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— Non, répondit Rand, inflexible. Soit nous attendons Moiraine et les autres ici, soit nous nous mettons en chemin pour Caemlyn. C’est l’un ou l’autre, Thom. Il n’y a pas de troisième possibilité.

— C’est de la folie, mon garçon. Les choses ont changé… Si tu m’écoutais, pour une fois ? Quoi que dise cet aubergiste, si un Myrddraal le « regarde » un peu méchamment, il lui racontera tout, précisant ce que nous avons bu et combien de poussière il y avait sur le dessus de nos bottes. (Au souvenir du visage sans yeux du Blafard, Rand frissonna de la tête aux pieds.) Quant à Caemlyn… Tu crois que les Demi-Humains n’ont pas compris que tu veux aller à Tar Valon ? C’est le moment idéal pour embarquer sur un bateau qui file dans une autre direction !

— Non, Thom, répéta Rand.

Il n’avait rien contre l’idée d’être le plus loin possible des Blafards, mais les choses ne pouvaient pas être si simples, hélas.

— Non et non ! martela-t-il.

— Réfléchis, mon garçon ! Illian ! La plus vaste capitale du monde. Et la Grande Quête du Cor. C’est la première depuis quatre cents ans, tu sais ? Un nouveau cycle de récits qui me tend les bras. Enfin, tu n’as jamais rêvé d’une chance pareille ! Quand les Myrddraals comprendront où tu es, tu seras tellement vieux et las de voir jouer tes petits-enfants que tu t’en ficheras comme d’une guigne.

Rand ne céda pas.

— Non ! Combien de fois devrai-je le dire ? Ils nous trouveront où que nous allions. Des Blafards nous attendent déjà en Illian, j’en suis sûr. Et comment échapper aux cauchemars, de toute façon ? Je veux savoir ce qui m’arrive et découvrir pourquoi. Donc, j’irai à Tar Valon. Avec Moiraine, si c’est possible, et tout seul s’il le faut. Mais je dois savoir !

— L’Illian, mon garçon ! Une croisière sur la rivière pendant que tes ennemis te cherchent ailleurs. Quant aux cauchemars… Par le sang et les cendres ! ils ne peuvent pas te faire du mal !

Vraiment ? Les épines oniriques ne tireraient pas de sang à ceux qu’elles piquent ?

Rand faillit regretter de ne pas avoir parlé de ce rêve-là au trouvère…

Le raconteras-tu jamais à quelqu’un ? Ba’alzamon hante tes songes, mais quelle différence y a-t-il entre tes jours et tes nuits, désormais ? À qui oseras-tu dire que le Ténébreux a mis la main sur toi ?

Thom sembla comprendre et son visage s’adoucit.

— Même ces rêves-là, mon garçon… Ce ne sont que des illusions, pas vrai ? Au nom de la Lumière ! parle à ton ami, Mat ! Je sais que tu ne veux pas aller à Tar Valon…

Mat s’empourpra – un mélange d’embarras et de colère. Évitant de se tourner vers Rand, il foudroya Thom du regard.

— Pourquoi nous poser tant de problèmes ? Vous voulez prendre le bateau ? Eh bien, prenez-le ! Nous nous débrouillerons seuls.

Le trouvère ricana, ses épaules tremblant comme s’il riait aux éclats, mais sa voix vibra de colère :

— Vous croyez en savoir assez long sur les Myrddraals pour leur échapper ? Vous pensez entrer seuls dans Tar Valon et aller voir la Chaire d’Amyrlin ? Savez-vous seulement distinguer les Ajah ? Si l’un de vous croit vraiment tout ça, qu’il me dise de partir !

— Partez…, souffla Mat en glissant une main sous sa cape.

Rand comprit qu’il allait saisir le manche de la dague « récupérée » à Shadar Logoth. Était-il prêt à s’en servir ? Peut-être bien…

Un éclat de rire rauque monta soudain de derrière la cloison qui divisait la salle en deux.

— Des Trollocs ? Tu devrais te procurer une cape de trouvère, mon gars ! Bon sang ! tu es mort soûl ! Ce sont des légendes ! Des fables venues des Terres Frontalières.

Ces mots douchèrent la fureur du trouvère et de ses compagnons. Mat lui-même se tourna vers la cloison, les yeux écarquillés.

Rand se redressa juste assez pour voir de l’autre côté de la séparation. Puis il se rassit, l’estomac retourné. Floran Gelb était venu s’asseoir avec les deux clients déjà présents à l’arrivée des trois voyageurs. S’ils se moquaient de lui, les deux buveurs l’écoutaient. Et, alors qu’il nettoyait mollement une table, Bartim lui aussi tendait l’oreille, en oubliant parfois de frotter la crasse.

— Gelb…, souffla Rand.

Très tendu, Thom s’assura que leur moitié de la salle était toujours déserte.

De l’autre côté de la cloison, le deuxième buveur lança :

— Non, les Trollocs existent bien, mais ils ont été exterminés pendant la guerre qui porte leur nom.

— Des fables ! insista le premier type.

— Non, c’est la vérité ! s’indigna Gelb. J’ai été dans les Terres Frontalières, et j’ai vu des Trollocs comme je vous vois. Les trois intrus affirmaient que les monstres les suivaient, mais je ne suis pas stupide. C’est pour ça que je ne suis pas resté sur le Poudrin. Si je soupçonne Bayle Domon depuis pas mal de temps, ces trois-là sont des Suppôts du Ténébreux, j’en suis sûr ! Et…

Des rires et des quolibets couvrirent la fin du discours de Gelb.

Combien de temps avant que l’aubergiste entende une description des « trois-là » en question ? Si ce n’était pas déjà fait. Ou s’il ne faisait pas de lui-même le rapport avec les clients qu’il venait de servir…

Pour sortir, Rand et ses compagnons devraient hélas passer devant la table de Gelb.

— Le bateau n’est peut-être pas une si mauvaise idée…, murmura Mat.

Mais Thom secoua la tête.

— Plus maintenant ! affirma-t-il. (Il sortit de sa poche la bourse remise par Domon, la vida et fit trois piles égales.) Que les gens y croient ou non, l’histoire de Gelb aura fait le tour de la ville dans une heure. Les Demi-Humains l’entendront tôt ou tard. Domon lève l’ancre demain matin. Au mieux, il sera poursuivi jusqu’à l’Illian par des Trollocs… Au pire… Eh bien, il s’y attendait, pour une raison qui me dépasse, mais ça ne change rien pour nous. Il ne nous reste qu’une solution : filer le plus vite possible.

Mat empocha très vite les pièces. Prenant plus de temps, Rand vit que le présent de Moiraine n’était pas dans sa pile. Domon avait fait équitablement le change, pourtant, il regrettait que cette pièce-là ne lui ait pas été rendue.

Empochant à son tour l’argent, il interrogea le trouvère du regard.

— Au cas où nous serions séparés, expliqua Thom. Ce ne sera probablement pas le cas, mais bon… Si ça arrive, vous vous en sortirez, j’en suis certain. Restez loin des Aes Sedai jusqu’à la fin de vos jours.

— Je croyais que vous veniez avec nous…

— J’en ai l’intention, mon garçon, mais l’ennemi approche, et la Lumière seule sait comment ça finira. Bon, laissons tomber… Il ne se passera sûrement rien… (Le trouvère regarda Mat.) J’espère que ma présence ne te dérange plus.

Mat dévisagea ses deux compagnons et haussa les épaules.

— Je suis nerveux, c’est tout… On ne parvient pas à se débarrasser des monstres. Dès qu’on s’arrête pour souffler, les voilà qui rappliquent ! J’ai l’impression de sentir en permanence des yeux peser sur ma nuque. Qu’allons-nous faire ?

De l’autre côté de la cloison, Gelb tentait toujours de convaincre les deux rieurs qu’il disait la vérité. Tôt ou tard, Bartim ferait le rapprochement entre ses trois clients et les trois « intrus » du marin.

Thom se leva, mais resta voûté. De l’autre côté, personne ne pouvait le voir. Faisant signe aux deux garçons de le suivre, il murmura :

— Pas de bruit, surtout…

Les fenêtres qui flanquaient la cheminée donnaient sur une allée étroite. Quand il en eut atteint une, Thom l’ouvrit, la relevant juste assez pour qu’un homme puisse se glisser dehors. Avec les rires et les cris des deux buveurs et de Gelb, le grincement du bois passa inaperçu.