Bornhald regarda sa main aux cinq doigts dressés, puis il la laissa lourdement retomber sur la table. Troublé, le grand-père semblait penser que ses petits-enfants avaient poussé un peu loin la turbulence.
— Si vous me disiez comment vous en êtes venus à rôder dans la nuit avec des loups ?
Egwene fit mine de parler, mais Perrin vit tout de suite qu’elle allait raconter une des histoires qu’ils avaient mises au point. Hélas, ça ne fonctionnerait pas. Ce n’était ni l’endroit ni le moment… Et, pour improviser, ils manquaient de recul. Comment savoir où Bornhald était allé ? Quelles villes il connaissait ? S’il les surprenait à mentir, l’opinion du seigneur capitaine serait faite, et il n’en démordrait plus, les tenant pour des Suppôts des Ténèbres.
— Nous venons de Deux-Rivières, dit Perrin, devançant Egwene d’un souffle.
La jeune fille le regarda, stupéfiée, mais elle se ressaisit assez vite tandis que son ami racontait la vérité – ou, plutôt, une version arrangée de la vérité.
Partis de chez eux pour découvrir Caemlyn, les deux amis avaient entendu parler des ruines d’une très ancienne cité. Faisant un détour, ils étaient allés à Shadar Logoth, mais des Trollocs y étaient déjà. Ils avaient réussi à s’échapper puis à traverser la rivière Arinelle. Depuis, ils étaient perdus. Par bonheur, ils avaient rencontré un homme disposé à les conduire jusqu’à Caemlyn. Pas vraiment amical, il avait refusé de leur révéler son nom. Ce n’était pas bien plaisant, mais quand on avait besoin d’un guide…
Avant l’arrivée des Fils de la Lumière, la nuit même, les deux jeunes gens n’avaient pas vu l’ombre d’un loup. Effrayés, ils s’étaient cachés pour ne pas risquer d’être dévorés par les prédateurs ou tués par les cavaliers – dont ils ignoraient l’identité, un détail capital pour comprendre leur réaction.
— Si nous avions su qui vous étiez, conclut Perrin, nous serions venus vous demander de l’aide.
Byar en ricana d’incrédulité. Un détail qui n’inquiéta pas Perrin. Si le seigneur capitaine était convaincu, son subordonné ne pourrait pas leur faire de mal. À l’évidence, le jeune officier aurait cessé de respirer si son chef le lui avait ordonné.
— Où est le Champion dans cette histoire ? demanda Bornhald après un moment de réflexion.
Perrin s’était pris au piège tout seul par manque de préparation. Comme un bon petit soldat, Egwene vola à son secours :
— Nous l’avons rencontré à Baerlon… La cité étant prise d’assaut par les mineurs du coin, nous avons dû dîner à la même table que lui, dans une auberge. Pendant le repas, nous avons eu une assez brève conversation.
Bien joué, Egwene ! pensa Perrin.
— Fils de la Lumière Byar, rends-leur ce qui leur appartient. Pas les armes, bien entendu…
Voyant la stupéfaction du jeune militaire, Bornhald ajouta :
— Ou fais-tu partie des mécréants qui détroussent les malheureux aveugles à la Lumière ? Ce n’est pas une occupation recommandable, sais-tu ? Aucun voleur ne peut se vanter de marcher dans la Lumière !
Byar sembla ne pas en croire ses oreilles.
— Vous nous laissez partir ? demanda Egwene.
Perrin leva la tête pour mieux voir le seigneur capitaine.
— Bien sûr que non, mon enfant, répondit le faux grand-père, l’air attristé. Sur vos origines, je pense que vous n’avez pas menti. Les détails concernant Baerlon sont crédibles, et la mention des mineurs va très nettement dans le même sens. Mais Shadar Logoth ? Allons, très peu de gens connaissent ce nom, et la plupart sont des Suppôts des Ténèbres. De toute façon, quand on est informé de l’ancien nom de cette ville, il faut être fou pour y aller de son plein gré !
» Bref, je vous suggère de réfléchir à une version plus crédible, pendant le voyage vers Amador. Vous aurez tout le temps voulu, puisque nous ferons étape à Caemlyn. Je vous conseille vivement de vous en tenir à la vérité – et rien que la vérité ! Car la Lumière et le refus du mensonge sont les deux mamelles de la liberté…
Oubliant un peu de sa déférence mielleuse envers le capitaine, Byar se tourna vers les prisonniers et cria d’un ton outragé :
— Non, c’est hors de question ! Impossible !
Bornhald se contenta de lever un sourcil grisonnant. Aussitôt, Byar perdit toute sa superbe.
— Excusez-moi, seigneur capitaine… J’ai perdu mon sang-froid, et j’accepte d’avance d’être châtié pour cet impardonnable péché. Mais, comme vous l’avez vous-même signalé, nous ne pouvons pas arriver en retard à Caemlyn. Et des prisonniers nous retarderont, c’est une évidence.
— Que suggères-tu, dans ce cas ?
— Pour un Suppôt des Ténèbres, la sentence est toujours la même : la peine capitale… (Le ton neutre de Byar rendait ses propos plus insupportables encore.) Il n’y a jamais de trêve dans notre combat – ni de clémence pour les Suppôts des Ténèbres.
— La ferveur de ta foi est hautement louable, Fils de la Lumière Byar, mais comme je le répète souvent à mon fils Dain, l’excès de zèle est terriblement dangereux. Souviens-toi d’un des préceptes de notre Doctrine : « Aucun homme n’est assez pervers pour qu’il soit impossible de le ramener à la Lumière. » Ces deux jeunes gens ne sont pas des criminels endurcis, et il est encore possible de les arracher aux Ténèbres. Nous devons leur accorder cette chance.
Un instant, Perrin éprouva une certaine affection pour le grand-père magnanime qui retenait la main assassine de Byar.
Mais Bornhald se tourna vers Egwene :
— Si tu rejettes toujours la Lumière lorsque nous serons en Amador, je devrai te livrer aux Confesseurs. Comparé à eux, Byar est un doux rêveur.
Comme s’il regrettait d’être obligé d’agir ainsi, le capitaine parlait d’un ton compatissant. Mais rien ne l’empêcherait d’accomplir son devoir, c’était évident.
— Repens-toi, renie le Ténébreux, avance vers la Lumière, avoue tes péchés et dis-moi tout ce que tu sais sur ces loups. En échange, je t’épargnerai la douleur et tu avanceras librement au sein de la Lumière. (Profondément mélancolique, Bornhald regarda Perrin.) Mais toi, jeune Perrin de Deux-Rivières, tu as tué deux Fils de la Lumière. J’ai bien peur, mon garçon, qu’un gibet t’attende à la fin du voyage.
31
Jouer pour son dîner
Rand plissa le front pour mieux voir la colonne de poussière qui se dressait devant lui, trois ou quatre tournants plus loin. Mat se dirigeait déjà vers la haie sauvage qui poussait d’un côté de la route. À l’abri des branches couvertes de feuilles éternelles, les deux jeunes gens seraient aussi bien cachés que derrière un mur de pierre. À condition de trouver un moyen de passer de l’autre côté…
En face, il ne poussait que des buissons, et l’hiver les avait dénudés jusqu’au dernier. Au-delà, il fallait pour atteindre la forêt traverser un champ de cinq cents pas de largeur au minimum. Appartenant sans doute à une ferme abandonnée depuis peu, ce terrain découvert avait tout d’un champ de tir pour d’éventuels chasseurs.
Rand tenta d’évaluer la vitesse de la colonne et celle du vent.
Des bourrasques soudaines soulevèrent un nuage de poussière qui obscurcit tout. Battant des paupières, Rand remit bien en place le foulard noir qui lui couvrait le nez et la bouche. De plus en plus sale, la laine lui irritait la peau, mais cette protection l’empêchait d’inhaler autant de poussière que d’air. C’était le cadeau d’un fermier au long visage tout ridé par l’inquiétude.
— Je ne sais pas qui vous fuyez, avait-il dit, et je veux continuer à l’ignorer. Ma famille, vous comprenez…
Sans crier gare, l’homme avait sorti de sa poche deux longs foulards qu’il avait tendus aux fugitifs.