Mat ricana, s’attirant un regard courroucé de l’aubergiste.
— Et que disait cette proclamation ? demanda Thom.
— Eh bien, elle annonçait la Grande Quête du Cor ! J’ai oublié de le dire ? Les Illianiens invitent chez eux tous ceux qui sont prêts à se consacrer corps et âme à la Quête. Tu imagines ça, trouvère ? Se vouer à une légende ? Mais ils trouveront bien des candidats. Il y a des imbéciles partout, comme nous le savons tous. Le héraut clamait que la fin du monde est pour bientôt. L’ultime bataille contre le Ténébreux. (Bartim eut un rire qui sonna atrocement faux.) Avant, ces idiots veulent trouver le Cor de Valère. Que penses-tu de ça, l’artiste ? (L’aubergiste se mordilla une phalange, pensif.) Après l’hiver que nous venons d’avoir, il est délicat de les contredire… Sans oublier ce Logain et les deux cinglés qui l’ont précédé. Pourquoi tant de faux Dragons en à peine quelques années ? Et cet hiver de malheur ? Tout ça doit avoir un sens. Qu’en penses-tu, trouvère ?
Thom parut ne pas avoir entendu. À mi-voix, il récita quelques vers comme s’il se parlait à lui-même :
— C’est ça, oui ! s’écria Bartim, comme s’il voyait déjà une foule de gens lui donner leur argent pendant qu’ils écoutaient Thom. La Grande Quête du Cor ! Déclame-leur cette histoire, et ils se suspendront aux poutres pour t’entendre. Tout le monde sait, pour la proclamation…
Thom semblant toujours dériver à des lieues de là, Rand crut judicieux d’intervenir :
— Nous cherchons des amis qui auraient dû passer par ici. Ils venaient de l’ouest. Ces deux dernières semaines, vous avez eu beaucoup de voyageurs arrivant de l’ouest ?
— Quelques-uns, oui, dit Bartim. Il y en a toujours, qui viennent de l’ouest ou de l’est… (Soudain méfiant, il dévisagea ses trois clients.) Ils ressemblent à quoi, vos amis ?
Rand voulut répondre, mais Thom, émergeant de lui seul savait où, le réduisit au silence d’un regard courroucé. Puis il se tourna vers l’aubergiste :
— Deux hommes et trois femmes, dit-il à contrecœur, possiblement ensemble, mais peut-être pas…
Il décrivit les cinq voyageurs, donnant assez de détails pour qu’on les reconnaisse – si on les avait croisés – mais pas assez pour qu’on puisse se douter de leur véritable identité.
Bartim se passa une main sur le crâne, puis il se leva lentement.
— Oublie ma proposition, trouvère. Pour être franc, j’aimerais que tu boives ton vin et que tu files avec tes amis. Et si tu es malin, ne traîne pas à Pont-Blanc !
— Quelqu’un d’autre les a demandés ? lâcha Thom. (Il sirota son vin comme si la réponse à cette question ne lui faisait ni chaud ni froid.) De qui s’agit-il ?
Bartim se gratta de nouveau le crâne, sembla sur le point de partir, mais se ravisa.
— Il y a une semaine environ, un type à tête de fouine a traversé le pont. Un dément, avons-nous tous pensé. Toujours en train de parler tout seul et éternellement agité, même quand il tentait de rester immobile. Il cherchait vos amis… Certains d’entre eux, en tout cas. Il posait la question comme si sa vie en dépendait, puis il semblait se ficher totalement de la réponse. Une fois sur deux, il affirmait qu’il allait les attendre. L’autre, il annonçait son départ, parce qu’il était très pressé. Un instant, il implorait qu’on l’aide, et celui d’après il avait des exigences de souverain. En une ou deux occasions, il a bien failli se prendre une raclée. La garde municipale voulait le jeter en prison pour sa propre sécurité. Il est reparti pour Caemlyn le jour même de son arrivée, heureusement. Un vrai fou, qui est sorti de la ville en marmonnant des bêtises…
Rand interrogea Thom et Mat du regard. Eux non plus ne voyaient pas de qui il pouvait s’agir.
— Vous êtes sûr qu’il cherchait nos amis ? demanda Rand.
— Certains d’entre eux… Il a parlé du guerrier et de la femme vêtue de soie, mais il s’intéressait aux trois garçons de la campagne…
Bartim étudia Mat et Rand d’un regard soudain interloqué. Ou était-ce juste une impression ?
— Eux, il voulait absolument les retrouver… Mais il était fou, comme je l’ai déjà dit.
Rand frissonna. Qui pouvait être ce fou, et que leur voulait-il ?
Un Suppôt des Ténèbres ? Ba’alzamon aurait-il eu recours à un aliéné ?
— Celui-là était fou, mais le suivant…, soupira Bartim. Il est arrivé le lendemain, très exactement…
— Le suivant ? répéta Thom, encourageant l’aubergiste à continuer.
Bartim regarda autour de lui, constatant que la demi-salle était vide. Puis il se leva et jeta un coup d’œil par-dessus la séparation.
— Tout de noir vêtu, oui… La capuche de sa cape relevée, afin qu’on ne voie pas son visage, mais une façon de poser des questions qui suffirait à glacer les sangs de n’importe qui. Je lui ai parlé, savez-vous ? (Bartim hésita, se mordilla la lèvre, puis se jeta à l’eau.) Sa voix… On aurait cru entendre un serpent qui rampe sur un lit de feuilles mortes… J’en ai eu l’estomac retourné. Et, chaque fois qu’il revenait, c’était pour me demander les mêmes choses que le fou. On ne le voyait jamais arriver. Le jour ou la nuit, il était là comme par miracle, nous surprenant immanquablement. Les gens ont commencé à regarder sans cesse par-dessus leur épaule. Et vous savez ce qui est le plus grave ? Aucun guetteur ne l’a jamais vu entrer ou sortir de la ville !
Rand s’efforça de ne pas réagir, serrant les dents jusqu’à ce qu’elles lui fassent mal. Mat se rembrunit et Thom fit mine de s’intéresser à son vin. Le nom qu’ils voulaient dire tous les trois semblait flotter dans la pièce.
Un Myrddraal !
— Si j’avais rencontré un individu pareil, souffla Thom, je crois que je m’en souviendrais…
— Que la Lumière me brûle, mais je vous jure bien que oui ! s’écria Bartim. Il cherchait les mêmes personnes que le fou, avec en plus une jeune fille et… hum… un trouvère aux cheveux blancs.
Thom fronça les sourcils, exprimant une surprise qui n’était pas feinte, aurait juré Rand.
— Un trouvère aux cheveux blancs ? Eh bien, suis-je le seul artiste du monde à avoir un peu blanchi sous le harnais ? Bartim, je t’assure que je ne connais pas cet individu, et qu’il n’a aucune raison de me chercher.
— C’est possible… Il n’a pas été explicite, mais j’ai eu le sentiment qu’il aurait détesté quiconque se serait avisé d’aider ces gens ou de ne pas lui signaler leur présence. Vous voulez savoir ce que je lui ai répondu ? « Je n’ai pas vu ces voyageurs, je n’en ai pas entendu parler, et c’est la stricte vérité. » (Bartim laissa tomber sur la table les pièces de Thom.) Finissez votre vin et partez ! D’accord ?
En s’éloignant, l’aubergiste jeta plusieurs coups d’œil angoissés par-dessus son épaule.
— Un Blafard…, dit Mat dès que Bartim fut hors de portée d’oreille. J’aurais dû deviner que nos ennemis nous chercheraient ici.
— Et il reviendra…, souffla Thom. Retournons au bateau et acceptons l’offre de Domon. Nos poursuivants se lanceront sur la route de Caemlyn et, pendant ce temps, nous descendrons la rivière, très loin de là…