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Depuis le début du voyage, Moiraine n’avait qu’une idée en tête : convaincre sa compagne de la suivre jusqu’à Tar Valon. À part ça, elle ne lâchait aucune information. Rien de bien dramatique, aux yeux de Nynaeve, sauf sur un sujet précis.

— Comment comptes-tu les retrouver ? demanda-t-elle à brûle-pourpoint.

— Comme je te l’ai déjà dit, répondit Moiraine sans daigner se retourner, quand je serai près des deux garçons qui ont perdu leur pièce, je les sentirai…

Nynaeve ne posait pas la question pour la première fois, mais sa tactique de harcèlement ne donnait aucun résultat. Comme si elle avait jeté des cailloux dans une eau qui refusait d’onduler, l’Aes Sedai n’exprimait même pas l’ombre du début d’un agacement. Bien entendu, son impassibilité poussait la Sage-Dame au bord de la crise de nerfs. Là, par exemple, Moiraine parlait comme si elle ne sentait pas sur sa nuque le regard furibond de Nynaeve…

— Plus ça dure, et plus je devrai approcher, mais je les sentirai, c’est certain. Quant à celui qui détient encore mon cadeau, je pourrais le suivre d’un bout à l’autre du monde, s’il le fallait.

— Et ensuite ? Quel plan as-tu à l’esprit, une fois que tu les auras retrouvés ?

Si elle n’avait pas eu une idée derrière la tête, l’Aes Sedai ne se serait sûrement pas échinée ainsi à rattraper les jeunes gens.

— Nous irons à Tar Valon, Sage-Dame…

— Tar Valon ! Tu n’as que ce nom-là à la bouche ! Je commence à…

— La formation que tu recevras là-bas, Sage-Dame, consistera entre autres choses à t’apprendre à contrôler tes nerfs. Quand on se laisse dominer par ses émotions, impossible de bien utiliser le Pouvoir de l’Unique. (Nynaeve voulut répliquer, mais l’Aes Sedai l’en empêcha.) Lan, il faut que je te parle…

Les deux cavaliers se rapprochèrent, tendirent la tête l’un vers l’autre et commencèrent à murmurer. Furieuse, Nynaeve sentit qu’elle avait le regard noir sous ses sourcils froncés – une réaction de faiblesse qu’elle abominait. Avec l’Aes Sedai, ça devenait une habitude, à force de se faire rouler dans la farine. Experte dans l’art de changer de sujet, de tendre des pièges verbaux et d’ignorer les cris de ses interlocuteurs, Moiraine était en quelque sorte une citadelle imprenable. Et Nynaeve, chaque fois qu’elle affichait sa colère, avait l’impression d’être une gamine surprise en train de faire l’idiote par une des femmes du Cercle. Dans sa position, la Sage-Dame avait rarement l’occasion de se sentir ainsi prise en faute. Et le sourire assuré et un rien condescendant de Moiraine aggravait encore les choses.

S’il y avait au moins eu un moyen de se débarrasser de cette fichue Aes Sedai ! Avec Lan, les choses seraient moins difficiles, et il était parfaitement qualifié pour la mission en cours.

Nynaeve sentit qu’elle s’empourprait – la colère, toujours, parce que le Champion ne valait pas mieux que sa compagne.

Au fond, Lan lui tapait encore plus sur les nerfs que Moiraine ! Mais comment était-ce possible ? Il ne disait presque rien – à peine une dizaine de mots par jour, le plus souvent – et il ne se mêlait jamais aux débats entre la Sage-Dame et l’Aes Sedai. De plus, il chevauchait assez loin des deux femmes, car il aimait jouer les éclaireurs. Mais, même lorsqu’il était à l’écart, il ne cessait jamais de les observer du coin de l’œil, comme s’il était témoin d’un duel.

Nynaeve aurait donné cher pour qu’il détourne le regard. C’était bel et bien un duel, et elle n’avait pas réussi à toucher son adversaire une seule fois. Moiraine, quant à elle, ne semblait pas s’apercevoir qu’elle combattait…

Alors, supporter en sus le regard du Champion, et son silence qui paraissait en dire si long…

« Silence » était le maître mot de ce voyage, il fallait bien en convenir. Sauf quand Nynaeve perdait le « contrôle de ses nerfs », sa voix troublant soudain la quiétude de la forêt.

Une bien étrange quiétude, d’ailleurs, comme si le monde marquait une pause pour reprendre son souffle. Bien entendu, le vent continuait à gémir dans les arbres, mais il semblait bizarrement distant, même s’il s’engouffrait dans la cape de Nynaeve, la gonflant comme une voile.

Au début, la Sage-Dame avait apprécié cette tranquillité. Depuis la Nuit de l’Hiver, elle n’avait pas connu un instant de paix. Pourtant, dès la fin de son premier jour de voyage avec l’Aes Sedai et le Champion, elle avait commencé à regarder derrière elle et à s’agiter sur sa selle comme si quelque chose la démangeait, entre les omoplates, et qu’elle soit dans l’incapacité de se gratter. En réalité, le silence évoquait pour elle un magnifique objet en cristal condamné à être brisé. Attendre l’instant où ça se produirait était une torture pour Nynaeve. Cette attente pesait également sur Moiraine et Lan, même s’ils n’en montraient rien. Sous leur calme apparent, avait constaté la Sage-Dame, ils devenaient de plus en plus tendus, comme des ressorts d’horlogerie qui approchent de leur point de rupture. Le front plissé, Moiraine semblait entendre en permanence des sons qui n’existaient pas. Lan, pour sa part, sondait la forêt dénudée et la rivière paisible comme si elles regorgeaient de pièges mortels.

D’un côté, Nynaeve se réjouissait de ne pas être la seule à sentir une menace imminente et pourtant indéfinissable. Mais si d’autres la captaient, elle était bien réelle, et au bout du compte, ce n’était pas une bonne nouvelle. Quelque chose titillait les recoins les plus obscurs de son esprit. Un peu comme lorsqu’elle écoutait le vent, mais là, le Pouvoir de l’Unique était impliqué, elle le sentait bien, et elle refusait d’accepter qu’il s’insinue en elle de cette façon.

— Ce n’est rien, lui assura Lan quand elle l’interrogea sur ce phénomène.

Lui non plus ne se tourna pas vers elle, mais parce qu’il continuait à sonder les environs. Il reprit la parole, contredisant radicalement ce qu’il venait de déclarer :

— Quand nous serons à Pont-Blanc, tu devrais repartir pour Deux-Rivières au lieu de nous accompagner sur la route de Caemlyn. C’est trop dangereux. En revanche, si tu rebrousses chemin, tu ne risqueras rien.

Le plus long discours du Champion, ce jour-là.

— Elle fait partie de la Trame, Lan, dit Moiraine, assez distraitement, car elle scrutait aussi le paysage. C’est le Ténébreux, Nynaeve. La tempête nous laisse en paix pour un temps, mais ça ne durera pas.

L’Aes Sedai leva une main, comme si elle voulait tâter l’air, puis elle la frotta contre le devant de sa robe – à croire qu’elle venait de toucher quelque chose d’immonde.

— Il regarde toujours, continua-t-elle, et ses yeux sont puissants. Ce n’est pas nous qu’il épie, mais le monde. Dans combien de temps sera-t-il assez fort pour… ?

Nynaeve rentra la tête dans les épaules, comme si elle venait de sentir un regard peser sur sa nuque. Au fond, elle préférait que l’Aes Sedai ne lui donne pas ce genre d’explications…

Lan joua les éclaireurs sur le chemin qui conduisait à la rivière. Jusque-là, c’était lui qui déterminait leur itinéraire, mais Moiraine avait pris le relais, avançant comme si elle suivait une piste invisible ou des empreintes de pas imprimées dans l’air – la fragrance de la mémoire, sans doute… Lan se contentait de vérifier que la voie était libre. Et même s’il avait annoncé le contraire, Moiraine n’aurait pas accepté de changer de piste. Danger ou pas, le Champion aurait alors joué le jeu jusqu’au bout. En ligne droite jusqu’à la rivière puis…

Sursautant soudain, Nynaeve revint abruptement à la réalité. Ils étaient au pied du Pont Blanc, une arche majestueuse qui enjambait la rivière Arinelle et brillait au soleil comme un bibelot délicat. Le simple poids d’un homme, sans même parler d’un cheval, ferait s’écrouler cette superbe structure. Si elle ne finissait pas par tomber toute seule, victime de sa propre fragilité.