— Je ne comprends pas, dit Rand.
Le Blafard n’était plus qu’à vingt pas – et le jeune homme avait l’impression de porter des chaussures à semelle de plomb.
— Souvenez-vous ! La Bénédiction de la Reine ! Et maintenant, courez !
Le trouvère flanqua une claque dans le dos de chaque garçon afin de le mettre en mouvement. Rand faillit s’étaler, mais il se retrouva en train de détaler, Mat à ses côtés.
— Courez ! cria de nouveau Thom.
Il se lança lui aussi à la course avec un rugissement de bête fauve. Pas dans le sillage des deux garçons, mais en direction du Myrddraal. Ses mains décrivant dans l’air des arabesques, comme lorsqu’il jonglait, il dégaina lestement ses couteaux. Rand s’arrêta, mais Mat le tira par le bras.
Le Blafard fut tout aussi déconcerté que le jeune berger. Ralentissant le pas, il lança une main vers la poignée de son épée, mais les longues jambes du trouvère avaient déjà avalé la distance.
Thom percuta le Demi-Humain avant qu’il ait dégainé son arme. Les deux adversaires s’écroulèrent et les rares passants encore présents filèrent à la vitesse du vent.
— Courez !
Un aveuglant éclair bleu illumina la place. Alors qu’il hurlait de douleur, Thom parvint encore à prononcer un mot cohérent :
— Courez !
Rand obéit, le cri du trouvère résonnant à ses oreilles comme s’il devait l’entendre jusqu’à la fin de ses jours. Serrant le baluchon contre sa poitrine, il courut à une vitesse qu’il ne se serait pas cru capable d’atteindre.
Au fil de la fuite des deux jeunes gens, la panique qui était née sur la grande place se répandit dans toute la cité. En les voyant passer, des artisans abandonnèrent leur étal, des volets se fermèrent sur une multitude de fenêtres, occultant des visages soudain terrifiés. Des gens qui n’avaient rien vu ni rien entendu couraient comme s’ils avaient le Ténébreux aux trousses. Ils se bousculaient et se renversaient, les plus faibles se faisant piétiner par les plus forts.
Pont-Blanc ressemblait à une fourmilière qui vient d’encaisser un grand coup de pied.
Alors que Mat et lui fonçaient vers les portes, Rand se souvint de ce que Thom avait dit au sujet de sa taille. Sans ralentir, il se fit le plus petit possible – sans trop exagérer, cependant, pour ne pas attirer l’attention.
Par bonheur, la double porte était ouverte et les deux gardes casqués vêtus d’une cotte de mailles et armés d’une hallebarde se souciaient davantage de ce qui se passait dans la cité que des fous furieux qui entendaient en sortir. Car les deux garçons n’étaient pas les seuls à vouloir franchir les portes. Une foule d’hommes et de femmes, ces dernières serrant souvent un enfant dans leurs bras, se déversaient vers ce qui leur semblait être le salut – même s’ils ignoraient en quoi consistait la menace.
Personne ne pourra dire par où nous sommes partis, songea Rand en courant. Mais ce pauvre Thom… Que la Lumière ait pitié de moi ! Thom !
Mat tituba à côté de son ami, mais il parvint à recouvrer son équilibre. Courant bien longtemps après que le dernier fuyard eut renoncé, les deux amis mirent une distance des plus respectables entre la cité, le Pont Blanc et eux.
À bout de forces, Rand finit par tomber à genoux dans la poussière. Alors qu’il reprenait son souffle, il regarda derrière lui et ne vit personne sur la piste qui serpentait entre les arbres.
— Debout, debout ! lança Mat. (Haletant et couvert de sueur, il semblait sur le point de s’écrouler.) Il faut continuer !
— Thom…, souffla Rand. (Il serra contre lui le baluchon du trouvère.) Thom…
— Il est mort ! Tu as vu l’éclair, non ? Rand, il est mort !
— Tu penses qu’Egwene, Moiraine et les autres ont succombé aussi… Mais, si c’était le cas, pourquoi les Myrddraals les poursuivraient-ils toujours ? Réponds-moi !
Mat se laissa tomber à genoux près de son ami.
— D’accord, ils sont peut-être vivants… Mais pour Thom, tu as bien vu, non ? Par le sang et les cendres ! la même chose risque de nous arriver !
Rand acquiesça sombrement. Derrière eux, la route restait désespérément déserte. Thom allait-il enfin débouler, la moustache frémissante à cause de l’effort, pour leur annoncer qu’ils étaient sacrément dans la mouise ?
Non, il ne viendrait plus, maintenant…
La Bénédiction de la Reine, à Caemlyn. C’était l’objectif, désormais. Rand se releva et ajouta le baluchon de Thom à son propre paquetage.
— En route ! lança-t-il.
Mat obéit en râlant, mais il pressa le pas pour ne pas se laisser distancer.
Ils avancèrent en silence, baissant la tête pour protéger leurs yeux des tourbillons de poussière soulevés par le vent. Rand regarda plusieurs fois par-dessus son épaule, mais la route resta obstinément déserte.
27
Un abri contre la tempête
Perrin rongea son frein durant tout le voyage vers le sud, puis l’est, effectué en compagnie des Tuatha’an. Ignorant jusqu’à l’existence du verbe « se presser », les Gens de la Route allaient à un train de sénateur, et ils s’en flattaient. Le matin, les roulottes aux couleurs chatoyantes ne s’ébranlaient jamais avant que le soleil soit très haut dans le ciel. Le « soir », il suffisait qu’un site agréable se présente, et les Zingari décidaient de camper pour la nuit, même quand on était en plein milieu de l’après-midi. Lorsque les roulottes avançaient, les chiens trottinaient sans peine à côté – quand ce n’étaient pas les enfants en bas âge. Toute allusion à un rythme plus soutenu obtenait un éclat de rire en guise de réponse. Et, quand Perrin insistait, on lui répliquait sèchement : « Tu voudrais faire souffrir les chevaux, étranger ? »
L’apprenti forgeron s’étonnait qu’Elyas ne partage pas son impatience. Mais l’ermite semblait prendre plaisir à flâner et il n’évoqua pas la possibilité qu’on accélère un peu le rythme. Dans le même ordre d’idées, il n’envisagea jamais de quitter les Zingari pour avancer plus vite.
Avec sa longue barbe et ses vêtements en peaux de bêtes, Elyas était radicalement différent des Tuatha’an. Même de très loin, on ne pouvait pas le prendre pour un des leurs, et pas seulement à cause de sa tenue. En accord avec son apparence, il se déplaçait avec la grâce paresseuse d’un loup, le danger émanant de lui comme la chaleur qui se dégage d’un feu. Le contraste avec les Gens de la Route était frappant. Vieux ou jeunes, les Zingari avaient la démarche joyeuse, dansante et parfaitement pacifique. Si les enfants évoluaient pour le simple plaisir de sentir bouger leur corps, les nobles grands-pères et les dignes grands-mères n’étaient pas en reste, exécutant un allègre ballet qui témoignait de leur profond amour de la vie. Les Zingari semblaient en permanence sur le point de danser, même quand ils ne bougeaient pas – et aux rares moments où il n’y avait pas de musique dans le camp.
Pratiquement à toute heure de la journée, les violons, les flûtes, les cymbalums, les cithares et les tambourins enveloppaient les roulottes dans un écrin de musique. Qu’ils campent ou qu’ils cheminent, les Gens de la Route étaient en permanence accompagnés par des chansons. Que l’air fût joyeux, entraînant, franchement mélancolique ou désespéré, quand quelqu’un ouvrait l’œil dans le camp, la musique renaissait au monde dès les minutes qui suivaient.
Elyas était accueilli gentiment chaque fois qu’il passait près d’un feu, le soir, ou qu’il flânait à côté d’une roulotte, dans la journée. C’était le visage affable que les Zingari entendaient présenter aux étrangers. Mais sous ce masque, il y avait autre chose. Comme Perrin l’avait vite senti, ces gens dissimulaient sous leurs sourires une méfiance naturelle qui les incitait à détaler au premier signe de danger, comme des daims à demi apprivoisés. Alors qu’on se montrait d’une franche cordialité avec lui, l’apprenti forgeron devinait qu’on se posait des questions à son sujet. Était-il dangereux ? Du genre à attirer les ennuis, même s’il n’avait pas de mauvaises intentions ? Au fil des jours, les Zingari baissaient un peu leur garde, mais ils prenaient leur temps.