Les danseuses repassèrent dans son champ de vision. Elles étaient trois, maintenant, et l’une d’elles le gratifia d’une œillade assassine.
Par la Lumière ! je fais quoi, maintenant ? Comment réagirait Rand ? Lui, il sait y faire avec les filles.
Alors que les danseuses riaient doucement, leurs perles cliquetant tandis qu’elles rejetaient en arrière leur fabuleuse crinière, Perrin eut l’impression que ses joues prenaient feu.
Une femme un peu plus âgée vint se joindre aux jeunes filles, histoire de leur donner une petite leçon de danse. Vaincu, le jeune homme décida de fermer les yeux – sa seule chance de ne pas se consumer sur place. Même derrière ses paupières, les rires des quatre femmes continuaient à lui faire bouillir le sang. Les yeux fermés, il les voyait toujours et de la sueur ruisselait maintenant sur son front brûlant.
Selon Raen, les jeunes filles exécutaient rarement cette danse et les femmes ne se joignaient pratiquement jamais à elles. Comme Elyas le précisa, on pouvait remercier Perrin, car, en devenant écarlate, il avait incité ces beautés à recommencer leur numéro chaque soir.
— Vraiment, je te félicite, dit l’homme aux loups, apparemment sincère, parce qu’à mon âge – tu verras quand tu en seras là – il faut davantage qu’un feu de camp pour réchauffer les os et le sang…
Perrin foudroya Elyas du regard. Malgré son sérieux, « quelque chose » lui disait que l’homme aux loups se fichait de lui…
Cela dit, l’apprenti forgeron apprit très vite à ne plus détourner le regard quand des femmes et des jeunes filles se mettaient à danser. En revanche, il eut plus de mal avec les sourires et les œillades. Avec une seule séductrice, il aurait peut-être pu faire face – mais cinq ou six, et alors que tout le monde regardait ? Malgré ses efforts, il ne put jamais empêcher ses joues de rougir.
Un jour, Egwene décida d’apprendre cette danse si particulière. Deux des trois filles de la première nuit se chargèrent de l’initier, claquant en rythme des doigts pendant qu’elle s’exerçait à exécuter les pas, un châle emprunté faisant comme une traîne dans son dos.
Perrin voulut émettre une remarque, mais il s’avisa dans l’instant qu’il valait mieux s’en abstenir. Quand les deux Zingari passèrent aux mouvements de hanches, Egwene éclata de rire – une réaction contagieuse, car ses compagnes l’imitèrent, l’enlaçant tandis qu’elles s’esclaffaient.
Les yeux brillants et les joues roses, la jeune fille de Champ d’Emond releva bravement le défi sous l’œil fasciné et avide d’Aram. Désormais, Egwene portait en permanence le collier de perles bleues qu’il lui avait offert. D’abord attendrie par l’intérêt que son petit-fils portait à la visiteuse, Ila semblait à présent s’en inquiéter. À toutes fins utiles, Perrin décida de garder un œil sur le jeune Tuatha’an.
Un soir, il parvint à s’entretenir seul avec son amie, non loin d’une roulotte peinte en vert et en jaune.
— Tu t’amuses, on dirait ?
— Et alors, c’est interdit ? demanda Egwene en jouant avec son collier. Tout le monde n’est pas obligé de se forcer à tirer la tête, comme toi. Ne méritons-nous pas un peu de bonheur ?
Pas très loin de là – car il ne s’éloignait jamais de la jeune fille –, Aram regardait les deux amis avec un petit sourire. Les bras croisés, il affichait une sorte d’arrogance tranquille mêlée d’un rien de défi.
— J’avais cru comprendre que tu voulais aller à Tar Valon. Ce n’est pas ici que tu suivras une formation d’Aes Sedai…
— Jusqu’ici, tu n’aimais pas trop cette idée… Tu as changé d’avis ?
— Par le sang et les cendres ! tu crois que nous sommes en sécurité ici ? Et ces gens, tu penses qu’on ne les met pas en danger ? Un Blafard peut nous tomber dessus n’importe quand.
Ses mains tremblant un peu, Egwene laissa retomber le collier sur sa gorge.
— Que nous partions aujourd’hui ou dans une semaine, ce qui est écrit se réalisera. C’est ma conviction, désormais. Profite de ce répit, Perrin. C’est peut-être le dernier que nous aurons.
Mélancolique, la jeune fille caressa du bout des doigts la joue de son ami. Puis Aram lui tendit la main, l’invitant à venir, et elle courut vers lui, son insouciance retrouvée. Alors qu’il l’entraînait vers un petit groupe de violonistes, Aram fit un sourire triomphant à Perrin. Une façon de dire : « Elle n’est pas à toi, mais elle sera mienne ! »
Bref, ils tombaient tous les deux sous le charme insidieux des Zingari.
Elyas a raison : ils n’ont pas besoin de convertir les gens au Paradigme de la Feuille. Ça se fait tout seul…
Ayant vu que le jeune homme frissonnait à cause du vent, Ila entra dans sa roulotte et en ressortit avec une épaisse cape de laine verte. Une couleur agréable à voir, après tant de rouge et de jaune. Acceptant l’offrande de la Zingara, Perrin mit le vêtement sur ses épaules et s’étonna qu’il soit assez grand pour son impressionnante carrure.
— Cette cape pourrait t’aller mieux, dit pourtant Ila.
Elle baissa les yeux sur la hache de l’apprenti forgeron, eut un sourire triste et répéta :
— Oui, elle pourrait t’aller bien mieux…
Tous les Gens de la Route se comportaient ainsi. Leur sourire ne s’effaçait jamais, ils n’hésitaient pas un instant avant d’inviter Perrin à boire ou à danser avec eux, mais ils regardaient toujours la hache, et il n’était pas difficile de deviner leurs pensées. Une arme, un outil destiné à la violence… Faire du mal à un autre être humain n’était jamais justifié, quoi qu’il arrive.
Le Paradigme de la Feuille…
Parfois, Perrin avait envie de hurler ! Le monde grouillait de Trollocs et de Myrddraals, des ennemis qui couperaient toutes les « feuilles » si on ne faisait rien. Le Ténébreux rôdait, et les yeux de Ba’alzamon suffiraient à faire brûler comme un feu de joie le Paradigme de la Feuille.
Entêté, Perrin ne s’était jamais séparé de sa hache. Et même par grand vent, décida-t-il, il garderait les pans de sa cape écartés afin que le tranchant en demi-lune ne soit jamais dissimulé.
Dès que ses yeux se posaient sur l’arme, Elyas faisait un drôle de petit sourire à Perrin. Cette complicité malsaine lui déplaisant, il lui arrivait d’avoir envie de cacher la hache. Mais il n’alla jamais jusque-là.
S’il avait d’excellentes raisons de s’énerver dans le camp des Zingari, Perrin y faisait au moins des rêves tout à fait normaux. Même les cauchemars ne sortaient pas de l’ordinaire, et il s’en félicitait.
Chaque nuit, il s’éveillait en sursaut, ruisselant de sueur, après avoir rêvé que des Trollocs et des Blafards attaquaient le camp. Au milieu des roulottes en feu, des enfants, des femmes et des hommes tentaient de s’enfuir et succombaient sous les coups des monstres. Taillés en pièces par les cimeterres, les Zingari n’esquissaient pas un geste pour se défendre. Terrorisé, Perrin se redressait à demi, la main volant vers le manche de son arme. Chaque fois, il lui fallait un court moment pour s’apercevoir que les roulottes ne brûlaient pas et que les Tuatha’an dormaient sur leurs deux oreilles.
S’ils n’étaient pas agréables, ces songes n’étaient jamais hantés par l’ombre du Ténébreux et Ba’alzamon n’y avait pas sa place. Pas de quoi s’affoler, donc…
En revanche, dès qu’il était réveillé, Perrin avait conscience de la présence des loups. Même s’ils n’approchaient jamais du camp – et pas davantage des roulottes en mouvement –, il savait qu’ils étaient là, captant souvent leur profond mépris pour les chiens qui accompagnaient les Zingari. Des bêtes bruyantes qui avaient oublié à quoi servaient leurs crocs et ne se souvenaient plus non plus du goût du sang chaud sur leur langue. Avec leurs aboiements, ces molosses pouvaient effrayer de misérables humains, mais ils se coucheraient sur le ventre, les oreilles aplaties, si la meute décidait de s’en prendre à eux.