Obligés d’attendre sans savoir à quelle sauce ils risquaient d’être mangés, Perrin et Egwene mijotaient dans leur jus – un mélange très énervant d’ennui et d’angoisse. Se mordillant la lèvre inférieure, Egwene jouait avec les perles offertes par Aram. Les entrailles retournées et la gorge serrée par l’anxiété, Perrin tentait de paraître calme et confiant.
En cas de danger, les loups nous avertiront… Je ne me plaindrais pas s’ils disparaissaient, c’est vrai, mais en ce moment, j’avoue qu’ils nous sont bien utiles. Alors, pourquoi Elyas gaspille-t-il son temps ?
Après un long moment passé à scruter le paysage, Elyas se relevait et leur faisait signe d’approcher. Le voyage reprenait, accablant de monotonie, jusqu’à ce qu’une autre butte se révèle impossible à contourner.
À la troisième du genre, dans la même matinée, Perrin eut le sentiment qu’il allait vomir tripes et boyaux s’il devait recommencer à attendre.
— Je viens aussi, dit-il à Elyas.
— Baisse bien la tête, se contenta de répondre l’ermite.
Comme si elle voulait venir aussi, Egwene sauta à terre.
— Tu espères que la jument rampe avec nous ? lança Elyas, moqueur.
La jeune fille faillit répondre, mais elle se ravisa, haussa les épaules et regarda l’ermite se détourner et entreprendre la furtive ascension, Perrin dans son sillage. Comme toujours, avant d’atteindre la crête, Elyas se jeta à plat ventre et continua en rampant. Là encore, Perrin suivit son exemple.
Au sommet, l’homme aux loups enleva sa toque de fourrure avant de relever assez la tête pour voir ce qu’il y avait devant lui. Imitant la manœuvre, Perrin découvrit un terrain rigoureusement identique à celui qu’ils traversaient depuis le matin. Le versant à descendre ne foisonnait pas de végétation mais, à son pied, à cinq cents pas vers le sud, se dressait un bosquet nettement plus dense qu’à l’accoutumée. Les loups l’avaient déjà traversé sans sentir la présence de Trollocs ni de Myrddraals. À l’est et à l’ouest, rien ne bougeait dans une plaine qui aurait pu être la sœur jumelle de la précédente. Les loups étant à près d’un quart de lieu de distance, Perrin avait du mal à les sentir. Mais ils n’avaient rien repéré d’inquiétant dans cette zone, il le savait et Elyas ne pouvait pas l’ignorer.
Que cherche-t-il ? Il n’y a rien du tout…
— Nous perdons notre temps, Elyas, dit Perrin en se relevant.
Un vol de corbeaux monta en flèche du bosquet, tourbillonnant dans le ciel comme un long serpent d’obscurité. Pétrifié, Perrin regarda les oiseaux survoler les arbres – puis il reprit ses esprits et s’accroupit.
Les yeux du Ténébreux ! M’ont-ils vu ?
Comme si une idée s’était imposée à une centaine d’esprits à la même seconde, les oiseaux fondirent tous dans la même direction : le sud, où ils disparurent derrière une nouvelle butte. Mais à l’est, des corbeaux s’envolèrent d’un bosquet plus modeste que l’autre. Cette masse noire-là décrivit deux grands cercles dans les airs puis fila également en direction du sud.
Tremblant, Perrin se remit lentement à plat ventre. Il essaya de parler, dut s’humidifier la bouche et réussit enfin à croasser :
— C’était ça, la menace ? Les oiseaux ? Pourquoi ne pas nous avoir prévenus ? Et pour quelle raison les loups ne les ont-ils pas vus ?
— Parce qu’ils ne regardent pas souvent dans les arbres, marmonna Elyas. Cela dit, non, ce n’était pas les corbeaux… Je t’ai déjà confié que j’ignorais ce qui m’inquiétait.
Très loin à l’ouest, un autre nuage noir monta des arbres et fondit vers le sud. À cette distance, on ne distinguait pas les oiseaux individuellement, mais il n’y avait pas de doute sur la nature du phénomène.
— Ce n’est pas une grande chasse, que la Lumière en soit remerciée. Ils ne savent pas. Même après…
Sur ces propos énigmatiques, Elyas se retourna pour sonder l’endroit d’où venaient les voyageurs.
« Même après le rêve », compléta Perrin, saisissant soudain ce qu’avait voulu dire l’ermite.
— Pas grande ? répéta-t-il. Chez moi, on ne voit pas autant de corbeaux en une année entière !
— Dans les Terres Frontalières, j’ai vu des vols de plus de mille oiseaux. Pas souvent, parce que chaque corbeau mort rapporte une récompense, là-bas… Mais taisons-nous, maintenant…
Elyas scrutait toujours le nord. Perrin sentit qu’il tentait d’entrer en contact avec les loups. Il aurait voulu que Tachetée et ses compagnons reviennent sur leurs pas afin d’explorer le terrain à l’arrière du petit groupe de voyageurs. Son visage déjà parcheminé se ridant davantage à cause de la concentration, l’homme aux loups envoyait un message aux trois éclaireurs tellement avancés que l’apprenti forgeron ne sentait même plus leur présence.
Dépêchez-vous ! Surveillez le ciel et dépêchez-vous !
Perrin capta très faiblement la réponse, qui venait du sud et non du nord.
Nous arrivons.
Une image traversa l’esprit du jeune homme : les trois loups courant comme s’ils tentaient de fuir un incendie de forêt. Trois flèches vivantes, le museau pointé vers leur destination…
Elyas se détendit un peu et prit une profonde inspiration. Puis il regarda le terrain, droit devant lui, avant de tourner la tête vers le nord en marmonnant dans sa barbe.
— Vous pensez qu’il y a d’autres corbeaux derrière nous ? demanda Perrin.
— C’est possible… Ils procèdent ainsi, parfois… Je connais un endroit sûr, si nous parvenons à l’atteindre avant la nuit. Nous devrons marcher jusqu’à ce qu’il fasse noir, de toute façon, même si nous n’arrivons pas jusque-là, mais nous ne pourrons pas aller aussi vite que je le voudrais. Pas question de trop approcher des corbeaux qui sont devant nous… Mais s’il y en a aussi derrière…
— Quel rapport avec la nuit ? voulut savoir Perrin. Et de quel endroit parlez-vous ? Un refuge contre les corbeaux ?
— Oui, mais connu de trop de gens… Cela dit, la nuit, les corbeaux se perchent et nous n’aurons rien à craindre d’eux. (Après un dernier coup d’œil devant lui, Elyas fit signe à Egwene de venir avec Bela.) La nuit n’est pas pour tout de suite, et nous ne devons pas cesser de bouger ! (Il commença à dévaler la pente, chaque enjambée plus risquée que la précédente, comme s’il ne se souciait pas de tomber.) Allons, ne reste pas planté là, mon garçon !
Perrin se mit en mouvement, glissant davantage qu’il courait.
Egwene atteignit le sommet de la butte et lança Bela au trot.
— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle. Quand je vous ai vus disparaître comme ça, j’ai cru que… Qu’est-il arrivé ?
Perrin attendit pour répondre que la jeune fille l’ait rattrapé. Il tenta de résumer ce qui s’était produit, mais son récit lui parut atrocement incohérent.
— Des corbeaux ! s’écria Egwene, qui semblait quand même avoir saisi l’essentiel.
Elle bombarda Perrin de questions dont il ignorait le plus souvent la réponse. Au moins, ce petit jeu occupa les deux jeunes gens jusqu’à ce qu’ils arrivent au pied d’une nouvelle butte. En principe, si on désirait dégager une ligne directrice dans cette folle aventure, les trois voyageurs auraient dû contourner cet obstacle d’une largeur raisonnable. Mais Elyas insista pour gravir la pente et aller sonder le terrain.
— Tu veux débouler au milieu des oiseaux, mon garçon ? lança-t-il d’un ton sinistre.
Egwene leva les yeux vers le sommet de la butte, hésitant comme si elle avait en même temps envie de suivre Elyas et de rester où elle était.
L’homme aux loups fut le seul à ne pas faire montre d’indécision.
Perrin se demanda s’il arrivait que des vols de corbeaux fassent demi-tour. Débouler au sommet de la crête au même moment qu’un nuage d’oiseaux noirs ne lui disait pas grand-chose…