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Un peu après la tombée de la nuit, les deux amis trouvèrent un endroit où dormir, à l’ombre de buissons qui n’avaient pas encore perdu toutes leurs feuilles mortes. Après s’être rempli le ventre avec l’eau fraîche d’un petit cours d’eau tout proche, les deux garçons s’étendirent à même le sol et s’enveloppèrent dans leur cape. Un feu aurait pu les trahir, donc il valait mieux avoir froid.

Hanté par trop de souvenirs, Rand se réveilla très souvent. Chaque fois, il entendit Mat marmonner dans son sommeil des plus agités.

S’il ne fit pas de « vrais » cauchemars, Rand dormit très mal.

Tu ne reverras jamais ton foyer…

Ce ne fut pas la seule nuit que les deux jeunes gens passèrent ainsi, seule leur cape les protégeant du vent et parfois d’une pluie glaciale qui pénétrait jusque dans la moelle de leurs os. Et ce ne fut pas non plus le seul repas où ils durent se contenter d’eau fraîche. En faisant le fond de leurs poches, ils avaient encore assez d’argent pour quelques dîners dans une auberge, mais certainement pas pour la chambre qui allait avec. Hors de Deux-Rivières, tout coûtait très cher, et les prix augmentaient encore de ce côté-ci de l’Arinelle. Leur « fortune » devait être conservée pour les cas d’urgence, décidèrent d’un commun accord les deux amis.

Un après-midi, alors que leur ventre vide n’avait même plus l’énergie de crier famine, Rand mentionna la dague au pommeau rehaussé d’un rubis.

Par une journée grisâtre, sans autre refuge possible pour la nuit que de maigres buissons – et avec l’arrivée de nuages noirs qui annonçaient au minimum un crachin nocturne glacial –, vendre le trésor de Mat semblait une très bonne idée.

Rand ne s’aperçut pas tout de suite que son ami s’était arrêté net. Il s’immobilisa aussi, ses orteils heurtant rudement le devant de ses bottes. Au moins, jusque-là, il n’avait jamais eu froid aux pieds…

— Que t’arrive-t-il, Mat ? demanda-t-il en bougeant les épaules pour se désengourdir.

Son paquetage et la cape de Thom transformée en baluchon ne pesaient pas très lourd mais, à force de marcher sans manger ni se reposer vraiment, tout devenait un fardeau…

— Pourquoi tiens-tu tant à la vendre ? lâcha Mat, furieux. C’est moi qui l’ai trouvée, non ? Tu ne t’es jamais dit que j’aimerais la garder ? Pendant un temps, en tout cas ? S’il te faut de l’argent, pourquoi ne pas te débarrasser de cette fichue épée ?

Rand passa la main sur la poignée ornée d’un héron de son arme.

— Mon père m’a confié cette épée qui lui appartenait. Moi, je ne te suggérerais jamais de vendre un cadeau de ton père… Par le sang et les cendres ! tu aimes crever de faim ? Et de toute façon, si nous trouvions un acheteur, combien nous rapporterait l’épée ? Aucun fermier n’en voudrait, tu le sais très bien ! En revanche, le rubis seul nous rapporterait assez pour voyager en carrosse jusqu’à Caemlyn. Et peut-être même jusqu’à Tar Valon. En mangeant et dormant chaque soir dans les meilleures auberges ! Mais qui sait ? tu aimes peut-être l’idée de traverser la moitié du monde à pied en dormant à la belle étoile…

Les deux amis se défièrent du regard un long moment, puis Mat haussa les épaules et baissa enfin les yeux.

— À qui pourrais-je la vendre, Rand ? Un fermier nous paierait en volailles et personne ne s’est jamais acheté un carrosse avec le contenu d’un poulailler. Et si j’avais montré la dague dans les villages que nous avons traversés, les gens auraient cru que c’était le butin d’un vol. La Lumière seule sait comment ils auraient réagi.

Rand réfléchit une minute et acquiesça à contrecœur.

— Tu as raison, je dois l’avouer… Désolé, je n’aurais pas dû m’échauffer ainsi. Mais je meurs de faim et mes pieds me font un mal de chien.

— Les miens aussi…, gémit Mat. (Les deux amis repartirent d’un pas encore plus traînant.) Les miens aussi…

Comme pour le narguer, le vent se leva et lui envoya au visage un nuage de poussière aveuglant.

Par bonheur, les fermes qu’ils rencontrèrent sur leur chemin permirent aux jeunes gens de manger de temps en temps et de dormir parfois au chaud, car une meule de foin pouvait se révéler aussi agréable qu’une chambre munie d’une cheminée. Et, même quand elle n’était pas bâchée, elle faisait une excellente protection contre la pluie, si on s’y enfonçait suffisamment.

En quelques occasions, Mat parvint à voler des œufs et il réussit même un jour à traire une vache laissée seule dans un pâturage. Hélas, la plupart des fermiers avaient des chiens, et ces sales bêtes ouvraient l’œil et le bon. Selon Rand, courir un bon tiers de lieue avec des molosses aux fesses était un prix bien trop élevé pour deux ou trois œufs. Surtout lorsque la poursuite se terminait au pied d’un arbre, les fichus cabots attendant parfois des heures avant de s’en aller et de laisser les deux voleurs descendre de leur perchoir. De précieuses heures ainsi gaspillées, eh bien, c’était intolérable…

Même si ça ne l’enthousiasmait pas, Rand préférait encore approcher en plein jour des fermes où ils espéraient trouver un peu de compassion. Assez souvent, on leur lâchait quand même les chiens après sans explications – par les temps qui couraient, les étrangers étaient rarement accueillis à bras ouverts. Mais, de temps en temps, en échange d’une heure passée à couper du bois ou à puiser de l’eau, on leur donnait un repas et un lit. Enfin, une paillasse dans un coin de la grange, ce qui faisait déjà beaucoup…

Là aussi, perdre du temps à s’acquitter de corvées était intolérable. Parce que chaque minute perdue ne l’était pas pour tout le monde, bien entendu ! Très souvent, Rand se demandait quelle distance un Myrddraal pouvait couvrir en une heure. Une question angoissante qui l’incitait à ne pas traîner, même s’il adorait se régaler d’une bonne assiette de soupe préparée par une fermière ravie d’épargner du travail à son mari ou à ses fils.

Quand ils n’avaient rien à se mettre sous la dent, les jeunes gens tentaient de se consoler en pensant qu’ils arriveraient plus vite à Caemlyn. Mais, lorsqu’on mourait de faim, les raisonnements de ce genre ne tenaient jamais bien longtemps la route.

Alors, perdre du temps ou mourir d’inanition ? Si Rand avait du mal à trancher, Mat s’inquiétait encore plus que lui, car il ne redoutait pas seulement d’éventuels poursuivants…

— Que savons-nous de ces gens ? demanda-t-il un après-midi alors que les deux garçons nettoyaient l’étable d’une petite ferme.

— Au nom de la Lumière ! que savent-ils de nous ? répliqua Rand avant d’éternuer un bon coup.

Les deux amis travaillaient torse nu, respirant abondamment la poussière que soulevaient leurs fourches.

— La seule certitude, reprit Rand, c’est qu’ils nous régaleront d’agneau rôti et nous permettront de dormir dans un vrai lit…

Mat enfonça sa fourche dans le mélange de paille et de fumier qui couvrait le sol, puis il jeta un regard soupçonneux au fermier qui revenait du fond de l’étable, un seau dans une main et son tabouret de traite dans l’autre. Lorsqu’il vit que le jeune homme le regardait, le petit homme voûté à la peau tannée et aux fins cheveux gris ralentit le pas. Puis il détourna les yeux et sortit en trombe de l’étable, renversant du lait dans sa hâte de ficher le camp.

— Il mijote un sale coup, j’en suis sûr…, souffla Mat. Tu as vu comment il a fui mon regard ? Pourquoi ces gens sont-ils si gentils avec deux vagabonds qu’ils n’ont jamais vus de leur vie ? Tu peux répondre à ça ?