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Vive la discrétion ! pensa Rand, désabusé.

— C’est très généreux de votre part, fit Thom. Rien ne dit que je refuserai votre offre mais, pour l’instant, j’ai besoin d’un peu d’intimité.

— Je vous apporte le vin dans un moment… Mais songez-y : ici, un trouvère peut se remplir les poches.

Toutes les tables du fond étaient vides. Pourtant, Thom en choisit une au milieu de la pièce.

— Comme ça, expliqua-t-il, personne ne peut nous écouter sans être vu. Vous avez entendu ce faquin ? Une ristourne ? Alors que je peux faire doubler sa clientèle juste en venant m’asseoir ici ? Un aubergiste honnête offre le gîte et le couvert au trouvère, plus une solide participation aux bénéfices.

La table n’était pas bien propre et le plancher ne devait pas avoir vu de balai depuis des semaines. Regardant autour de lui, Rand eut une moue dégoûtée. Même très malade, maître al’Vere serait sorti de son lit plutôt que de laisser la crasse s’accumuler ainsi.

— Nous sommes à la recherche d’informations, rappela Thom, et de rien d’autre. Vous vous en souviendrez ?

— Pourquoi cet endroit ? s’enquit Mat. En chemin, j’ai vu des auberges beaucoup mieux tenues.

— La route de Caemlyn prolonge directement le pont, de l’autre côté de la rivière, dit Thom. Tous les gens qui traversent Pont-Blanc à pied, en diligence ou à cheval sont obligés de passer par cette place pour rejoindre le pont. Les bateliers sont une autre affaire, c’est vrai, mais vos amis ne sont certainement pas sur un navire. Si personne n’a entendu parler d’eux dans cet établissement, nous pourrons conclure qu’ils ne sont pas venus… Surtout, laissez-moi parler. Il faut procéder prudemment, voyez-vous ?

Sur ces mots, l’aubergiste apparut, trois chopes ébréchées tenues ensemble par l’anse dans un de ses battoirs. De sa main libre, il fit mine d’essuyer la table avec un chiffon – de toute façon crasseux – et en profita pour ramasser les pièces que Thom venait de poser devant lui.

— Si vous restez, dit l’homme en posant les chopes, vous boirez à l’œil. Et ici, le vin est très bon.

Thom eut un sourire qui ne se communiqua pas à ses yeux.

— Je vais y penser, aubergiste… Qu’y a-t-il de neuf, par ici ? Voilà un moment que nous sommes coupés de tout…

— Eh bien, il y a de grandes nouvelles. Oui, de sacrées grandes nouvelles !

L’aubergiste jeta négligemment le chiffon sur son épaule, puis il tira une chaise, s’assit, croisa les bras et soupira que se poser cinq minutes était un véritable luxe et qu’il adorait ça. Après avoir informé ses clients qu’il se nommait Bartim, il leur fit tout un discours sur ce qu’il appelait ses « pauvres pieds » couverts de corne et d’ampoules – à force de rester debout, il les mettait à la torture, sans oublier la transpiration qui…

Thom mentionnant de nouveau qu’il ne savait plus rien du monde depuis trop longtemps, Bartim consentit à oublier pour un moment les malheurs de ses orteils.

En ce qui concernait les nouvelles, l’aubergiste n’avait pas menti. C’était énorme ! Le faux Dragon Logain avait été capturé après une grande bataille, près de Lugard, alors qu’il tentait de faire passer son armée du Ghealdan à Tear. Les prophéties, bien entendu !

Thom fit signe qu’il avait compris, et Bartim reprit son récit. Les routes du Sud grouillaient de réfugiés, les plus chanceux portant sur leur dos une partie de leurs biens. Des milliers de malheureux fuyaient dans toutes les directions.

— Comme de juste, ricana Bartim, aucun d’eux ne soutenait Logain. À présent, on ne trouve plus du tout de partisans de cet « imposteur »… En revanche, le nombre de pauvres gens chassés de chez eux a été multiplié par dix…

Les Aes Sedai avaient joué un rôle dans la capture de Logain. Lorsqu’il ajouta cette précision, Bartim cracha par terre et il recommença après avoir révélé que les « sœurs » conduisaient le faux Dragon à Tar Valon.

Bartim se tenait pour un homme de bien et un professionnel respectable. Pour lui, les Aes Sedai pouvaient s’en retourner dans la Flétrissure d’où elles venaient – et emporter Tar Valon avec elles, tant qu’à faire ! S’il avait le choix, il n’approcherait pas d’une de ces femmes à moins de cent lieues, et encore ! Comme on pouvait s’y attendre, en chemin vers le nord, elles s’arrêtaient dans les villes et dans les villages pour exhiber leur prisonnier. Ainsi, tout le monde saurait que le faux Dragon était neutralisé.

Bartim aurait aimé voir ça, avoua-t-il. Quitte à être plus près que prévu d’une Aes Sedai… L’envie d’aller à Caemlyn le titillait, mais…

— Elles vont le forcer à comparaître devant la reine Morgase… (Bartim se toucha le front en signe de respect.) Je n’ai jamais vu notre souveraine. Un homme doit faire cette expérience au moins une fois dans sa vie, non ?

Logain pouvait faire des « tours », expliqua l’aubergiste. Deux ans plus tôt, il avait vu l’avant-dernier faux Dragon alors qu’il sillonnait la région, mais ce n’était qu’un type banal qui croyait pouvoir devenir un roi. Avec lui, il n’y avait pas eu besoin d’Aes Sedai. Les soldats l’avaient coincé, couvert de chaînes et jeté dans un chariot. Comme il avait l’air minable, recroquevillé sur lui-même, les bras protégeant sa tête, tandis que les gens le bombardaient de pierres ou lui taquinaient les côtes avec des bâtons ! La foule l’avait sacrément malmené, les soldats s’interdisant d’intervenir tant que la vie du prisonnier n’était pas en danger. Laisser la populace constater par elle-même que c’était un homme ordinaire ne pouvait pas faire de mal. Ce menteur-là n’avait aucun tour dans son sac. Logain, en revanche, avait la réputation d’être vraiment hors du commun. S’il partait, Bartim ferait le plein d’histoires à raconter à ses petits-enfants. Mais l’auberge le retenait…

Rand écouta toute la tirade de l’aubergiste avec un intérêt sincère. À Champ d’Emond, quand Padan Fain avait parlé d’un faux Dragon capable de canaliser le Pouvoir, cette nouvelle avait paru si extraordinaire ! Avec ce qu’il avait vécu ces derniers jours, Rand n’était plus enclin à s’ébaubir. Cela dit, il y avait de quoi battre tambour, il devait le reconnaître. Le genre d’histoire qu’on raconte des décennies plus tard à ses petits enfants… Qu’il y parvienne ou non, Bartim dirait sûrement aux siens qu’il avait vu Logain de ses yeux.

Jusque-là, Rand n’avait jamais pensé que les aventures de quelques villageois de Deux-Rivières pourraient fasciner quelqu’un, à part d’autres habitants du coin. Mais tout changeait…

— Voilà matière à faire une formidable histoire ! s’écria Thom. De celles qu’on raconte pendant des siècles. Je regrette de ne pas avoir été là ! (Le trouvère semblait parfaitement sincère – et, selon Rand, il l’était.) Je vais quand même essayer de voir ce Logain. Tu n’as pas précisé quelle route ont empruntée les Aes Sedai et leur prisonnier. Mais il y a peut-être d’autres voyageurs dans le coin ? Eux, ils sauront, avec un peu de chance…

Bartim eut un geste agacé.

— Vers le nord, c’est tout ce qu’on sait, trouvère ! Si tu veux le voir, va à Caemlyn. C’est la seule information que j’aie, et si d’autres étaient disponibles à Pont-Blanc je les connaîtrais.

— Je n’en doute pas un instant, concéda Thom… Dis-moi, beaucoup de voyageurs doivent s’arrêter ici, non ? Ton enseigne attire l’œil. Je l’ai vue depuis le pied du Pont Blanc…

— On ne la voit pas seulement de là, tu peux me croire ! (Bartim changea brusquement de sujet.) Il y a deux jours, un Illianien est passé en ville avec une proclamation couverte de sceaux et fermée par des rubans. Il l’a lue à haute voix ici, au milieu de la place. À l’en croire, il ira la lire jusque dans les montagnes de la Brume et peut-être même au-delà, sur les rives de l’océan d’Aryth – si les cols sont ouverts. Il paraît que des hérauts sont chargés de la faire connaître aux huit coins du monde. (Bartim secoua la tête.) Les montagnes de la Brume… On raconte qu’elles sont auréolées de brouillard toute l’année et qu’il y a des créatures, dans cette purée de pois, capables d’écorcher vif un homme avant qu’il ait eu le temps de dire « ouf ».