Lan consulta du regard Moiraine, qui secoua la tête et répondit :
— Non… D’abord, je dois trouver le garçon que je ne peux pas rater, et il est au nord d’ici. De toute façon, je doute que les deux autres garçons soient partis sur le bateau. (Moiraine eut de nouveau son sourire énigmatique.) Ils étaient dans cette salle hier ou avant-hier. Terrorisés, mais bien vivants ! Et sans la peur, leur trace se serait déjà effacée.
— Quels garçons ? demanda Nynaeve, se penchant sur la table. Tu le sais ? (L’Aes Sedai secoua la tête.) S’ils ont au maximum deux jours d’avance sur nous, pourquoi ne pas commencer par eux ?
— Je sais qu’ils étaient ici, dit Moiraine, toujours d’un calme inébranlable, mais quant à dire où ils sont allés… Je les crois assez intelligents pour être partis vers l’est, en direction de Caemlyn, mais je n’ai aucune certitude, et, sans les pièces, il me faudrait être à un quart de lieue de distance au maximum pour le déterminer. En deux jours, surtout si la peur leur donne des ailes, ils ont pu parcourir six ou sept lieues dans n’importe quelle direction.
— Mais…
— Sage-Dame, même s’ils se sont affolés, ils finiront par penser à Caemlyn, et c’est là que je les retrouverai. En attendant, je préfère aider celui qui ne peut pas me semer.
Nynaeve voulut insister, mais Lan l’en empêcha :
— Ils ont des raisons d’avoir peur…
Il regarda autour de lui et baissa la voix :
— Un Demi-Humain est venu ici. Je sens sa présence partout…
— Je garderai espoir jusqu’à ce que notre défaite soit consommée…, soupira Moiraine. Le Ténébreux ne peut pas vaincre si facilement ! Je trouverai les trois garçons, il le faut…
— Je veux les retrouver aussi, dit Nynaeve, mais que fais-tu d’Egwene ? Tu ne la mentionnes jamais et, quand j’en parle, tu fais comme si tu n’entendais pas. Ne voulais-tu pas la conduire à Tar Valon ?
Même si la Sage-Dame avait baissé la voix avant de prononcer ce nom, Moiraine n’apprécia pas son imprudence. Mais ce n’était pas la seule raison de l’éclair rageur qui passa dans son regard. Toujours prête à monter sur ses ergots, Nynaeve bomba le torse, mais l’Aes Sedai lui brûla la politesse :
— J’espère la retrouver saine et sauve, crois-moi. Abandonner une jeune femme si douée n’est pas dans mes habitudes. Cela dit, la Roue tisse comme elle l’entend.
Nynaeve sentit son estomac se serrer.
Je serais donc une de ces jeunes femmes que tu n’abandonnes pas ? Nous verrons ça, Aes Sedai ! Oui, que la Lumière te brûle ! nous verrons ça !
Quittant l’auberge, les trois cavaliers sortirent de la ville et s’engagèrent sur la route de Caemlyn. Dans un silence de mort, Moiraine scruta l’horizon, au nord-est. Derrière les voyageurs, le ciel enfumé de Pont-Blanc se couvrait de nuages.
29
Les yeux sans pitié
Comme s’il voulait rattraper le temps passé à flâner avec les Gens de la Route, Elyas adopta un rythme de marche si exigeant que Bela elle-même se montrait soulagée lorsque arrivait le moment de camper. Malgré sa volonté d’aller vite, l’homme aux loups prenait des précautions qu’il avait négligées jusque-là. La nuit, le petit groupe faisait du feu uniquement s’il trouvait du bois mort sur le site du camp. Pas question de couper la plus petite branche à un arbre, de peur de laisser un indice. En outre, les feux étaient très modestes et toujours dissimulés dans une fosse creusée pour l’occasion. Une fois le repas terminé, Elyas enterrait les braises et les recouvrait du carré d’herbe qu’il avait soigneusement découpé avant d’excaver la terre.
À l’aube, avant le départ, il passait le campement au peigne fin pour s’assurer qu’il ne restait aucune trace du passage de trois voyageurs. Méticuleux jusqu’au ridicule, il remettait en place les pierres délogées de leur écrin de terre et redressait les brins d’herbe pliés par des bottes indélicates. Ce protocole lui prenait à peine quelques minutes, mais il ne le sautait jamais, retardant le départ jusqu’à ce que tout lui paraisse parfait.
Perrin doutait que ces précautions servent à quelque chose contre les rêves. Cela dit, quand il pensa en profondeur à ce qu’elles signifiaient, il regretta que les cauchemars ne soient pas sa seule source d’inquiétude.
Le premier matin, Egwene demanda si des Trollocs étaient à leurs trousses. Elyas se contenta de secouer la tête, puis il fit signe aux deux jeunes gens de se mettre en chemin. Perrin ne fit aucun commentaire, même s’il savait qu’il n’y avait pas de monstres dans les environs, puisque les loups n’en sentaient pas. Ce n’étaient pas les Trollocs qui motivaient la hâte d’Elyas, mais la menace indéfinissable dont il ne savait lui-même pas grand-chose. Les loups aussi étaient dans l’ignorance. Captant l’inquiétude de l’ermite, ils redoublèrent de vigilance comme si le danger leur collait aux basques – ou les guettait au détour suivant de la route.
Le paysage devint une longue série de creux et de bosses – pas vraiment des ravins et des collines, mais une sorte de miniature des deux. Un tapis d’herbe épaisse mais jaunie par l’hiver et attaquée par le chiendent s’étendait à l’infini devant les voyageurs. Sur ce terrain où rien ne lui faisait obstacle, le vent d’est se déchaînait, donnant l’impression que la végétation agitée de vagues était un vaste océan. Semblables à des îlots, les bosquets se faisaient de plus en plus rares et ils semblaient dépérir de froid sous la chiche lumière d’un soleil anémique.
Quitte à faire des détours, Elyas tentait de coller au maximum à la configuration du terrain et d’éviter autant que possible de s’exposer à la vue en gravissant les buttes.
Il parlait peu, et ça valait mieux, considérant sa mauvaise humeur :
— Vous savez le temps que ça va prendre de contourner les tertres au lieu de les escalader ? Par le sang et les cendres ! je ne serai pas débarrassé de vous avant l’été !
» Non, on ne peut pas avancer en ligne droite. Combien de fois vais-je devoir le répéter ? Vous savez à quelle distance on aperçoit un type qui se balade au sommet des buttes, sur un terrain pareil ? Non, bien entendu ! Mais, à cause de vous, on avance et on recule sans cesse. Bon sang ! on dirait un serpent qui se tortille ! Si on m’attachait les pieds, j’irais deux fois plus vite. Bon, vous arrêtez de me regarder avec des yeux de merlan frit ? Un peu de nerf, par tous les diables !
Perrin échangea un regard atterré avec Egwene – qui tira la langue à Elyas, mais dans son dos. Avec lui, protester ne servait à rien. La seule fois où elle avait essayé, rappelant que c’était lui qui tenait à faire des détours, il lui avait répliqué que la voix portait à des lieues à la ronde, dans une plaine comme celle-là – en beuglant lui-même assez fort pour ameuter tous les Trollocs du monde.
Qu’il parle ou non, Elyas passait son temps à scruter les environs. Par moments, il semblait avoir repéré quelque chose, mais ses jeunes compagnons ne voyaient jamais quoi. Et les loups non plus, d’ailleurs, ce qui avait tendance à rassurer Perrin. Le front plissé d’inquiétude, Elyas pressait encore plus le pas, sans daigner expliquer ce qui l’inquiétait.
De temps en temps, une butte barrait carrément l’horizon, formant un obstacle bien trop large pour qu’on puisse envisager de le contourner. Quand il était obligé de capituler face à la nature, Elyas ne rendait pas les armes sans combattre. Demandant aux jeunes gens de l’attendre en bas, il gravissait l’élévation, se jetait à plat ventre à l’abord du sommet et coulait prudemment un coup d’œil à ce qui l’attendait au-delà. Comme si les loups n’avaient pas balisé le terrain dix minutes plus tôt !