparurent tout au bout de la structure de bois. Deux grands véhicules noirs et brillants, chacun portant sur la portière principale un nom écrit en grandes lettres dorées. Dès que la passerelle du Poudrin fut en place, les passagers des carrosses se précipitèrent et entreprirent de la gravir au pas de course. Portant une cape verte doublée de soie bleue sur un long manteau également en velours vert, chacun de ces hommes chaussés de délicats escarpins était suivi par un serviteur en livrée très sobre qui portait une cassette bardée de fer.
Une fois sur le pont, ces visiteurs se dirigèrent vers le capitaine. Leur sourire trop béat pour être vrai s’effaça quand Domon leur hurla soudain au visage :
— Toi, là-bas !
Un index tendu, le capitaine désignait en réalité Floran Gelb, qui tentait de se faire plus petit que nature. Si le front du marin ne portait plus trace du coup de botte involontaire de Rand, l’homme continuait à se le masser régulièrement, comme pour ne pas oublier la raison de sa rancœur.
— C’était la dernière fois que tu dormais pendant ton quart ! rugit Domon. En tout cas sur mon bateau – et sur tous les autres, si j’ai mon mot à dire. Choisis ton côté préféré – le quai ou la rivière – et dégage immédiatement de mon pont !
Rentrant les épaules, Gelb jeta à Rand et à ses amis un dernier regard brillant d’une haine dévorante. Particulièrement hargneux lorsque ses yeux se posèrent sur le jeune berger, il regarda ensuite autour de lui, en quête du soutien de ses camarades. Les uns après les autres, les matelots lâchèrent leur tâche en cours pour riposter froidement à l’agression visuelle de Gelb. Voyant que personne ne prendrait sa défense, le petit homme marmonna quelques jurons, puis il se précipita vers le dortoir de l’équipage. Domon fit signe à deux hommes de l’accompagner – histoire de s’assurer qu’il ne vole ni ne sabote rien – puis se désintéressa de son sort. Dès qu’il les regarda de nouveau, les marchands recommencèrent à sourire et à faire des courbettes comme si l’interruption n’avait jamais eu lieu.
Sur un ordre de Thom, Mat et Rand commencèrent à rassembler leurs affaires. Une formalité, car ils n’avaient pas grand-chose de plus que leurs vêtements. Rand récupéra sa couverture, ses sacoches de selle et l’épée de son père. Contemplant l’arme, il eut un accès de mal du pays si violent que ses yeux picotèrent. Reverrait-il Tam un jour ? Et son foyer ?
Tu vas passer le reste de ta vie à fuir, terrorisé par tes cauchemars.
Remué, il boucla le ceinturon d’armes autour de sa taille.
Suivi par ses anges gardiens, Gelb revint sur le pont.
Même si le marin déchu regardait droit devant lui, Rand sentit la haine qui émanait de lui par vagues. Le visage fermé et le dos bien droit, le marin réprouvé descendit la passerelle et s’éloigna sur le quai, disparaissant bientôt derrière les carrosses des marchands.
Il n’y avait pas foule sur le quai. Un mélange de dockers, de pêcheurs et de citadins venus spécialement pour voir arriver en cet étrange printemps le premier navire parti du Saldaea. Parmi les rares femmes présentes, aucune ne ressemblait à Egwene et moins encore à Moiraine. Pas un seul homme ne pouvait être Lan – en d’autres termes, les amis de Rand n’étaient pas là.
— Ils ne sont peut-être pas venus sur le quai, tout simplement, dit le jeune homme.
— Possible, répondit laconiquement Thom. (Avec moult précautions, il ajusta les étuis de ses instruments dans son dos.) Vous deux, vous devrez garder un œil sur Gelb. S’il en a la possibilité, il nous fera des ennuis. Et notre but est de traverser Pont-Blanc assez discrètement pour que tout le monde nous ait oubliés cinq minutes après notre départ.
Les capes des trois voyageurs claquèrent au vent tandis qu’ils se dirigeaient vers la passerelle.
Comme à son habitude, Mat portait son arc en travers de la poitrine. Même après des jours de navigation, l’arme attirait l’attention de membres d’équipage, qui utilisaient tous un arc court.
Domon abandonna les marchands pour intercepter Thom devant la passerelle.
— Vous me quittez, maître trouvère ? Ne puis-je pas vous convaincre de rester à bord ? Je vais en Illian, où les gens ont un authentique respect pour les artistes tels que vous. Croyez-moi, il n’y a pas au monde de meilleur endroit pour un trouvère ! Et nous y serons à temps pour la fête de Sefan. Les compétitions, vous savez ? Cent pièces d’or pour celui qui raconte le mieux La Grande Quête du Cor…
— Une belle récompense, c’est vrai, concéda Thom avec une révérence qui fit onduler sa cape couverte de carrés colorés. Et un formidable défi qui attire des trouvères venus de tous les coins du monde. Hélas, considérant vos tarifs, je crains que nous ne puissions pas nous payer le voyage.