Avec un peu de chance, il aurait l’occasion de tenir parole…
Des groupes d’une dizaine d’hommes passaient au peigne fin toute la zone. Combien de groupes exactement, Perrin n’aurait su le dire, car on n’en voyait jamais plus de trois ou quatre à la fois. Ces petits détachements se criaient des informations les uns aux autres. Parfois, des hennissements de chevaux et des hurlements humains déchiraient également le silence.
Perrin assista à toute l’affaire depuis différents points d’observation. Accroupi près d’Egwene, il suivait des yeux le ballet angoissant des torches. Mais dans son esprit, il courait dans la nuit avec Tachetée, Vent et Tire-d’Aile. Trop éprouvés par leur combat contre les corbeaux pour tenir la distance ou battre des records de vitesse, les loups avaient simplement l’intention de chasser les humains des ténèbres – en d’autres termes, de les pousser vers leurs feux, où ils se sentaient en sécurité. Quand des loups rôdaient dans la nuit, les humains finissaient toujours par se réfugier dans le cercle de lumière projeté par des flammes.
Certains cavaliers tenaient par une longe une colonne de chevaux non montés. Ces bêtes hennissaient et ruaient de terreur quand des silhouettes grises attaquaient. Finissant par arracher la longe des mains de leur maître, elles s’éparpillaient dans toutes les directions, galopant ventre à terre. Les chevaux pourvus d’un cavalier hennissaient aussi quand des crocs se plantaient dans leur croupe. Parfois, les hommes criaient aussi, juste avant que ces mêmes crocs leur déchiquettent la gorge.
Elyas hantait lui aussi la nuit, même si Perrin le sentait moins nettement. Armé de son long couteau, il devenait en quelque sorte un loup à deux pattes doté d’un seul croc.
Les intrus subissaient de lourdes pertes. Pourtant, ils ne renonçaient pas.
Perrin s’avisa soudain que les porteurs de torche quadrillaient le terrain très méthodiquement. Chaque fois que plusieurs groupes apparaissaient, l’un d’eux au moins était plus près de l’endroit où les deux jeunes gens se cachaient. Elyas leur avait dit de se dissimuler, mais…
Et si nous tentions de courir ? Si nous bougeons, l’obscurité peut les empêcher de nous voir. Il fait assez noir pour ça.
Le jeune homme se tourna vers son amie, mais il n’eut jamais l’occasion de lui exposer son plan. Un groupe de cavaliers faisait le tour de la butte, la lueur de leurs torches se reflétant sur de longs fers de lance.
Perrin se pétrifia, retenant son souffle, et serra frénétiquement le manche de sa hache.
Les cavaliers dépassèrent la butte, mais l’un d’eux cria quelque chose et tous firent demi-tour. Perrin réfléchit à toute vitesse, en quête d’une échappatoire. Mais s’ils bougeaient maintenant, Egwene et lui se feraient immédiatement repérer – si ce n’était pas déjà fait. Et dès qu’on les aurait localisés, leur sort serait scellé, même avec l’obscurité pour complice.
Les cavaliers se massèrent au pied de la butte, chacun tenant une torche dans une main et une lance dans l’autre. Pour guider son cheval, un homme bien entraîné pouvait se contenter de lui appuyer sur les flancs avec ses genoux.
À la lumière des torches, Perrin vit clairement les capes blanches typiques des Fils de la Lumière. Penchés sur leur selle, les impitoyables chasseurs sondaient les ténèbres, sous la main et les doigts d’Artur Aile-de-Faucon.
— Il y a quelque chose un peu plus haut sur la pente, dit soudain un des hommes, la voix un peu trop forte, comme s’il avait peur de tout ce qui le guettait hors du cercle lumineux de sa torche. J’avais bien dit que c’était une cachette possible ! Ce n’est pas un cheval dont je distingue la silhouette ?
Les yeux écarquillés dans l’obscurité, Egwene posa une main sur le bras de Perrin. Que faire ? C’était bien ça qu’elle désirait savoir ?
Elyas et ses loups semaient toujours la mort dans la nuit. Au pied de la butte, les chevaux piaffaient d’impatience.
Si nous tentons de fuir, les Capes Blanches nous verront et nous poursuivront.
Un des Fils de la Lumière fit avancer son cheval de quelques pas et cria :
— Si vous comprenez le langage des hommes, rendez-vous et il ne vous sera fait aucun mal, si vous consentez à marcher dans la Lumière. En cas de résistance, vous périrez tous. Nous vous laissons une minute pour réfléchir.
Les lances s’abaissèrent, illustrant la proposition par l’exemple.
— Perrin, souffla Egwene, nous ne les sèmerons pas… Et si nous insistons, ils nous tueront. Perrin ?
Elyas et les loups étaient toujours libres. Dans le lointain, un Fils de la Lumière cria – un juste châtiment pour avoir voulu piéger Tachetée.
Si nous fuyons…, pensa Perrin.
Egwene le regardait, attendant qu’il prenne une décision.
Si nous fuyons…
Hochant tristement la tête, le jeune homme se releva comme s’il était en transe et descendit la pente en titubant, se dirigeant vers les Capes Blanches. Non sans hésiter, Egwene finit par lui emboîter le pas.
Pourquoi cet acharnement des Fils de la Lumière, comme s’ils détestaient passionnément les loups ? Et pourquoi ces hommes sentent-ils si mauvais ?
Quand le vent soufflait dans sa direction, Perrin avait le sentiment de capter la puanteur qui avait éveillé les soupçons de Tachetée.
— Lâche cette hache ! cria l’homme qui avait lancé l’ultimatum.
Le nez plissé pour se défendre contre l’agression olfactive, Perrin continua à avancer d’un pas mal assuré.
— Lâche-la, cul-terreux ! ordonna le type qui devait être le chef du détachement.
La pointe de sa lance se braqua sur la poitrine du jeune homme.
Un moment, Perrin regarda le fer assez acéré pour lui transpercer le torse. Puis il cria un « non » retentissant qui ne s’adressait pas au cavalier.
Tire-d’Aile venait de jaillir hors des ombres et Perrin ne faisait plus qu’un avec lui. Tire-d’Aile, le louveteau qui regardait jadis les aigles prendre de l’altitude et qui rêvait de sillonner le ciel comme eux. S’efforçant de bondir et de sauter jusqu’à parvenir à monter plus haut dans les airs que tous ses congénères, il n’avait jamais perdu le désir fou de voler.
Et là, se propulsant de toute la puissance de ses pattes de derrière, il venait de prendre son envol, aussi majestueux qu’un aigle.
Le Fils de la Lumière qui menaçait Perrin avec sa lance eut à peine le temps d’éructer un juron avant que les crocs du loup se referment sur sa gorge. Sous la violence de l’impact, le cavalier et son bourreau basculèrent tous les deux de l’autre côté du cheval.
Perrin sentit la trachée-artère de l’homme s’écraser, et le goût du sang emplit sa bouche.
Tire-d’Aile se réceptionna souplement, car il avait déjà lâché le corps sans vie de sa victime. Du sang maculait sa fourrure – celui de ses proies et le sien. Une plaie profonde, sur le côté gauche de sa tête, zébrait l’orbite où aurait dû se trouver son œil.
Celui qui restait croisa un instant le regard de Perrin.
Fuis, mon frère !
Tire-d’Aile tenta de se redresser pour prendre une dernière fois son envol, mais une lance le cloua au sol. Une deuxième lui traversa la poitrine et s’enfonça également dans la terre.
Les pattes battant follement, Tire-d’Aile tenta de se libérer des deux hampes qui le plaquaient au sol.
S’envoler ! S’envoler !
Fou de chagrin, Perrin poussa un long cri qui n’était pas sans rapport avec celui d’un loup qui hurle à la mort. Sans réfléchir, il bondit à son tour. Plus rien ne comptait, sinon le poids de la hache qu’il serrait entre ses mains. Trop près les uns des autres pour pouvoir utiliser efficacement leurs lances, les cavaliers étaient condamnés.
Quelque chose explosa dans la tête de Perrin. En s’écroulant, il se demanda si c’était lui ou Tire-d’Aile qui mourait…