— Où sommes-nous ? demanda Egwene. Je me sens… Pour tout dire, je n’aime pas trop ça !
— Un Sanctuaire ! s’écria Elyas. Vous n’écoutez donc jamais les légendes ? Bien sûr, aucun Ogier n’est venu ici depuis la Dislocation du Monde, il y a quelque trois mille ans, mais c’est le Sanctuaire qui crée l’Ogier et pas le contraire !
— Une légende, justement…, grogna Perrin.
Dans les histoires, les Sanctuaires étaient des havres de paix où on n’avait plus rien à craindre des Aes Sedai et des créatures du Père des Mensonges.
Elyas se redressa. S’il n’était pas frais comme au matin, nul n’aurait deviné qu’il venait de courir pendant presque toute une journée.
— Venez, enfonçons-nous dans cette légende ! Les corbeaux ne peuvent pas entrer, mais rien ne les empêche de nous voir, si près de la lisière du Sanctuaire. Autant leur compliquer la tâche, non ?
Perrin aurait voulu rester là où il était. Après avoir été soumises à la torture, ses jambes l’imploraient de ne plus bouger d’une semaine. Le soulagement qu’il avait éprouvé un peu plus tôt n’était plus qu’un souvenir. La fatigue et la douleur étaient de retour, pourtant il se força à avancer. Egwene fit repartir Bela et Elyas reprit son rythme de croisière jusqu’à ce qu’il devienne évident que ses compagnons ne pourraient pas le suivre.
— Pourquoi ne restons-nous pas ici ? demanda Perrin, haletant. Si c’est vraiment un Sanctuaire, nous y serons en sécurité. Rien à craindre des Trollocs et des Aes Sedai… Pourquoi ne pas attendre ici que tout soit terminé ?
D’autant plus que les loups ne peuvent peut-être pas entrer non plus…
— Combien de temps faudra-t-il attendre ? demanda Elyas. Et que mangerons-nous ? De l’herbe, comme les chevaux ? De plus, je ne suis pas le seul à connaître cet endroit, et rien n’interdit à un homme d’entrer ici, même si c’est le pire des criminels. En outre, il n’y a qu’un point d’eau dans toute cette zone…
Mal à l’aise, l’ermite fit un tour complet sur lui-même, sondant le paysage. Quand ce fut fait, il secoua la tête et marmonna dans sa barbe. Perrin sentit qu’il appelait les loups.
Dépêchez-vous ! Dépêchez-vous !
— Nous avons échappé aux corbeaux, ce n’est pas pour servir de proies à d’autres tueurs… Allons, un peu de courage. Il reste à peine un quart de lieue à parcourir.
S’il n’avait pas été à bout de souffle, Perrin aurait volontiers hurlé à la mort.
De gros rochers, certains hauts et larges comme une maison, commencèrent à jaillir de la terre sur le versant des buttes et dans les ravins. Des ronces recouvraient ces pierres dressées et des rideaux de broussaille les dissimulaient à demi. De-ci de-là, quelques brins d’herbe verte signalaient que cet endroit se distinguait du reste du monde. Le fléau qui frappait la terre, au-delà de ses frontières, le touchait aussi, mais il résistait mieux et les dégâts seraient plus faciles à réparer.
Au pied d’une énième butte, le trio de voyageurs découvrit enfin le fameux point d’eau. Une mare, en réalité, qu’il aurait suffi de deux pas pour enjamber. Mais l’onde claire laissait apercevoir un fond sablonneux parfaitement sain, et Elyas lui-même sembla pressé d’atteindre cette oasis.
Arrivé au bord de la mare, Perrin se jeta à plat ventre et plongea la tête dans l’eau. Il la ressortit très vite, surpris par la température glaciale, et secoua la tête, ses longs cheveux projetant une gerbe de gouttelettes.
Souriant, Egwene l’aspergea en retour.
Perrin se rembrunit. Surprise, la jeune fille voulut demander ce qu’il avait, mais il replongea la tête dans la mare.
Pas de questions ! Pas d’explications ! Ni maintenant ni jamais ! pensa le jeune homme.
Mais une petite voix souffla dans sa tête :
Tu l’aurais fait, pas vrai ?
— On a tous faim et j’ai besoin d’aide ! lança Elyas quand il estima que ses jeunes compagnons avaient assez profité de l’eau.
Egwene participa joyeusement à la préparation du repas. Les voyageurs n’ayant pas eu le temps de chasser, ils devraient se contenter de viande séchée et de fromage. Par bonheur, il leur restait de quoi se faire une délicieuse infusion.
Perrin fit sa part du travail en silence. Il sentit peser sur lui le regard d’Egwene, devina son inquiétude mais évita autant que possible de croiser son regard.
La jeune fille cessa de sourire et de plaisanter. Elyas se murant dans un mutisme têtu, le repas fut court mais franchement sinistre.
Il ne fera pas nuit avant une heure…, pensa Perrin. Sans le Sanctuaire, nous serions tous morts. Aurais-tu « sauvé » Egwene ? L’aurais-tu abattue comme un arbuste ? Mais les arbustes ne saignent pas, sais-tu ? Ils ne crient pas et ne regardent pas leur bourreau dans les yeux en demandant : « Pourquoi ? »
Perrin plongea au plus profond de lui-même et entendit une petite voix rire de lui, dans un recoin sombre de son esprit. Une voix cruelle, mais qui n’appartenait pas au Ténébreux. Il aurait presque préféré, mais ce n’était pas le cas.
Pas la voix du Père des Mensonges, mais la sienne…
Pour une fois, Elyas s’était montré tolérant en matière de feu. En l’absence d’arbres, il avait prélevé des branches mortes sur les buissons et allumé un grand feu près d’un grand bulbe rocheux qui jaillissait du flanc d’une butte. La roche étant noire de suie, Perrin déduisit que ce site avait accueilli des générations et des générations de voyageurs.
La partie visible du bulbe était grossièrement arrondie, avec d’un côté une nette cassure dont les arêtes étaient couvertes d’une très vieille mousse brunâtre. Les creux et les sillons qui couraient sur la partie arrondie intriguèrent Perrin, mais il était de trop mauvaise humeur pour s’appesantir sur le sujet.
Egwene, en revanche, étudia le phénomène durant tout le repas.
— On dirait un œil, finit-elle par dire.
Perrin regarda mieux et dut reconnaître que c’était bien vu.
— C’en est un, dit Elyas.
Tournant le dos au feu, il sondait le paysage en mâchonnant vaguement une lanière de viande séchée aussi résistante que du cuir.
— C’est l’œil d’Artur Aile-de-Faucon. Le haut roi en personne. À la fin, voilà où l’ont mené sa gloire et son pouvoir…
Une remarque distraite, comme la façon dont mangeait Elyas, car seul le paysage l’intéressait vraiment.
— Artur Aile-de-Faucon ! s’exclama Egwene. C’est une mauvaise plaisanterie ? Allons, ce n’est pas vraiment un œil ! Qui se serait amusé à sculpter un globe oculaire d’Artur au milieu de nulle part ?
Elyas jeta par-dessus son épaule un regard courroucé à la jeune fille.
— On vous apprend quoi, chez les culs-terreux ?
Il recommença à scruter le paysage, mais continua à parler :
— Artur Paendrag Tanreall, autrement dit le haut roi Artur Aile-de-Faucon, unifia tous les territoires de la Flétrissure jusqu’à la mer des Tempêtes, et de l’océan d’Aryth au désert des Aiels. Voire au-delà, selon certaines sources… Les récits disent qu’il régna sur le monde entier, mais la réalité est assez impressionnante pour qu’il n’y ait pas besoin d’en rajouter. Et il a su apporter la paix et la justice partout dans son empire.
— Tous les êtres humains égaux devant la loi, dit Egwene, et pas un pour lever la main sur un autre.
— On vous cultive un peu, quand même…, ricana Elyas. Oui, Artur a établi la paix et la justice, mais en ayant recours au feu et à l’épée. Un gosse chargé d’un sac d’or pouvait chevaucher de l’océan d’Aryth à la Colonne Vertébrale du Monde sans rien risquer, mais la justice du haut roi était impitoyable avec tous ceux qui défiaient son pouvoir, même si ça n’avait rien de volontaire, simplement parce qu’ils étaient différents de lui ou ne pensaient pas de la même façon. Le peuple vivait en paix, avec le ventre plein et la protection d’une véritable justice, mais Artur fit subir à Tar Valon un siège de vingt ans et plaça une prime de mille pièces d’or sur la tête de chaque Aes Sedai.