… Et il ne trouva pas la réponse.
— … Prendre de l’altitude comme les aigles.
Cessant de marmonner, Perrin ouvrit prudemment les yeux. Sa tête lui faisait mal, et il avait oublié pourquoi. Battant des paupières à cause de la lumière, il regarda autour de lui. Agenouillée à ses côtés, Egwene le regardait. Ils se trouvaient sous une tente carrée aussi grande qu’une salle commune dans une ferme, et un tapis couvrait le sol. À chaque coin, une lampe à huile accrochée à un poteau fournissait une vive lumière.
— La Lumière en soit louée, Perrin, tu es vivant !
Sans répondre, le jeune homme regarda l’homme aux cheveux gris assis sur l’unique siège disponible sous la tente. Le visage parcheminé, ce guerrier aux faux airs de grand-père rivait sur lui ses yeux noirs brillants. Comment pouvait-on associer un visage si avenant à un uniforme composé d’un plastron terni et d’une de ces capes blanches universellement redoutées ? Avec son maintien princier et sa dignité un peu austère, l’homme s’accordait parfaitement à la sobriété de la tente et de son mobilier. Une table, un lit pliant, une table de nuit où reposaient une cuvette et un broc et un coffre de bois orné de motifs géométriques très simples… Ici, le bois était poli et le métal brillait, mais sans ostentation – rien de tape-à-l’œil, pour dire les choses autrement.
Les meubles et les objets portaient la griffe d’artisans de talent – comme maître Luhhan ou l’ébéniste maître Aydaer – mais pour s’en apercevoir, il fallait avoir l’œil de quelqu’un qui s’y connaissait en matière de travail soigné.
Fronçant les sourcils, l’homme fouilla du bout d’un index dans deux petites piles d’objets posées sur la table. Dans l’une, Perrin reconnut le contenu de ses poches. Son couteau était également là, et la pièce d’argent offerte par Moiraine trônait au sommet de la pile. Pensif, l’homme lui flanqua une pichenette, puis il se désintéressa des objets et s’empara de la hache qui gisait à côté. Après l’avoir soupesée, il s’intéressa de nouveau aux deux jeunes gens de Champ d’Emond.
Perrin tenta de se relever. La douleur qui lui vrilla les membres l’en dissuada, lui permettant aussi de s’aviser qu’il était pieds et poings liés. Quand il regarda Egwene, elle se contorsionna un peu pour lui montrer qu’elle avait elle aussi les poignets et les chevilles attachés. Une longueur de corde reliait ses membres supérieurs à ses membres inférieurs, lui interdisant de se redresser complètement.
Perrin n’en crut pas ses yeux. Découvrir qu’ils étaient saucissonnés était déjà un choc. Mais pourquoi avoir utilisé assez de liens pour entraver plusieurs chevaux ?
À qui croient-ils avoir affaire ?
Pensif et intrigué, le grand-père à l’air bienveillant étudiait les deux prisonniers. On eût dit maître al’Vere quand il cherchait la solution d’un problème. Trop concentré, le vieil homme semblait avoir oublié qu’il tenait une hache entre ses mains.
Le rabat de la tente s’écarta soudain pour laisser passer un grand type au visage allongé et aux yeux si profondément enfoncés dans leurs orbites qu’ils évoquaient des cailloux brillant au fond d’un trou. D’une minceur qui tirait sur la maigreur maladive, l’inconnu au teint jaunâtre avait des os saillants qui semblaient menacer en permanence de lui traverser la peau.
À travers le rabat, Perrin aperçut un feu de camp et deux gardes en cape blanche campés devant l’entrée de la tente.
Dès qu’il fut entré, l’inconnu squelettique se mit au garde-à-vous, le regard rivé droit devant lui, comme s’il n’osait pas le poser sur le vieil homme.
— Mon seigneur capitaine…, dit-il d’un ton aussi froid et aussi inexpressif que sa posture d’une incroyable rigidité.
— Repos, Fils de la Lumière Byar…, souffla le vieil homme avec un geste nonchalant. As-tu fait le compte de nos pertes, après cette… escarmouche ?
Le grand type écarta très légèrement les pieds. À part ça, Perrin ne vit aucune différence entre « repos » et « garde-à-vous » chez les Capes Blanches.
— Nous avons neuf morts, seigneur capitaine, et vingt-trois blessés, dont sept assez grièvement. Mais tous peuvent chevaucher, néanmoins. Treize chevaux ont dû être abattus, car ils avaient un ou plusieurs tendons du jarret sectionnés. (Au subtil changement de ton, on devinait que les malheurs des équidés touchaient davantage l’officier que ceux de ses hommes.) Beaucoup de montures de rechange se sont dispersées dans la nature. Nous espérons en retrouver quelques-unes avant l’aube mais, pour les récupérer toutes, il nous faudra des jours. Vous savez comment ça se passe quand des loups effraient des chevaux… Les hommes qui étaient chargés de les surveiller monteront la garde toutes les nuits jusqu’à notre arrivée à Caemlyn.
— Dommage pour les montures, Byar, mais nous n’avons pas des jours devant nous… Nous partirons à l’aube, et ce n’est pas négociable. Pas question d’être en retard à Caemlyn !
— Compris, seigneur capitaine.
Le vieil homme jeta un coup d’œil aux deux prisonniers, puis il dévisagea de nouveau Byar.
— Et pour expliquer ce massacre, que pourrons-nous exhiber, à part ces deux gamins ?
Byar eut une infime hésitation.
— J’ai fait écorcher le loup qui était avec eux, seigneur capitaine. Sa peau fera un très beau tapis pour votre tente…
Tire-d’Aile !
D’instinct, Perrin se débattit contre ses liens en grognant sourdement. Les cordes lui mordirent la peau, ses poignets pissant le sang, mais elles ne rompirent pas.
Pour la première fois, Byar se tourna vers les prisonniers. Alors qu’Egwene détournait la tête, Perrin constata que la cruauté faisait étrangement briller le regard de l’officier – un signe particulier, comme les flammes qui rugissaient dans les yeux de Ba’alzamon. Byar détestait les deux captifs comme si c’étaient des ennemis de toujours, pas des inconnus qu’il n’avait jamais vus avant ces dernières heures.
Perrin soutint le regard de l’officier. Avec un rictus mauvais, il s’imagina en train de lui déchiqueter la gorge.
Son rictus s’effaçant, il tenta de se ressaisir.
Lui déchiqueter la gorge ? Je suis un homme, pas un loup ! Au nom de la Lumière ! il faut que cette folie s’arrête !
Il continua néanmoins à défier Byar du regard – haine pour haine, mort pour mort.
— Fils de la Lumière Byar, je n’ai rien à faire d’un tapis en peau de loup…
La remontrance était bon enfant, en apparence en tout cas. Ça n’empêcha pas l’officier de se remettre au garde-à-vous, le regard de nouveau rivé sur le fond de la tente.
— Ne me faisais-tu pas un rapport sur nos succès de ce soir ? Si nous avons réussi quelque chose, bien sûr…
— Seigneur capitaine, la meute qui nous a attaqués comptait au moins cinquante têtes, et nous avons tué entre vingt et trente loups. Jugeant inutile de risquer la vie d’autres chevaux, je n’ai pas collecté les carcasses ce soir. Demain matin, je ferai rassembler et brûler celles qui n’auront pas été récupérées dans la nuit par nos ennemis. En plus de ces deux prisonniers, il y avait au minimum dix autres humains. Nous en avons abattu quatre ou cinq, mais je doute que nous retrouvions leurs dépouilles. Comme vous le savez, les Suppôts des Ténèbres emportent leurs morts afin de minimiser leurs pertes. L’embuscade semblait soigneusement préparée, ce qui soulève une question…
La gorge serrée, Perrin cessa d’écouter.
Elyas ? Les autres loups ? Il tenta de les localiser et n’obtint aucun résultat. Comme s’il n’avait jamais été capable de communiquer par l’esprit avec eux.
Ils sont morts, ou ils t’ont abandonné…