De quoi rire jaune, vraiment ! Il avait enfin ce qu’il voulait, mais le prix était si élevé…
Le vieil homme éclata de rire, lui, et Byar s’en empourpra d’embarras.
— Si je comprends bien, Fils de la Lumière Byar, tu estimes que nous sommes tombés dans une embuscade planifiée tendue par une cinquantaine de loups et une dizaine de Suppôts des Ténèbres ? C’est bien ça ? Bon, tu as l’excuse de l’inexpérience…
— Mais, seigneur capitaine Bornhald…
— Il y avait entre six et huit loups, Byar, et peut-être aucun autre humain que ces deux-là ! Tu es un fervent croyant, mais que sais-tu de ce qui arrive hors des villes ? Loin des rues pavées et des maisons, apporter la Lumière à l’humanité est une tout autre affaire. La nuit, les loups semblent toujours plus nombreux, et les hommes aussi. Entre six et huit, je n’en démordrai pas. (Byar s’empourpra de plus belle.) Quant à l’embuscade, tu peux l’oublier… Ils étaient là pour le point d’eau, comme nous. Pour qu’on nous ait tendu un piège, il faudrait qu’il y ait des espions ou des traîtres parmi les Fils de la Lumière. Mais l’explication la plus simple est souvent la bonne, tu l’apprendras avec les années…
À part ses joues, qui frôlaient l’écarlate, Byar était désormais plus blême qu’un cadavre. Un instant, son regard se posa sur les deux prisonniers.
Maintenant qu’il s’est fait rabrouer, pensa Perrin, il nous déteste encore plus. Mais pourquoi cette haine, pour commencer ?
— Que penses-tu de cette arme ? demanda le seigneur capitaine en brandissant la hache de Perrin.
Byar interrogea son chef du regard. Obtenant la permission de bouger, il avança et s’empara de l’arme. De prime abord, son poids le surprit, et, quand il la fit tourner au-dessus de sa tête, pour vérifier son équilibre, il passa très près du toit de la tente, mais ne l’entailla pas. À voir son adresse, on eût dit que ce jeune homme était né avec une hache au poing.
— Un équilibre remarquable, seigneur capitaine, dit-il, plein d’admiration. Un travail sobre, mais signé par un très bon armurier – voire un maître de cette profession. (Il foudroya Perrin du regard.) En aucun cas une arme de villageois, seigneur capitaine. Et encore moins de fermier !
— Exact…
Le vieil homme se tourna vers les prisonniers avec le sourire indulgent d’un grand-père qui vient de surprendre ses petits-enfants en flagrant délit de turbulence.
— Je m’appelle Geofram Bornhald, dit-il. Toi, mon garçon, tu te nommes Perrin, si j’ai bien entendu. En revanche, j’ignore ton nom, jeune fille.
Le visage de Perrin se ferma, mais son amie le regarda en secouant la tête.
— Inutile de faire l’enfant, Perrin… Mon nom est Egwene.
— Perrin et Egwene ? Pas de nom de famille ? Comme toujours, les Suppôts des Ténèbres tentent de garder leur identité secrète…
Incapable de faire mieux à cause de ses liens, Perrin se mit péniblement à genoux.
— Nous ne sommes pas des Suppôts des Ténèbres ! s’indigna-t-il.
Il n’avait pas fini sa phrase quand Byar, vif comme un serpent, se matérialisa soudain devant lui. Voyant le manche de sa propre hache voler vers sa tête, il se baissa, mais le coup l’atteignit quand même juste au-dessus d’une oreille. S’il n’avait pas bougé, l’impact lui aurait probablement fait exploser le crâne. Même là, il vit trente-six chandelles et s’écroula sur le sol, le souffle coupé.
— Vous n’avez pas le droit ! cria Egwene.
Le manche de la hache zébra l’air dans sa direction. Au dernier moment, elle se laissa tomber à côté de Perrin, évitant la terrible attaque.
— Quand on parle à un Initié de la Lumière, dit Byar, on tient sa langue, surtout si on veut la garder dans sa bouche !
Le plus terrifiant n’était pas la menace, mais le ton dépourvu d’émotion de celui qui la proférait. Comme si leur couper la langue, pour Byar, n’avait rien d’extraordinaire : une simple formalité dont il fallait parfois s’acquitter.
— Du calme, Fils de la Lumière Byar, souffla Bornhald. (Il regarda de nouveau les prisonniers.) Vous ignorez tout des Initiés de la Lumière et des seigneurs capitaines, n’est-ce pas ? Pour le bien de Byar, essayez de ne pas crier et de me contredire le moins possible. D’accord ? Je désire vous ramener sur le chemin de la Lumière, et céder à la colère ne nous avancera à rien…
Perrin coula un coup d’œil au grand Fils de la Lumière au visage émacié.
Pour le bien de Byar ?
Le seigneur capitaine, nota l’apprenti forgeron, n’avait pas dit à son subordonné de ficher la paix aux prisonniers…
Byar eut un rictus mauvais qui tira sur la peau de son visage, la tendant à craquer. À certains moments, la tête du zélateur de la Lumière ressemblait à un crâne resté trop longtemps en terre.
— J’ai entendu parler des sous-hommes qui battent la campagne avec les loups, reprit Bornhald. Vous êtes les premiers que je vois. De la vermine humaine capable de communiquer avec les loups et une pléthore d’autres créatures du Ténébreux. Répugnant, non ? J’ai bien peur que l’Ultime Bataille soit très proche…
— Les loups ne sont pas…, commença Perrin.
Voyant Byar se préparer à lui flanquer un coup de pied, il s’interrompit et recommença sur un ton plus respectueux :
— Les loups ne sont pas des créatures du Ténébreux. Au contraire, ils le détestent. Au minimum, ils abominent les Trollocs et les Blafards.
À la grande surprise de Perrin, Byar hocha sentencieusement la tête.
— Qui t’a raconté ça ? demanda Bornhald.
— Un Champion, répondit Egwene, très mal à l’aise sous le regard brûlant de haine de Byar. Les loups détestent les Trollocs, qui en ont une sainte frousse.
Perrin fut soulagé que son amie n’ait pas mentionné Elyas.
— Un Champion, soupira Bornhald. Une créature des sorcières tapies à Tar Valon… Que t’a-t-il dit d’autre, ce chien ? Qu’il combat le Ténébreux, alors qu’il est un de ses Suppôts ? Ne sais-tu pas que les Trollocs ont un museau, des crocs et un pelage de loup ?
Perrin secoua la tête pour s’éclaircir les idées. Il avait reçu un coup, c’était vrai, mais ça ne suffisait pas à expliquer sa confusion mentale. Il devait y avoir quelque chose sous cette tente, mais quoi ?
— Pas tous…, rectifia Egwene.
Perrin jeta un regard inquiet à Byar, mais il ne sembla pas avoir pris cette remarque pour un manquement aux règles de la bienséance.
— Certains ont des cornes de chèvre ou de bélier, un bec de faucon et… Enfin, tout ça, quoi !
Bornhald parut sincèrement peiné.
— Je vous donne toutes les chances, soupira-t-il, et à chaque nouvelle réponse, vous vous enfoncez un peu plus. (Il fit mine de compter sur ses doigts.) Pour commencer, vous rôdez avec des créatures du Ténébreux. (Il leva un deuxième doigt.) Ensuite, vous admettez être liés à un Champion – car il ne vous a pas confié tout ça au détour d’une rue, pas vrai ? (Un troisième doigt rejoignit les deux premiers.) Toi, mon garçon, tu avais dans ta poche une pièce de Tar Valon. Dès qu’ils quittent cette ville, les hommes sensés se débarrassent de cette monnaie – sauf s’ils servent les maudites sorcières. (Un quatrième doigt se leva.) Alors que tu es vêtu comme un paysan, Perrin, tu portes une arme de guerrier. Un indice portant à croire que tu es un conspirateur…
Bornhald marqua une courte pause avant de lever un dernier doigt.
— Tous les deux, vous savez ce que sont les Trollocs et les Myrddraals. Si loin au sud, tout le monde pense qu’il s’agit de légendes, à part quelques érudits et les gens qui ont voyagé dans les Terres Frontalières. Mais c’est peut-être votre cas… Si j’ai raison, dites-moi quels pays vous avez visités. Je connais très bien cette région du monde… Mais vous pas, dirait-on…