— Je pensais que vous n’aimiez pas les Aes Sedai, rappela Egwene.
— Mes préférences n’ont aucune importance, petite ! Artur Aile-de-Faucon était un crétin prétentieux. Quand il est tombé malade – ou fut empoisonné –, une Aes Sedai guérisseuse aurait pu le sauver, mais toutes ces femmes encore vivantes étaient retranchées derrière les Murs Scintillants, mobilisant tout leur Pouvoir pour contenir une armée dont les feux de camp parvenaient à faire passer la nuit pour le jour. Artur ne se serait pas laissé approcher par une de ces femmes, de toute façon. Il les haïssait au moins autant qu’il abominait le Ténébreux.
Egwene fit la moue, mais elle garda ses commentaires pour elle et demanda :
— Quel rapport avec ce qui est censé être l’œil du haut roi ?
— J’y venais, petite… La paix étant assurée partout – sauf de l’autre côté de l’océan – et les gens du commun l’adorant parce qu’il n’était jamais dur avec le petit peuple, Artur décida qu’il était temps de se bâtir une capitale. Une cité nouvelle sans aucun lien avec une ancienne cause, une quelconque rivalité ou une faction particulière. Il choisit le site où nous sommes, au centre d’un territoire bordé par la mer, le désert et la Flétrissure. Un endroit où ne viendrait jamais aucune Aes Sedai – et où, de toute façon, elle serait incapable d’utiliser son Pouvoir. Une capitale qui dispenserait un jour au monde entier la paix et la justice !
» Lorsqu’ils entendirent cette proclamation, les sujets d’Artur collectèrent assez d’argent pour ériger une statue à leur roi. Pour la plupart d’entre eux, il était juste au-dessous du Créateur, et pas de beaucoup. Il fallut cinq ans pour sculpter et mettre en place une statue cent fois plus grande que son modèle. La ville aurait dû pousser autour de ce monument.
— Il n’y a jamais eu de cité ici ! s’exclama Egwene. Sinon, on verrait des vestiges…
— Tu as raison, il n’y a jamais eu de ville. Artur est mort le jour même où la statue fut achevée, et ses héritiers commencèrent aussitôt à se quereller pour savoir qui s’assiérait sur son trône. Alors que la statue restait seule ici, les fils, les neveux et les cousins d’Artur s’entre-tuèrent jusqu’à ce que sa lignée disparaisse de la surface du monde – sauf peut-être ceux de ses descendants qui traversèrent l’océan d’Aryth.
» Certains de ses ennemis auraient effacé jusqu’au souvenir d’Artur, s’ils l’avaient pu. Des livres furent brûlés simplement parce qu’ils mentionnaient son nom. À la fin, il ne resta plus rien de lui, à part les histoires, dont la plupart sont d’ailleurs fausses. Voilà comment sa gloire sombra dans le néant…
» Bien entendu, la disparition de sa lignée ne marqua pas la fin des batailles. Il restait un trône à prendre, et tous les seigneurs ou nobles dames capables de lever une armée le convoitaient. Ainsi commença la guerre des Cent Années. En réalité, elle dura cent vingt-trois ans, mais la majorité des archives relatives à ce temps-là a disparu dans les flammes qui carbonisèrent des dizaines de villes. Le royaume fut morcelé, car personne ne parvint à s’imposer, et la statue fut déboulonnée quelque part au cours de ces années de terreur. Peut-être parce que les successeurs d’Artur n’aimaient pas voir qu’ils ne lui arrivaient pas à la cheville.
— D’abord du mépris, dit Egwene, et maintenant de l’admiration… Vous êtes un homme étrange…
Elyas se tourna pour foudroyer la jeune fille du regard.
— Si tu veux encore un peu d’infusion, dépêche-toi, parce que je ne vais pas tarder à éteindre le feu.
Malgré la pénombre, Perrin voyait bien qu’il s’agissait d’un œil, désormais. Plus grand que la tête d’un homme, il ressemblait à celui d’un corbeau : noir, froid et dépourvu de pitié.
Même si c’était peut-être une illusion due à la pénombre, le jeune homme regretta de devoir passer la nuit en ces lieux sinistres.
30
Les fils de l’obscurité
Alors qu’Egwene restait assise près du feu, contemplant le fragment de statue, Perrin alla se promener près de la mare afin d’être un peu seul. Tandis que le jour agonisait, le vent d’est, bien plus fréquent la nuit, faisait déjà onduler la surface de l’onde. Le jeune homme tira la hache de la boucle de sa ceinture et la fit tourner entre ses mains. Le manche en frêne, long comme son bras, était lisse et frais au toucher.
Perrin détestait l’arme. Rétrospectivement, il avait honte d’en avoir été si fier, à Champ d’Emond. À l’époque où il ne savait pas ce qu’il envisagerait un jour de faire avec…
— Tu la détestes tellement ? demanda Elyas dans le dos du jeune homme.
Surpris, Perrin sursauta, levant la hache d’instinct avant de reconnaître son interlocuteur.
— Vous… Vous lisez aussi dans mon esprit ? Comme les loups ?
Elyas inclina la tête sur le côté.
— Un aveugle lirait ton expression, mon garçon. Allons, parle ! Tu détestes cette fille ? Tu la méprises ? Oui, c’est ça ! Tu étais prêt à la tuer parce que tu la méprises ! Toujours en train de traîner les pieds et de te ralentir avec ses fichues chipoteries de femme !
— Egwene n’a jamais traîné les pieds de sa vie, ni ralenti personne. Elle fait toujours sa part du travail, et je ne la méprise pas. Bien au contraire, je l’aime… Non, pas comme vous croyez ! Je ne la prends pas pour ma sœur, mais… Elle et Rand, vous comprenez ? Par le sang et les cendres ! si les corbeaux nous avaient eus, j’aurais… Eh bien, je ne sais pas trop…
— Mon garçon, tu l’aurais fait ! Si elle avait pu choisir sa mort, qu’aurait préféré Egwene ? Un seul coup de hache, ou le calvaire qu’ont subi aujourd’hui les victimes des corbeaux ? Moi, je n’hésiterais pas un instant…
— Je n’ai en aucun cas le droit de choisir pour elle… Vous ne le lui direz pas, j’espère ?
Perrin serra à deux mains le manche de sa hache et ses biceps se gonflèrent. Des muscles impressionnants, pour un si jeune homme. Mais manier le marteau dans la forge de maître Luhhan vous donnait vite la silhouette d’un lutteur.
— Je hais cette arme ! Quand je pense que je parade avec elle, comme un gosse idiot ! Mais j’aurais été incapable de… Eh bien, vous savez, si les corbeaux… Quand il s’agissait de se vanter et de jouer les héros, j’étais le premier à… Mais la réalité, c’est tout autre chose. Je ne me servirai jamais plus de cette hache !
— Tu te trompes !
Perrin fit mine de jeter l’arme dans l’eau, mais l’ermite lui saisit au vol le poignet.
— Tu t’en serviras, mon garçon, et même si cette idée te déplaît, tu en feras usage bien plus judicieusement que la plupart des autres hommes. Attends avant de t’en débarrasser. Le jour où tu ne la haïras plus, il sera temps de la jeter au loin et de courir dans la direction opposée.
Perrin ne baissa pas tout de suite les bras, car il était toujours tenté de jeter l’arme dans la mare.
C’est facile à dire, pour lui… Et si j’attends et me révèle incapable de m’en débarrasser ?