— Je capitule…, soupira Raen. C’est la première fois que je laisse partir un invité sans lui offrir un festin d’adieu, mais… (Il regarda brièvement le ciel.) Il va falloir nous presser aussi, de toute façon… Nous prendrons le petit déjeuner en route, j’en ai peur… Au moins, que les adieux soient dignes de ce nom.
Elyas voulut protester, mais le Chercheur s’en fut prestement taper aux portes de toutes les roulottes pour réveiller les dormeurs. Lorsqu’un Zingaro amena Bela à Egwene, la communauté entière était debout et parée de ses plus beaux atours. Dans ce feu d’artifice de couleurs, la roulotte rouge et jaune de Raen aurait presque pu passer pour un parangon de sobriété. Tandis que les chiens, la langue pendante, trottinaient entre les humains en quête de caresses, Egwene et ses deux compagnons durent subir une interminable série de poignées de main et d’accolades. Les danseuses ne se contentant pas de serrer la main à Perrin, il regretta soudain de devoir partir. Puis il se souvint que tout le monde le regardait et que ses joues devaient être aussi rouges que la maison roulante du Chercheur.
Aram attira Egwene à l’écart. S’il n’entendit pas ce que dit le Zingaro, Perrin vit son amie hocher la tête – lentement au début, puis avec un certain agacement. Passant de l’imploration à l’insistance bien trop appuyée, Aram tenta tout ce qu’il pouvait sans rien obtenir de plus. Toujours compatissante, Ila vint arracher Egwene aux griffes de son petit-fils. Furieux, le jeune homme abandonna la cérémonie des adieux et s’éloigna à grandes enjambées.
Ila le regarda, hésitant visiblement à l’appeler.
Elle est soulagée, comme moi…, pensa Perrin. Contente qu’Aram ne veuille pas s’en aller avec nous… Enfin, avec Egwene…
Quand l’apprenti forgeron eut serré la main une fois au moins à tous les hommes du camp – et étreint chaque jeune fille deux fois au minimum –, la foule s’écarta pour former un cercle autour des trois visiteurs, de Raen et de son épouse.
— Vous êtes venus en paix, déclara le Chercheur en s’inclinant gracieusement, les mains sur la poitrine, et vous partirez en paix. Nos feux vous accueilleront toujours, sachez-le. Dans la paix, parce que c’est l’essence même du Paradigme de la Feuille.
— Soyez en paix aussi, répondit Elyas.
Il hésita, puis ajouta :
— Je trouverai la chanson – ou quelqu’un d’autre que moi – et elle sera chantée cette année, ou une de celles qui restent à venir. Ce qui fut jadis sera de nouveau un jour, car le monde n’a pas de fin.
Raen en sursauta de surprise et Ila parut stupéfaite.
— Car le monde n’a pas de fin, répétèrent tous les autres Tuatha’an. Oui, le monde et le temps, tous deux sont sans fin.
Avec un temps de retard, le Chercheur et son épouse murmurèrent les paroles rituelles.
L’heure du départ avait vraiment sonné. Encore quelques adieux, quelques conseils de prudence, une petite cueillette de sourires et d’œillades, et les trois compagnons sortirent du camp. Deux chiens dans son sillage, Raen accompagna ses invités jusqu’à la lisière des arbres.
— Mon vieil ami, dit-il à Elyas, tu dois être très prudent… En ce jour… Eh bien, le mal est lâché sur le monde, j’en ai peur… Et, malgré ce que tu prétends, tu n’es pas assez perverti pour qu’il t’épargne.
— Va en paix, mon ami, répondit simplement Elyas.
— Toi aussi, conclut Raen.
Dès qu’ils furent seuls, l’homme aux loups se tourna vers les deux jeunes gens.
— Qu’est-ce que vous avez à me regarder comme ça ? Je ne crois pas à leur stupide chanson, mais pourquoi leur faire de la peine en le disant ? Je vous avais prévenus qu’ils aiment parfois en rajouter, question cérémonies…
— Bien sûr, dit Egwene, conciliante. Vous avez eu raison de ne pas les blesser.
Elyas se détourna et se mit en route en marmonnant dans sa barbe.
Tachetée, Vent et Tire-d’Aile vinrent accueillir leur ami humain. Sans frétiller de la queue, comme les chiens, mais avec la dignité convenant à des retrouvailles entre égaux.
Perrin capta le dialogue muet de l’ermite et des trois loups.
Yeux de feu… Douleur… Griffe-cœur… Mort et Griffe-cœur !
Perrin comprit ce que voulaient dire les loups. Le Ténébreux ! Ils parlaient de son rêve. Non, de leur rêve commun !
Les sangs glacés, l’apprenti forgeron regarda les trois prédateurs ouvrir le chemin à leur compagnon humain. Egwene ayant pris le premier tour sur Bela, il marcha à côté d’elle.
Il ne voulait pas penser à son rêve ! Jusque-là, il avait cru que les loups le protégeaient des vrais cauchemars.
Pas complètement… Accepte ! Tout ton cœur, et tout ton esprit ! Tu résistes encore. Si tu acceptes, nous te protégerons…
Perrin chassa les loups de son esprit… et en cilla de surprise. Un pouvoir qu’il ignorait détenir ! Si c’était ainsi, il ne les laisserait plus jamais revenir.
Même dans tes rêves ?
Et cette pensée-là, elle était à lui, ou aux loups ?
Egwene portait toujours le collier de perles que lui avait offert Aram. Dans ses cheveux, elle avait glissé une brindille parée de minuscules feuilles rouges. Un autre cadeau du jeune Zingaro…
Même si Perrin n’avait pas entendu sa tirade, Aram avait imploré Egwene de rester, c’était évident. L’apprenti forgeron se réjouissait qu’elle ait refusé, mais il aurait préféré qu’elle ne caresse pas si tendrement les perles.
— De quoi parlais-tu pendant des heures avec Ila ? osa soudain demander Perrin. Quand tu ne dansais pas avec le grand bellâtre, tu menais des messes basses avec sa grand-mère…
— Ila m’a donné des conseils, pour que j’apprenne à être une femme…
Perrin éclata de rire et ne vit pas le regard noir que lui jeta son amie.
— Des conseils ? Personne ne nous explique comment être un homme ! Nous le sommes, et voilà tout…
— C’est probablement pour ça que vous vous en sortez si mal, riposta la jeune fille.
Loin devant, Elyas ricana assez fort pour que ses compagnons l’entendent.
28
Des empreintes dans l’air
Émerveillée, Nynaeve contemplait le magnifique pont blanc qui brillait au soleil un peu plus bas sur la rivière.
Une autre légende…, songea-t-elle en regardant l’Aes Sedai et le Champion qui chevauchaient juste devant elle. Une autre légende, et ils ne lui accordent aucune attention…
La Sage-Dame décida de leur cacher sa fascination.
S’ils me voient écarquiller les yeux comme une paysanne, ils se moqueront de moi…
Dans un silence total, les trois cavaliers continuèrent à avancer vers Pont-Blanc la légendaire.
Depuis le matin, après Shadar Logoth, où Nynaeve avait retrouvé Moiraine et Lan, les deux femmes n’avaient pas eu de véritable conversation. Quelques bavardages, bien entendu, mais rien qui eût vraiment de la substance. Par exemple, Moiraine n’était pas revenue sur le sujet de Tar Valon, où la Sage-Dame devait absolument aller, selon elle.
S’il le fallait, Nynaeve irait suivre la formation, mais pas pour la raison qu’imaginait l’Aes Sedai. Si cette femme avait attiré le malheur sur Egwene et les trois jeunes hommes de Champ d’Emond…
De temps en temps, et à son corps défendant, Nynaeve se surprenait à rêver à ce qu’une Sage-Dame pourrait accomplir si elle bénéficiait du Pouvoir de l’Unique. Dès qu’elle se laissait aller à ces fantaisies, une colère noire l’en arrachait presque aussitôt. Le Pouvoir était souillé et elle ne voulait rien avoir affaire avec cette horreur. Sauf si elle y était contrainte.