Dans l’allée, Mat fit mine de vouloir rejoindre la rue, mais Thom le retint par le bras.
— Pas si vite… D’abord, il faut décider ce que nous allons faire.
Quand il eut baissé la fenêtre autant que c’était possible de l’extérieur, Thom étudia la configuration des lieux.
Rand l’imita. À l’exception d’une demi-douzaine de tonneaux servant à la récupération des eaux de pluie alignés le long de l’auberge et du bâtiment suivant – la boutique d’un tailleur –, l’allée au sol sec et poussiéreux était déserte.
— Pourquoi faites-vous ça ? demanda Mat. Sans nous, vous seriez en sécurité. Pourquoi restez-vous avec nous ?
Thom dévisagea un moment le jeune homme.
— J’avais un neveu nommé Owyn, dit-il en enlevant sa cape. (Il fit un petit tas avec sa couverture et posa dessus ses instruments rangés dans leurs étuis.) Le seul fils de mon frère, et mon unique parent vivant. Il a eu des ennuis avec les Aes Sedai, mais j’étais trop absorbé par d’autres choses pour l’aider. J’ignore si j’aurais réussi mais, quand j’ai essayé, il était trop tard. Owyn est mort quelques années plus tard, et on peut dire que les Aes Sedai l’ont tué.
Thom se redressa sans regarder ses deux compagnons. Sa voix ne tremblait pas, mais Rand aurait juré avoir vu des larmes briller dans ses yeux.
— Si je parviens à vous arracher aux griffes de Tar Valon, continua le trouvère, je cesserai peut-être de penser à Owyn… Attendez ici…
Évitant toujours de croiser le regard des jeunes gens, Thom gagna la sortie de l’allée, ralentissant le pas un peu avant de l’avoir atteinte. Après avoir regardé à droite et à gauche, il s’engagea dans la rue et disparut.
Mat fit mine de le suivre, mais il se ravisa, désignant les étuis en cuir des instruments de musique.
— Il ne laisserait pas ce trésor-là derrière lui, dit-il. Tu crois à son histoire ?
Rand s’accroupit à côté d’un tonneau de récupération.
— Que t’arrive-t-il, Mat ? Je ne te reconnais pas. Bon sang ! tu n’as pas ri depuis des jours !
— Je n’aime pas être traqué comme un lapin… (Mat soupira et s’adossa au mur de l’auberge. Même dans cette posture, il restait tendu comme un arc.) Désolé… C’est cette fuite perpétuelle, tous ces étrangers, et… et… Tout ça, quoi ! Je suis sur les nerfs. Dès que j’aperçois un inconnu, je me demande s’il va nous livrer aux Myrddraals, tenter de nous manipuler ou réussir à nous détrousser ! Par la Lumière ! Rand, ça ne te fait rien ?
— Navré, mais j’ai trop peur pour être nerveux.
— D’après toi, qu’ont fait les Aes Sedai au neveu de Thom ?
— Je n’en sais rien…
En règle générale, un homme n’avait qu’une façon de s’attirer des ennuis avec les Aes Sedai.
— Ça n’a rien à voir avec notre cas, je pense…
— Ouais, tu dois avoir raison…
Les deux amis attendirent en silence pendant ce qui leur parut une éternité. En réalité, quelques minutes passèrent tandis qu’ils guettaient le retour de Thom, redoutant que Gelb ou Bartim ouvrent une fenêtre et les accusent d’être des Suppôts du Ténébreux.
Un homme apparut soudain à l’entrée de la ruelle. Très grand et vêtu d’une cape plus noire que la nuit, l’inconnu dissimulait son visage dans les ombres de son capuchon.
Rand se redressa, la main droite déjà refermée sur la poignée de son épée. La bouche sèche, il tenta en vain de l’humidifier. Se ramassant sur lui-même, Mat glissa une main sous sa cape.
L’homme approchait et, à chacun de ses pas, la gorge de Rand se serrait un peu plus. Puis l’inconnu abaissa son capuchon.
Rand faillit s’en évanouir de soulagement. C’était Thom.
— Si vous ne m’avez pas reconnu, lança-t-il joyeusement, ce déguisement devrait convenir pour franchir les portes de la ville.
Avançant jusqu’à ses « bagages », le trouvère entreprit de transférer dans sa nouvelle cape marron foncé les objets personnels qu’il gardait sur lui dans l’ancienne.
Rand prit une grande inspiration, mais sa gorge refusa de se desserrer, comme si un poing géant était refermé dessus. La cape était marron, pas noire ! La main toujours glissée sous sa cape, Mat fixait le dos du trouvère comme s’il envisageait sérieusement de lui planter sa lame entre les omoplates.
— Eh ! les garçons, lança Thom, ce n’est pas le moment de baisser les bras !
Dans sa vieille cape, côté doublure visible, pour plus de discrétion, il empaqueta les étuis de ses instruments, histoire d’avoir un baluchon facile à porter.
— Nous allons sortir chacun à notre tour, en nous suivant d’assez près pour ne jamais nous perdre de vue. De cette façon, nous ne nous ferons pas remarquer. Rand, tu peux rentrer les épaules et te faire le plus petit possible ? Ta haute taille est plus parlante qu’une pancarte !
Accrochant le baluchon dans son dos, le trouvère releva sa capuche. Avec son déguisement, il ne ressemblait plus du tout à un artiste aux cheveux blancs. On eût dit un banal voyageur trop pauvre pour se payer un cheval, et encore moins un carrosse.
— En route ! Nous avons déjà perdu trop de temps !
Rand était de cet avis, pourtant il hésita un instant avant de sortir de l’allée obscure. Même si personne, sur la place, ne lui accorda une once d’attention, il se recroquevilla sur lui-même, redoutant d’entendre un Suppôt des Ténèbres lancer le genre de cri qui transforme sans peine des badauds inoffensifs en une foule de meurtriers enragés.
Alors qu’il faisait du regard le tour de la vaste place, observant les citadins qui vaquaient à leurs occupations, un Myrddraal apparut comme par magie à une cinquantaine de pas des trois fugitifs. D’où sortait-il ? Rand n’aurait su le dire mais, quoi qu’il en soit, il fondait sur ses proies avec la mortelle précision d’une bête fauve qui sait que l’affaire est entendue et qu’elle aura son festin. Les passants s’écartaient sur son chemin, puis ils quittaient la place à la hâte, comme si des affaires très urgentes les appelaient ailleurs.
Rand se pétrifia. Il tenta d’invoquer la flamme et le vide, mais c’était aussi vain que vouloir saisir de la fumée. Le « regard » du Blafard le paralysait, transformant en glace la moelle de ses os.
— Ne regardez pas son visage…, murmura Thom. (Sa voix tremblait et il croassait comme si les mots avaient du mal à sortir.) Que la Lumière vous brûle ! ne regardez pas son visage !
Rand réussit à détourner les yeux – un effort qui manqua lui faire pousser un gémissement, comme s’il venait d’arracher une sangsue de sa joue. Mais, même s’il regardait les pavés de la place, il voyait toujours le Blafard approcher tel un chat qui joue avec des souris et s’amuse de leurs tentatives de fuite. De toute façon, elles finiraient dans sa gueule, alors à quoi bon s’agiter ?
Le Demi-Humain avait déjà avalé la moitié de la distance.
— Allons-nous rester là ? marmonna Rand. Il faut… fuir…
Mais ses jambes refusaient de lui obéir.
L’angoisse déformant ses traits, Mat avait réussi à dégainer sa dague et il la brandissait d’une main tremblante.
— Tu crois…, commença Thom.
Il dut s’interrompre pour déglutir, puis reprit :
— Tu crois pouvoir le semer, pas vrai ?
Le trouvère continua à parler, mais Rand ne comprit plus ce qu’il disait – à part le prénom « Owyn », qu’il reconnut clairement.
— Je n’aurais jamais dû me lier à vous, les gars, dit soudain le trouvère. Jamais au grand jamais ! (Il décrocha le baluchon de son dos et le confia à Rand.) Prends soin de mes affaires… Quand je vous dirai de courir, détalez et ne vous arrêtez plus jusqu’à Caemlyn, c’est compris ? La Bénédiction de la Reine… C’est le nom d’une auberge. Ne l’oubliez pas, au cas où… Ne l’oubliez pas, voilà tout !