— La femme a dit que nous lui rappelions ses petits-enfants. Vas-tu cesser de t’inquiéter au sujet de nos hôtes ? Ce sont nos poursuivants qui devraient t’angoisser…
— Ils mijotent un sale coup, répéta Mat, entêté.
Leur travail terminé, les deux amis se lavèrent avec l’eau de l’abreuvoir, juste devant l’étable. Alors que le soleil couchant allongeait démesurément leurs ombres, ils gagnèrent la ferme, Rand finissant de se sécher avec sa chemise.
Appuyé à sa canne – une massue plutôt – avec une nonchalance un peu trop étudiée, le fermier les attendait à la porte de sa demeure. Derrière lui, sa femme tirait nerveusement sur son tablier en se mordillant la lèvre inférieure.
Rand soupira d’accablement. À l’évidence, Mat et lui ne leur rappelaient plus du tout leurs petits-fils.
— Nos fils viennent nous voir ce soir, dit le vieil homme. Navré, mais j’avais oublié. Quatre solides gaillards dans la fleur de l’âge ! Ils seront là d’une minute à l’autre. Alors, pour les lits, ce ne sera pas possible…
La fermière tendit à Rand un petit paquet emballé dans une nappe.
— Du pain, du fromage, des cornichons et un peu d’agneau. Assez pour deux repas, peut-être…
« Prenez ça et partez ! » semblaient dire les yeux cernés de rides de la vieille dame.
Rand s’empara du paquet.
— Merci… Je comprends. Mat, on s’en va !
Tout en enfilant sa chemise, Mat suivit son ami en maugréant. Avant de s’arrêter pour dîner, Rand préférait mettre autant de distance que possible entre la ferme et eux. Comme presque tout le monde dans la région, le vieux type avait un chien…
L’affaire aurait pu plus mal finir. Trois jours plus tôt, on leur avait lâché les molosses après alors qu’ils travaillaient encore. Les chiens, le fermier et ses deux fils armés de massues les avaient poursuivis sur un bon quart de lieue avant de renoncer.
Au moment de détaler, les deux garçons avaient à peine eu le temps de prendre leurs affaires.
Et le fermier, lui, brandissait un arc où était encochée une flèche à pointe barbelée.
— Ne revenez jamais ! avait-il crié. J’ignore ce que vous avez en tête, mais je ne veux pas revoir vos yeux sournois !
Mat avait saisi son arc et fait mine de se retourner.
— Tu perds la tête ? lui avait lancé Rand, le tirant par le bras.
Depuis, le jeune berger de Champ d’Emond se demandait si s’arrêter dans des fermes en valait la peine. Chaque jour, Mat se méfiait un peu plus des gens qu’il ne connaissait pas, et il était de moins en moins capable de le cacher. En supposant qu’il essaie encore… Pour le même volume de travail, les repas devenaient de plus en plus frugaux et très souvent, on ne leur proposait même pas de dormir dans l’étable.
À la ferme des Grinwell, Rand trouva enfin la solution à tous leurs problèmes. Ou, du moins, il en eut l’impression.
Maître Grinwell et sa femme avaient neuf enfants, l’aînée ayant à peine un an de moins que les deux voyageurs. Solidement bâti lui-même, et disposant de plusieurs « assistants », le fermier n’avait sûrement pas besoin d’aide. Pourtant, il étudia les deux jeunes gens un long moment, fronçant les sourcils devant leurs habits tout crottés, et se demanda à voix haute quel travail il pourrait bien leur confier. S’ils devaient s’asseoir à sa table, dit alors sa femme, pas question que les deux garçons portent des frusques crasseuses. C’était justement jour de lessive et, pendant qu’ils travailleraient, de vieilles affaires de son mari leur suffiraient amplement. Devant le sourire de la fermière, Rand pensa à maîtresse al’Vere – même si la paysanne était blonde, une couleur de cheveux qu’il voyait pour la première fois.
Mat lui-même fut rassuré par la gentillesse de maîtresse Grinwell. Quant à la fille aînée, eh bien, elle l’incita à baisser davantage encore sa garde.
Belle brune aux yeux noirs, Else souriait aux deux garçons dès que ses parents avaient le dos tourné. Alors qu’ils travaillaient dans l’étable, déplaçant des tonneaux et des sacs de grain, elle se percha sur la porte d’une stalle et les regarda en fredonnant et en mâchouillant le bout de sa très longue natte.
Rand semblait l’intéresser tout particulièrement. Tentant d’abord d’ignorer le regard insistant d’Else, il finit par enfiler la chemise prêtée par maître Grinwell. Le serrant aux épaules et trop courte pour entrer dans son pantalon, la liquette était quand même mieux que rien. Tandis qu’il s’habillait, Else éclata de rire. Cette fois, s’ils se faisaient courser, ce ne serait peut-être pas à cause de Mat…
Perrin saurait s’y prendre…, pensa Rand. Il lancerait quelques blagues, et la fille serait pliée de rire au lieu d’essayer d’allumer deux malheureux voyageurs…
Hélas, aucune remarque désinvolte ni aucune plaisanterie bien sentie ne vint à l’esprit de Rand. Et, chaque fois qu’il regardait Else, elle lui adressait un sourire sans ambiguïté. Exactement le genre qui inciterait son père à lâcher les chiens, s’il s’en apercevait…
Incidemment, elle fit savoir à Rand qu’elle aimait les hommes de grande taille. Dans le coin, tous les garçons étaient courts sur pattes, il aurait fallu être aveugle pour ne pas le remarquer. Tandis que Mat ricanait bêtement, Rand essaya de se concentrer sur la fourche qu’il maniait depuis peu.
Les plus jeunes enfants, par bonheur, faisaient une agréable diversion. Dès qu’il était entouré de gamins, Mat devenait moins méfiant, et c’était déjà ça de gagné.
Après le dîner, tout le monde s’installa devant la cheminée. Alors que maître Grinwell, assis dans son fauteuil préféré, bourrait soigneusement sa pipe, sa femme s’affairant à repriser les chemises qu’elle avait lavées dans l’après-midi, Mat sortit les balles de couleur du trouvère et se mit à jongler.
Il ne donnait jamais de « représentation » quand il n’y avait pas d’enfants. Les petits Grinwell rirent aux éclats lorsqu’il fit semblant de laisser tomber les balles, les récupérant à la dernière seconde, et ils applaudirent à tout rompre les diverses figures qu’exécuta Mat – dont un cercle à six balles qu’il faillit réellement rater. Ce semi-échec ne lui valut pas de critiques, maître Grinwell et sa femme applaudissant avec autant d’enthousiasme que leurs enfants.
Quand Mat eut terminé, alors qu’il multipliait les révérences avec une grâce théâtrale que Thom n’aurait pas reniée, Rand sortit la flûte du trouvère de son étui.
Saisir l’instrument lui serrait toujours un peu le cœur, comme s’il réveillait ainsi tous ses souvenirs du pauvre Thom Merrilin. Sauf pour s’assurer qu’elle était toujours en bon état, il ne sortait jamais la harpe – un instrument, selon le trouvère, bien trop délicat pour les « grosses pognes maladroites » d’un paysan. En revanche, chaque fois qu’un fermier les gardait à dîner, il jouait de la flûte à la fin du repas. Un petit bonus offert à son hôte et une façon d’entretenir la flamme du souvenir – un hommage que le trouvère défunt avait largement mérité.
La jonglerie de Mat ayant déridé le « public », Rand opta pour Trois filles dans la prairie. Les deux époux tapèrent dans leurs mains pour l’accompagner et les plus jeunes enfants dansèrent devant le feu – même le plus petit garçon, qui tenait à peine debout, réussit à gambiller en rythme.
Lors du concours de Bel Tine, Rand n’aurait sûrement pas gagné un prix, et il le savait. Mais grâce aux leçons de Thom, il n’aurait pas été gêné de participer…
Else était assise en tailleur devant la cheminée. Dès qu’il eut fini de jouer, elle se tourna vers Rand et souffla :
— Tu joues merveilleusement bien. Je n’ai jamais rien entendu de si beau…
Maîtresse Grinwell cessa soudain de repriser, regarda sa fille puis étudia longuement Rand.