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Mais les loups avaient payé leur victoire au prix fort. Vent léchait une plaie ouverte, sur sa patte avant gauche, et un des yeux de Tire-d’Aile était touché. Ignorant ses propres blessures, Tachetée rassembla ses compagnons et se lança avec eux à la poursuite des corbeaux.

Nous arrivons, mais le danger nous précède.

Alors qu’il avançait d’un pas mal assuré, Perrin échangea un regard avec Elyas. Même si ses yeux jaunes restaient insondables, l’ermite savait. Il ne dit rien, se contentant de continuer à avancer sans effort apparent.

Il marche et il attend. Oui, il attend que j’admette être lié aux loups…

— Des corbeaux…, souffla Perrin à contrecœur. Derrière nous.

— Elyas disait vrai…, fit Egwene. Tu peux parler aux loups !

Même si ses pieds et ses jambes lui semblaient peser des tonnes, Perrin tenta d’avancer plus vite. Un désir fou de fuir les corbeaux, les loups et… le regard d’Egwene, qui savait désormais qui il était vraiment.

Mais qui es-tu ? Une créature souillée ! Que la Lumière m’aveugle ! je suis maudit !

Sa gorge brûlant plus qu’aux pires moments dans la forge enfumée et surchauffée de maître Luhhan, Perrin titubait de plus en plus et il finit par devoir s’accrocher à un des étriers d’Egwene. Comprenant qu’il était à bout de forces, la jeune fille sauta à terre et le força à monter en selle sans accorder la moindre attention à ses protestations.

Egwene fit de son mieux, mais il ne fallut pas longtemps avant qu’elle soit à son tour contrainte de se tenir à un étrier sans pour autant cesser de soulever l’ourlet de sa jupe de son autre main. Même si ses genoux tremblaient encore, Perrin mit pied à terre, souleva son amie et la déposa sur la selle. Trop fatiguée pour résister, elle se laissa faire sans émettre non plus de protestations.

Elyas ne ralentit pas. Harcelant sans cesse ses compagnons, il les obligeait à suivre les corbeaux qui exploraient le Sud – de si près, songea Perrin, qu’il aurait suffi qu’un des oiseaux ait l’idée de jeter un coup d’œil en arrière…

— Que la Lumière vous brûle ! avancez, nom de nom ! Si ces oiseaux nous tombent dessus, vous pensez vous en tirer mieux que le renard qui avait les intestins enroulés autour du cou ?

Révulsée, Egwene s’inclina sur sa selle et ne put se retenir de vomir.

— Je savais que cette image vous avait marqués ! Allons, encore un petit effort ! Bon sang ! je pensais que les culs-terreux étaient endurants ! Des héros qui travaillent toute la journée et dansent toute la nuit, à ce qu’on dit ! On dirait plutôt que vous faites la sieste le jour pour mieux dormir la nuit ! Avancez, par tous les diables !

Les trois fugitifs commencèrent à s’attaquer au versant ascendant d’une butte alors que les derniers corbeaux disparaissaient derrière la crête de la suivante. Gagnant encore du terrain, ils aperçurent très nettement les derniers membres du vol.

Si un seul se retourne…, pensa de nouveau Perrin.

À l’est et à l’ouest, les autres oiseaux continuaient à balayer le terrain.

Un seul corbeau, et nous sommes fichus !

Le vol qui suivait les fugitifs avançait très vite. Le contournant, Tachetée et ses compagnons approchaient sans prendre le temps de lécher leurs plaies, mais ils avaient appris tout ce qu’il fallait savoir au sujet du ciel et des dangers qui pouvaient en venir.

Quelle distance ? Combien de temps ?

N’ayant pas les mêmes préoccupations que les hommes, les loups n’avaient aucune raison de diviser une journée en heures. Pour eux, les saisons suffisaient à marquer le passage du temps, le jour et la nuit jouant le même rôle sur une plus petite échelle.

Perrin finit par obtenir une image de la position probable du soleil au moment où les corbeaux poursuivants survoleraient leurs proies. Comparant cette estimation à la localisation présente de l’astre diurne, il jugea que les prédateurs volants seraient au-dessus de ses compagnons et lui dans une heure au maximum. Le crépuscule ne tomberait pas avant deux heures, et il en faudrait deux de plus pour qu’il fasse nuit noire…

Nous mourrons au soleil couchant…, pensa Perrin, ses jambes manquant se dérober.

Taillés en pièces comme le renard…

La main du jeune homme vola vers le manche de sa hache, mais finit par se poser sur sa fronde. Cette arme-là serait plus efficace, mais elle ne suffirait pas face à cent agresseurs ailés. Cent becs voraces, cent projectiles vivants piquant sur leurs cibles…

— C’est ton tour de chevaucher, Perrin, dit Egwene d’un ton las.

— Pas tout de suite… J’ai encore des lieues dans les jambes !

La jeune fille goba ce mensonge et resta en selle.

Elle doit être vraiment épuisée ! Dois-je lui dire la vérité, ou la laisser croire que nous avons une chance de nous en tirer ? Lui accorder une heure d’espoir, même fallacieux, ou une heure de désespoir total ?

Elyas regardait de nouveau le jeune homme sans rien dire. Il savait, lui aussi, mais il ne parlerait pas. Perrin tourna la tête vers Egwene et battit des paupières pour refouler ses larmes. Puis il posa les doigts sur le manche de sa hache et se demanda s’il aurait le courage. Au dernier moment, quand les oiseaux piqueraient sur eux, tout espoir évanoui, aurait-il le cran d’épargner à son amie une mort atroce ?

Lumière, donne-moi la force de le faire !

Devant les fugitifs, les corbeaux parurent soudain se volatiliser. À l’est et à l’ouest, Perrin distinguait toujours des nuages noirs, mais plus devant lui.

Où sont-ils ? Si par malheur nous les avons dépassés…

Brusquement, l’apprenti forgeron frissonna comme s’il venait de se jeter dans la rivière Cascade à Vin en plein milieu de l’hiver. Cette vague de froid déferla sur tout son corps, donnant l’impression d’emporter avec elle une partie de sa fatigue, apaisant ses jambes douloureuses et ses poumons en feu. Lorsqu’elle se dissipa, elle laissa derrière elle quelque chose d’indéfinissable. Sans savoir pourquoi, Perrin se sentait différent. Effrayé, il s’arrêta et regarda autour de lui.

Elyas avait dans les yeux une lueur qui le trahissait. Il savait ce qui se passait, mais il ne disait rien, comme d’habitude.

Tirant sur les rênes de Bela pour l’empêcher de repartir, Egwene semblait partagée entre l’angoisse et l’étonnement.

— C’est bizarre, dit-elle, j’ai le sentiment d’avoir perdu quelque chose…

La jument elle-même humait l’air, visiblement surprise, comme si elle détectait une légère odeur d’avoine.

— Que se passe-t-il ? demanda Perrin.

Elyas s’accroupit, posa les mains sur ses genoux et s’autorisa un petit rire.

— Nous sommes sauvés, voilà ce qui se passe, mes jeunes idiots ! Aucun corbeau lié au Ténébreux ne franchira la frontière invisible. Un Trolloc devrait y être poussé, mais il faudrait d’abord trouver moyen de contraindre son Myrddraal à le conduire jusque-là. Idem pour les Aes Sedai. Ici, le Pouvoir de l’Unique est lettre morte, car ces femmes ne pourraient pas accéder à la Source Authentique. En fait, elles ne la sentiraient même pas. Mais elles trembleraient de tous leurs membres, comme un ivrogne qui s’imbibe depuis une semaine. Bref, nous ne risquons plus rien.

Au début, Perrin ne remarqua pas la moindre différence dans le paysage environnant. Puis il vit quelques carrés d’herbe verte au milieu de la végétation jaunie. Pas très grands ni très nombreux, mais c’étaient les premiers qu’il remarquait, cette année. Il y avait un peu moins de chiendent, également… Tout ça était lié à cet endroit, il l’aurait juré. Et il avait déjà entendu parler d’un « lieu sûr » de ce type…