En haut de la butte, à plat ventre comme il se devait, le jeune homme leva la tête juste ce qu’il fallait pour voir ce qu’il y avait en bas.
Absolument rien, à part un bosquet, un peu à l’ouest ! Mais pas un corbeau en vue… Enfin, au début. Quand un renard déboula du bosquet, courant ventre à terre, des dizaines d’oiseaux s’envolèrent des branches, le bruissement de leurs ailes couvrant presque les cris de panique de leur proie. Un nuage noir fondit sur le renard, qui se défendit vaillamment, ses mâchoires claquant dans l’air – car il ne parvenait pas à mordre une de ses cibles, bien trop rapides pour lui. En revanche, les coups de bec, d’une précision parfaite, faisaient mouche pratiquement à tous les coups.
Le renard rebroussa chemin et fonça vers les arbres et le havre de sécurité de sa tanière. Mais il boitillait, désormais, la tête basse et la fourrure rouge de sang. Humant de la faiblesse chez leur proie, les corbeaux lancèrent un assaut massif. Des dizaines d’oiseaux s’abattirent sur le renard, le dissimulant à la vue de Perrin. Quand ils redécollèrent, il ne restait plus pour témoigner de leur festin que quelques touffes de fourrure rouges de sang.
La gorge serrée, Perrin regarda les oiseaux de proie filer vers le sud.
Par la lumière ! ils pourraient nous faire ça à nous ! Une centaine suffirait à…
— Bouge ! cria Elyas en se relevant. (Il fit signe à Egwene de le suivre et partit au pas de course vers les arbres.) Bon sang ! bougez-vous, tous les deux !
Egwene lança Bela au galop et rattrapa ses deux compagnons avant qu’ils aient atteint le pied de la butte. L’heure n’était pas aux questions, et moins encore aux grandes explications, mais la jeune fille vit les restes du renard et devint blanche comme un linge.
Elyas s’était arrêté à la lisière du bosquet, encourageant du geste ses deux compagnons. Perrin essaya de courir plus vite et s’emmêla les pieds. Battant des bras, il réussit par miracle à ne pas s’étaler dans la poussière.
Par le sang et les cendres ! Elyas, je ne peux pas aller plus vite !
Un corbeau solitaire jaillit du bosquet, piqua sur les deux jeunes gens, cria à leur percer les tympans et fila à tire-d’aile vers le sud. Conscient que c’était déjà trop tard, Perrin s’empara néanmoins de sa fronde et fourra une main dans sa poche pour en sortir une pierre. Mais le corbeau, devant lui, fut soudain foudroyé en plein vol et tomba comme une masse sur le sol. Stupéfié, Perrin vit la fronde qu’Egwene brandissait triomphalement.
— Ne restez pas là à bayer aux corneilles ! beugla Elyas.
Perrin se précipita vers le bosquet puis s’écarta afin de ne pas être piétiné par Bela.
Très loin à l’ouest, presque hors de vue, une sorte de brouillard noir se levait. L’apprenti forgeron sentit que les loups avançaient dans cette direction, filant vers le nord. Il capta aussi que les trois prédateurs avaient vu des corbeaux, à droite et à gauche de leur position, sans que cela les incite à ralentir. La « brume » noire s’orienta vers le nord, comme si elle traquait les loups, puis sa masse compacte éclata et une multitude de plus petits « nuages » fondirent vers le sud.
— Vous croyez qu’ils nous ont vus ? demanda Egwene. Nous étions déjà sous le couvert des arbres, non ? Et à cette distance, je doute qu’ils aient pu nous repérer…
— Nous les avons bien vus, nous…, marmonna Elyas. Ce n’est pas une affaire de distance mais, s’ils nous avaient localisés, nous aurions fini comme le renard. Si vous voulez survivre, tous les deux, apprenez à réfléchir. Quand on ne la contrôle pas, la peur devient vite une ennemie mortelle. (Elyas dévisagea tour à tour les deux jeunes gens.) Bon, ils ont fichu le camp, et nous n’allons pas moisir ici. Gardez vos frondes prêtes à l’action. Elles pourraient nous être très utiles…
Dès qu’ils furent sortis du bosquet, Elyas s’engagea résolument vers l’ouest et Perrin en eut un instant le souffle coupé. On eût dit que l’homme aux loups voulait suivre les derniers corbeaux qu’ils avaient vus partir. Mais que faire, sinon lui emboîter le pas ? Lui seul connaissait la région, et il avait parlé d’un endroit sûr.
Ils coururent jusqu’à la prochaine butte, attendirent que les oiseaux avancent, les suivirent et recommencèrent plusieurs fois la manœuvre. Le rythme de marche était épuisant depuis le début mais, là, cet effort fractionné menaçait de vider les deux jeunes gens et Bela de leur force. Elyas seul semblait ne pas être affecté. En pleine forme, il continuait à jouer les éclaireurs, et Perrin ne lui disputait plus cet honneur, puisque ça lui donnait l’occasion de se reposer un peu au pied de chaque butte.
La peur était une affaire bien différente, et la « contrôler » s’avérait beaucoup plus facile à dire qu’à faire. Si au moins les loups avaient pu dire aux fugitifs s’ils étaient poursuivis ou non ! Mais pour l’instant, impossible de savoir ce qu’il y avait derrière eux. Devant évoluait une véritable armée de corbeaux. Il y en avait aussi sur leur droite et sur leur gauche. Une bonne dizaine de fois, l’ermite et ses deux compagnons atteignirent le refuge relatif d’un bosquet quelques secondes avant qu’un nuage de corbeaux obscurcisse le ciel. En une seule occasion, peu après midi, Perrin, Egwene et Elyas s’étaient retrouvés piégés en terrain découvert – sans l’ombre d’un abri à moins d’un quart de lieue – alors qu’une centaine d’espions aviaires du Ténébreux fendaient le ciel un peu à l’est de leur position. Malgré le vent mordant, Perrin avait senti de la sueur ruisseler sur son front jusqu’à ce que les prédateurs ailés, d’abord réduits à de minuscules points noirs, aient complètement disparu.
Très vite, le jeune homme perdit le compte des oiseaux traînards qu’Egwene et lui abattaient avec leur fronde.
Sur le chemin des corbeaux, les fugitifs découvrirent assez d’horreurs pour justifier l’angoisse qui serrait le cœur des deux jeunes gens. Par exemple, le cadavre d’un lapin, la tête énuclée gisant à bonne distance de quelques touffes de fourrure et d’ossements imparfaitement rongés.
Ils trouvèrent aussi des restes d’oiseaux – ou, plutôt, plusieurs tas de plumes sanguinolentes – et deux renards supplémentaires.
En chemin, Perrin se remémora une remarque de Lan : toutes les créatures du Ténébreux tuaient pour le plaisir, parce que la mort était la source du pouvoir de leur maître. Dans ce cas, que se passerait-il si les corbeaux attaquaient Elyas et ses deux « protégés » ?
Des yeux sans pitié brillant comme des perles noires, des becs pointus transperçant et arrachant les chairs… Cent tueurs ailés lancés à l’assaut en même temps…
Seulement cent, ou beaucoup plus que ça ? Peuvent-ils appeler des renforts ? Attaquer tous ensemble comme une armée ?
Une image terrifiante se forma dans l’esprit de Perrin. Une montagne de corbeaux grouillant comme des asticots sur des restes humains presque méconnaissables.
Soudain, ce sombre fantasme fut balayé par une série de visions qui défilèrent dans la tête de Perrin, chacune étant claire un court instant avant d’être chassée par la suivante. Les loups avaient trouvé des corbeaux, au nord. Et ils les affrontaient, évitant les coups de bec et bondissant dans les airs pour saisir dans leur gueule les petits corps noirs des oiseaux de proie. Comme s’il était présent, Perrin sentit sur sa langue le goût du sang des prédateurs volants broyés par des crocs impitoyables. Très vite, il partagea le désespoir des loups, conscients que leurs efforts ne suffiraient pas et pourtant résolus à ne pas abandonner tant qu’il leur resterait des forces.
Soudain, les corbeaux rompirent le combat, décrivant un dernier cercle dans le ciel pour hurler leur haine aux loups. Contrairement aux renards et aux lapins, ces ennemis-là ne succombaient pas aisément et ils avaient une mission. Comme s’ils estimaient la victoire impossible, les tueurs noirs avaient choisi la fuite, laissant tomber sur le sol – et sur les cadavres de leurs frères – quelques plumes noires tachées de sang.