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Perrin voulut poser la question à Elyas, mais pas un son ne sortit de sa gorge. Il venait de capter un message des loups, si urgent que ses yeux se voilèrent et qu’il oublia ce qu’il voulait dire – ou, pis encore, oublia qu’il avait le don de la parole. Elyas aussi était comme pétrifié. Par bonheur, le phénomène ne dura pas plus d’une ou deux secondes.

Perrin s’ébroua et prit une profonde inspiration. Dès qu’il eut recouvré sa lucidité, Elyas courut vers le feu à la vitesse de l’éclair.

— Arrose les flammes ! cria l’ermite à Egwene. Il faut éteindre ce feu !

La jeune fille se leva, visiblement désorientée par l’irruption de l’homme aux loups.

Elyas l’écarta sans ménagement, s’empara de la bouilloire, jura comme un charretier lorsqu’il se brûla, et vida tout ce qui restait d’infusion sur le feu. Arrivant sur ces entrefaites, Perrin flanqua de grands coups de pied dans la poussière afin d’ensevelir les dernières flammes.

Elyas lui lançant la bouilloire, il la rattrapa au vol et la laissa aussitôt tomber avec un petit cri de douleur. En se soufflant sur les doigts, il foudroya l’ermite du regard. Trop occupé à inspecter le petit campement, celui-ci ne s’en aperçut même pas.

— Impossible d’effacer les traces de notre passage…, annonça Elyas. Il ne nous reste plus qu’à nous dépêcher et à croiser les doigts. Avec de la chance, ils ne se donneront pas la peine de… Mais au nom de la Lumière ! j’aurais juré que c’étaient les corbeaux…

Sans chercher à comprendre, Perrin sella Bela, calant prudemment la hache contre sa cuisse lorsqu’il dut se pencher pour serrer les harnais.

— Que se passe-t-il ? demanda Egwene. Des Trollocs ? Un Blafard ?

— Allez vers l’est ou vers l’ouest, dit Elyas à Perrin. Trouvez une cachette et attendez que je vous rejoigne. S’ils voient un loup…

Il partit au pas de course, ramassé sur lui-même comme s’il voulait se jeter à quatre pattes, et disparut très vite dans la pénombre.

Egwene rassembla à la hâte ses affaires, mais ça ne l’empêcha pas de demander des explications à Perrin. Comme elle n’en obtint pas tout de suite, son angoisse monta en flèche. Le jeune homme s’en félicita, car la peur donnait des ailes, c’était bien connu.

Lorsqu’ils se furent mis en route vers l’ouest, Perrin ouvrant la voie à Bela, l’heure des explications – partielles – sonna.

— Des cavaliers approchent. Beaucoup de cavaliers ! Ils avancent sur les talons des loups, mais ils ne les voient pas, pour le moment. La colonne se dirige vers la mare. Pas pour nous tomber dessus, mais parce que c’est le seul point d’eau dans un rayon de plusieurs lieues. Mais Tachetée a dit…

Perrin se retourna mais, dans la pénombre, il ne put pas déchiffrer l’expression de son amie.

Que pense-t-elle de tout ça ? A-t-elle le sentiment de ne plus te connaître ? Au fond, t’a-t-elle jamais connu ?

— Tachetée n’aime pas l’odeur de ces hommes… Un peu comme celle d’un chien enragé, si tu vois ce que je veux dire…

La mare était déjà invisible derrière eux. Perrin distinguait toujours les fragments de la statue d’Artur, mais il aurait été incapable de localiser l’œil.

— Nous allons trouver un endroit où attendre Elyas. Mieux vaut éviter tout contact avec ces cavaliers.

— Pourquoi devraient-ils nous inquiéter ? Ici, ne sommes-nous pas en sécurité ? C’est ce qu’a dit Elyas, non ? Au nom de la Lumière ! il reste bien un endroit sûr pour nous !

Perrin cherchait déjà activement une cachette. Il n’était pas loin de la mare, certes, mais il ferait bientôt trop sombre pour continuer à avancer. Une lumière mourante enveloppait encore les crêtes. Du fond des ravins, où on ne voyait déjà presque plus rien, cette chiche illumination pouvait sembler très vive.

Sur la gauche, Perrin remarqua une grande forme sombre. Plissant les yeux, il vit qu’il s’agissait d’une saillie rocheuse plate. Jaillissant du flanc d’une butte, elle formait un toit naturel sur une partie de la pente.

— Par là ! lança Perrin.

En avançant, il jeta de fréquents coups d’œil derrière lui et ne vit pas de cavaliers – pour l’instant, en tout cas. En plusieurs occasions, il dut s’arrêter pour attendre Egwene, car la brave Bela, titubant d’épuisement, avançait très prudemment sur ce terrain accidenté. À l’évidence, ils étaient tous beaucoup plus fatigués qu’il l’avait cru de prime abord.

Il faut que ce soit une bonne cachette, parce que nous n’aurons pas la force d’en chercher une autre !

Arrivé au pied de la butte, Perrin étudia le grand rocher plat qui surplombait sa tête. Puis il gravit lentement le versant de la butte. La forme très particulière de cette « saillie » le frappa, vue de cette perspective. On aurait dit… Oui, ce devait être ça, surtout si on considérait que les quatre colonnes jointes horizontales pouvaient être…

Des doigts ? Les quatre doigts solidaires d’une main, cet individualiste de pouce ayant disparu on ne savait trop où ?

Nous nous sommes réfugiés sous la main d’Artur Aile-de-Faucon. Qui sait ? il reste peut-être un peu de sa justice ici…

Perrin fit signe à Egwene de le rejoindre. Comme elle ne réagit pas, il se laissa glisser jusqu’au pied de la butte et décrivit en quelques mots sa découverte.

— Comment peux-tu y voir dans cette obscurité ? s’étonna la jeune fille.

Perrin voulut répondre, mais il se ravisa. Regardant autour de lui, il vit qu’il faisait nuit noire, des nuages occultant la pleine lune. Pourtant, il se serait cru à l’aube, ou en tout cas juste avant, lorsque les premières lueurs du jour dissipaient en partie les ténèbres.

— Je me repère au toucher, dit-il enfin à son amie. La nuit est tombée, et c’est un avantage pour nous. Même s’ils viennent jusqu’ici, les cavaliers ne nous verront pas.

Prenant Bela par la bride, Perrin la conduisit à l’abri de la main géante.

Alors qu’il aidait Egwene à descendre de selle, des cris retentirent près de la mare. Quand son amie lui posa une main sur le bras, l’apprenti forgeron ne put pas faire semblant de ne pas comprendre sa question muette.

— Ces hommes ont vu les loups, dit-il à contrecœur.

Il n’était pas facile de bien comprendre les pensées de Tachetée et de ses compagnons. Mais la notion de feu y jouait un grand rôle.

— Je crois qu’ils ont des torches… (Perrin poussa Egwene au fond de leur refuge, puis il s’accroupit à côté d’elle.) Ils se divisent pour mieux chercher, et tous les loups ont été blessés. Mais Tachetée et les autres réussiront à échapper à ces gens, même s’ils sont diminués. Quant à nous… Les cavaliers ne s’attendent pas à notre présence. Comme n’importe qui, ils auront du mal à voir des proies dont ils ignorent l’existence. Ils renonceront bientôt pour dresser leur camp…

Elyas était avec les loups, et il ne les abandonnerait pas tant que le danger ne serait pas passé.

Tant de cavaliers… Et tant d’acharnement ! Pourquoi cette rage de chercher ?

— Nous nous en sortirons, Perrin, dit Egwene.

Au nom de la Lumière ! voilà que c’est elle qui essaie de me réconforter !

Les cris se rapprochaient et s’éloignaient. Par petits « îlots », les torches déchiraient l’obscurité à intervalles réguliers.

— Perrin, souffla Egwene, danseras-tu avec moi pour la fête du Soleil ? Si nous sommes de retour chez nous à ce moment-là…

Le jeune homme sentit que ses épaules tremblaient. Très curieusement, il aurait été incapable de dire s’il riait ou s’il pleurait.

— Oui, je te le jure…

Contre sa volonté, ses mains serrèrent plus fort le manche de sa hache, lui rappelant l’existence de cette arme si funeste.

— C’est promis, oui, répéta-t-il.