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Chaque jour, Perrin se sentait plus proche des prédateurs. En particulier, il captait l’impatience grandissante de Tachetée. Si Elyas tenait à accompagner dans le Sud les deux jeunes humains, il avait sans doute ses raisons. Mais pourquoi lambiner ainsi ? Les loups étaient faits pour chasser en meute et la matriarche détestait être éloignée des siens plus de quelques jours. Vent partageait ce point de vue. Dans le coin, le gibier était rare et il détestait se nourrir de petits rongeurs – des proies tout juste bonnes pour les louveteaux qui apprenaient à chasser et pour les anciens qui n’avaient plus la force de terrasser un daim ou un buffle. Parfois, Vent songeait que Brûlure avait raison : il fallait laisser aux humains les problèmes des humains ! Mais il valait mieux ne pas penser des choses pareilles quand Tachetée était dans le coin, et encore moins en présence de Tire-d’Aile. Guerrier couturé de cicatrices, ce loup d’âge mûr était un puits d’expérience et sa ruse compensait très largement ce que les années avaient pu lui faire perdre en force et en résistance. Les humains ne l’intéressaient pas, mais il vouait à Tachetée une loyauté sans faille. Qu’un humain, un loup, un taureau ou un ours ose simplement la menacer, et les mâchoires de Tire-d’Aile l’expédiaient aussitôt dans les profondeurs obscures du Grand Sommeil. Seule Tachetée comptait aux yeux de Tire-d’Aile, et cette dévotion incitait Vent à la prudence. La matriarche, quant à elle, se fichait comme d’une guigne des états d’âme de ses gardes du corps.

Perrin savait tout cela comme s’il avait partagé le quotidien des loups. Une raison de plus d’avoir hâte d’atteindre Caemlyn, de retrouver Moiraine et de partir pour Tar Valon. Même s’il n’obtenait pas d’explications sur ce qui lui arrivait, là-bas il y avait une chance que ça s’arrête.

Chaque fois qu’Elyas le regardait, Perrin aurait juré qu’il lisait en lui comme dans un livre ouvert.

Oui, il faut que ça s’arrête !

Cette nuit-là, le cauchemar commença d’une façon des plus agréables. Assis à la table de cuisine d’Alsbet Luhhan, Perrin aiguisait sa hache avec une pierre spéciale. Normalement, maîtresse Luhhan interdisait qu’on apporte à la maison du « travail de la forge ». Quand il voulait affûter les couteaux de cuisine, son mari devait sortir sur le perron. Là, pourtant, la maîtresse de maison cuisinait sans dire un mot au sujet de la hache. Plus étonnant encore, elle ne protesta pas quand un loup entra dans la cuisine, venant de l’intérieur de la maison, et se roula en boule sur le plancher entre Perrin et la porte de derrière de la demeure.

Le jeune homme continua à aiguiser le tranchant en demi-lune. Bientôt, il allait en avoir besoin…

Tout le poil hérissé, le loup se leva soudain et grogna. Venant de la cour, Ba’alzamon entra dans la cuisine. Là encore, maîtresse Luhhan continua à travailler comme si de rien n’était.

Perrin se leva d’un bond et brandit sa hache. Ignorant l’arme, Ba’alzamon riva sur le loup ses yeux qui n’étaient plus que deux puits de flammes rugissantes.

— C’est tout ce que tu as pour te protéger ? Eh bien, j’ai déjà fait face à cet ennemi – plus d’une fois, si tu veux le savoir.

Ba’alzamon plia un index. Alors que des flammes jaillissaient de ses yeux, de ses oreilles, de sa bouche et même de sa peau, le loup hurla à la mort et une odeur de poil et de chair brûlés emplit la cuisine. Impassible, Alsbet Luhhan souleva le couvercle d’une casserole et remua son ragoût avec une cuillère en bois.

Perrin lâcha la hache, bondit en avant et tenta d’étouffer les flammes avec ses mains. Entre ses paumes, le loup tomba en poussière. Les yeux baissés sur le tas de cendres noires qui souillaient l’impeccable plancher de maîtresse Luhhan, Perrin recula. Il aurait aimé débarrasser ses mains de la suie qui les maculait, mais l’idée de les essuyer sur ses vêtements lui donnait la nausée. Ramassant la hache, il la leva et cria :

— Fichez-moi la paix !

Maîtresse Luhhan tapota le bord de la casserole avec la cuillère, puis elle remit le couvercle en fredonnant.

— Tu ne peux pas m’échapper, dit Ba’alzamon. Ni te cacher de moi. Si tu es l’élu, tu m’appartiens !

La chaleur qui se dégageait de son tourmenteur força Perrin à reculer encore. Acculé à un mur, il vit du coin de l’œil que maîtresse Luhhan venait d’ouvrir son four, histoire de voir où en était le pain.

— L’Œil du Monde te consumera ! cria Ba’alzamon. Je vais marquer ma propriété !

Lançant un poing en avant comme s’il propulsait un projectile, il ouvrit les doigts pour laisser s’envoler un corbeau qui fondit sur le visage de Perrin.

Quand le bec noir perça son œil gauche, le jeune homme hurla à s’en casser les cordes vocales…

… Les mains sur le visage, il se redressa en sursaut, s’asseyant au milieu du cercle de roulottes des Zingari. Baissant lentement les bras, il ne vit pas de sang sur ses paumes et il n’avait plus mal. Mais il se souvenait de l’abominable douleur…

Alors que l’aube pointait à peine, Elyas approcha de Perrin, s’accroupit à côté de lui et le secoua doucement comme pour finir de le réveiller. Au-delà de la clairière où se dressait le camp, les loups hurlaient à l’unisson. Et Perrin partagea leurs sentiments primaux.

Feu ! Douleur ! Feu ! Haine ! Haine ! Tuer !

— Oui, dit Elyas, il est temps… Debout, mon garçon ! Le moment est venu de partir.

Perrin sortit de sous sa couverture et entreprit de l’enrouler. Alors qu’il en terminait, Raen sortit de sa roulotte en frottant ses yeux encore lourds de sommeil. Puis il leva les yeux, se pétrifia sur le marchepied et sonda attentivement le ciel. Mais pourquoi lui accorder tant d’intérêt ? Excepté quelques nuages striés de rose, à l’est, il n’y avait rien à voir. Le Chercheur paraissait aussi humer l’air et tendre l’oreille, mais pour entendre et sentir quoi, par cette matinée rigoureusement semblable à toutes les précédentes ?

Elyas revint avec son paquetage et Raen sauta du marchepied.

— Mon vieil ami, dit-il en regardant de nouveau le ciel, nous allons devoir changer de direction, aujourd’hui. Viendras-tu avec nous ?

L’homme aux loups secoua la tête et Raen prit simplement note, comme s’il avait déjà connu la réponse.

— Dans ce cas, prends garde à toi, mon vieil ami… Il y a quelque chose d’étrange, aujourd’hui… (Raen fit mine de regarder encore le ciel, mais il se ravisa.) Nous irons vers l’est, peut-être jusqu’à la Colonne Vertébrale du Monde… Avec un peu de chance, nous trouverons un Sanctuaire où rester quelque temps…

— Rien d’hostile ne pénètre jamais dans un Sanctuaire, dit Elyas. Mais les Ogiers ne sont pas très hospitaliers…

— Tout le monde accueille à bras ouverts les Gens de la Route, fit Raen avec un sourire. De plus, les Ogiers aussi ont des casseroles et d’autres objets à réparer. Viens, prenons un petit déjeuner et conversons encore un peu…

— Désolé, je n’ai pas le temps… Nous partons aussi, et le plus vite possible ! C’est le jour des grands départs, dirait-on…

Raen insista pour que son ami mange avant de partir. Lorsqu’elle sortit de la roulotte avec Egwene, Ila milita dans le même sens, mais avec moins de conviction que son mari. Les mots étaient les mêmes, mais sa courtoisie sonnait creux et il semblait évident que le départ d’Elyas ne lui briserait pas le cœur. En revanche, celui d’Egwene…

La jeune fille ne remarqua pas le regard mélancolique qu’Ila posa sur elle. Quand elle demanda ce qui se passait, Perrin se prépara à l’entendre déclarer qu’elle restait avec les Zingari. Bien au contraire, dès qu’Elyas lui eut tout dit, elle hocha pensivement la tête et retourna dans la roulotte afin de faire ses bagages.