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— Ce n’est pas grand-chose… Ils sont à mes fils, mais ils en ont d’autres. Vous ne m’avez jamais vu, d’accord ? Les temps sont difficiles…

Rand tenait beaucoup à son foulard. Depuis qu’il avait quitté Pont-Blanc, la liste des gentillesses qu’on lui avait faites se révélait fort courte, et il y avait peu de chances qu’elle s’allonge beaucoup.

Le foulard enroulé autour de sa tête ne laissant voir que ses yeux, Mat longeait la haie en tentant d’écarter les branches verdoyantes. Rand posa la main sur le pommeau de son épée, mais il la laissa très vite retomber. Une fois déjà, se tailler un passage dans une haie avait failli les trahir. La colonne de poussière avançait vers eux depuis trop longtemps. Ça ne pouvait pas être le vent qui la soulevait…

Au moins, il ne pleuvait pas. Même les pires averses ne parvenaient pas à transformer en boue la terre battue trop compacte, mais l’eau éliminait la poussière, et c’était la seule alliée qui les prévenait un peu avant qu’ils entendent approcher leurs mystérieux poursuivants. Et parfois, c’était déjà trop tard…

— Par ici ! appela doucement Mat.

Il sembla traverser la haie comme s’il était un passe-muraille.

Rand gagna l’endroit où son ami avait disparu. Par le passé, quelqu’un avait taillé un passage. La haie ayant repoussé, c’était impossible à voir à trois pas de distance, mais, de près, on s’apercevait qu’il n’y avait qu’un fin rideau de végétation. Alors qu’il traversait à son tour, Rand entendit un roulement de sabots.

Non, ce n’était pas le vent…

S’accroupissant derrière l’ouverture un peu trop visible à son goût, Rand saisit la poignée de son épée tandis que les cavaliers passaient devant lui. Cinq, six… sept hommes en tout. Vêtus comme des villageois, mais les lances et les épées qu’ils trimballaient indiquaient clairement qu’ils n’en étaient pas. De toute façon, deux d’entre eux portaient une cuirasse cloutée de fer et un casque rond. Des gardes du corps de marchands entre deux missions, peut-être bien… Peut-être bien…

Quand l’un d’eux tourna la tête vers la haie alors qu’il passait devant l’ouverture, Rand commença à dégainer son épée. Comme un blaireau acculé par des chasseurs, Mat grogna sous son foulard et plissa bizarrement les yeux. La main droite glissée sous sa cape, il devait serrer le manche de la dague de Shadar Logoth – un réflexe conditionné dès qu’il se sentait en danger. Était-ce pour se défendre ou pour protéger l’arme ornée d’un rubis ? Rand n’aurait su le dire, mais son ami, ces derniers temps, oubliait souvent qu’il avait un arc à l’épaule.

Les cavaliers avançaient au trot, résolus à atteindre leur destination, mais sans hâte particulière. La poussière qu’ils soulevaient s’infiltrait dans la haie, se déposant sur les feuilles.

Rand attendit que le bruit des sabots soit inaudible, puis il passa prudemment la tête par l’ouverture. La colonne de poussière était déjà loin, avançant dans la direction d’où ils venaient. À l’est, le ciel était dégagé…

Le jeune homme sortit de sa cachette et regarda la colonne de poussière s’éloigner vers l’ouest.

— Ils ne nous poursuivaient pas…, souffla-t-il, à demi convaincu.

Mat émergea à son tour et regarda dans les deux directions.

— Peut-être, dit-il. Ou peut-être pas…

Sans savoir ce que son ami voulait dire exactement, Rand acquiesça.

Peut-être…

Le voyage vers Caemlyn n’avait pourtant pas commencé sous de si tristes augures.

Une fois sorti de Pont-Blanc, Rand avait passé une bonne partie de son temps à regarder par-dessus son épaule. Deux ou trois fois, il avait aperçu une silhouette qui l’incitait à retenir son souffle un instant. Un grand type mince qui marchait à longues enjambées, un homme aux cheveux blancs assis près du conducteur d’un chariot… Mais il s’était toujours agi de colporteurs ou de fermiers en route pour quelque place de marché. Thom Merrilin ne s’était pas montré et l’espoir de le revoir diminuait au fil des jours.

Sur la route, la fréquentation était impressionnante : des chariots, des charrettes, des cavaliers et des piétons… Seuls ou en groupe, selon les cas. Si les caravanes de marchands et les colonnes de cavaliers ne provoquaient jamais de véritables embouteillages – il arrivait souvent qu’il n’y ait rien en vue sur toute une longue ligne droite –, le trafic n’avait rien à voir avec celui de Deux-Rivières, où deux voyageurs se croisaient chaque fois qu’il tombait une dent à une poule.

L’essentiel des chariots, des cavaliers et des piétons se dirigeait vers l’est, comme Mat et Rand. De temps en temps, les deux jeunes gens parcouraient une courte distance dans le chariot d’un fermier local mais, le plus souvent, ils devaient se contenter de marcher. Par principe, ils évitaient tous les cavaliers. Dès qu’ils en apercevaient un, ils se cachaient et le regardaient passer. Aucun ne portait une cape noire, et, de toute façon, un Blafard ne se serait sûrement pas laissé repérer de loin. Mais pourquoi prendre des risques ? Au début, ils redoutaient uniquement les Demi-Humains. Puis les choses avaient changé…

Le premier village qu’ils traversèrent après Pont-Blanc était une copie presque conforme de Champ d’Emond. Stupéfait, Rand ralentit le pas pour mieux voir. Les toits de chaume pointus, les solides maîtresses en tablier qui échangeaient des commérages par-dessus les clôtures, les enfants qui jouaient sur le terrain communal… Tout était identique.

Enfin, presque tout… Par exemple, les femmes ne se tressaient pas les cheveux, les laissant cascader sur leurs épaules. Il y avait d’autres différences, le plus souvent minimes, mais, globalement, on se serait cru à Champ d’Emond.

Les vaches broutaient en plein village, les oies déambulaient fièrement dans les rues et les gamins, riant aux éclats, se roulaient dans la poussière qui remplaçait bien trop souvent les carrés de verdure. Quand Mat et Rand les dépassèrent, les gamins ne leur accordèrent même pas un regard. Une autre différence : dans cette région, les étrangers n’avaient rien d’extraordinaire, et deux de plus ou de moins ne changeaient pas la face du monde. Même les chiens se contentaient de lever vaguement la tête sans se donner la peine d’aboyer.

Alors que le crépuscule tombait, des lumières s’allumant derrière toutes les fenêtres, Rand eut un brûlant accès de mal du pays.

Malgré les apparences, souffla une petite voix dans sa tête, ce n’est pas chez toi ! Si tu entres dans une maison, Tam ne sera pas là pour t’y attendre. Et s’il y était, pourrais-tu le regarder en face ? Car tu sais la vérité, désormais, pas vrai ? N’étaient quelques détails comme ta véritable origine et ton authentique identité ! Tam ne délirait pas à cause de la fièvre…

Rand baissa les épaules, tentant en vain de ne pas entendre le rire moqueur qui résonnait dans sa tête.

Tu peux t’arrêter ici, si ça te chante ! Quand on n’est de nulle part, n’importe quel endroit en vaut un autre, et, de toute façon, le Ténébreux t’a marqué au fer rouge.

Sentant que Mat le tirait par la manche, Rand se dégagea et continua à observer les maisons. S’il n’avait aucune intention de s’arrêter, il voulait graver ces images dans sa mémoire.

Un fidèle reflet de Champ d’Emond – un paradis que tu ne reverras plus jamais, n’est-ce pas ?

Les traits tendus, la peau étrangement pâle, surtout autour des yeux et de la bouche, Mat revint à la charge :

— Allez, viens ! (Il regarda autour de lui comme s’il redoutait une embuscade imminente.) On ne peut pas s’arrêter si tôt…

Rand pivota lentement sur lui-même, afin de voir tout le village, puis il soupira, résigné. Pont-Blanc n’était pas très loin derrière eux. Si le Myrddraal avait pu y entrer sans être vu, rien ne l’empêcherait de fouiller de fond en comble la petite agglomération. Conscient que c’était la seule solution, Rand se laissa entraîner loin du havre de paix aux si jolis toits de chaume.