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Gêné par cet examen, le jeune homme laissa tomber l’étui de la flûte – car il avait décidé de ranger l’instrument. Si la fermière l’accusait de vouloir séduire sa fille… Conscient que la situation se dégradait, il remit l’instrument à ses lèvres et joua un autre morceau. Puis un autre, et encore un autre… Alors que maîtresse Grinwell ne le quittait pas des yeux, il interpréta Le vent qui fait trembler les saules, Revenir de la brèche de Tarwin, Le Coq de maîtresse Aynora et Le Vieil Ours noir.

Presque tout son répertoire y passa – en vain, car maîtresse Grinwell ne détourna plus les yeux de lui. Sans dire un mot, elle semblait l’évaluer, comme s’il était un dangereux prédateur.

Très tard dans la soirée, maître Grinwell se leva, sourit d’aise et se frotta les mains avec ravissement.

— Eh bien, ce fut un grand moment, mais nous devrions être couchés depuis longtemps. Les joyeux vagabonds n’ont pas d’horaires mais, dans une ferme, on doit se lever avec le soleil. Jeunes gens, sachez que j’ai payé cher, dans certaines auberges, pour des représentations qui ne valaient pas la vôtre…

— Mon époux, ils méritent une récompense, dit maîtresse Grinwell en soulevant de terre son dernier-né, qui dormait depuis un bon moment devant le feu. L’étable n’est pas un endroit agréable pour dormir. Qu’ils prennent la chambre d’Else, et elle dormira avec moi…

La jeune fille fit la grimace. Bien qu’elle eût pris la précaution de garder la tête baissée, Rand s’en aperçut – et il aurait juré que ça n’avait pas échappé à sa mère.

— Oui, approuva maître Grinwell, c’est bien mieux que l’étable. Si partager un lit ne vous dérange pas, bien sûr…

Sous le regard de la fermière, Rand sentit qu’il s’empourprait.

— J’aimerais bien t’entendre jouer encore, mon garçon, ajouta le fermier. Et voir ton ami jongler. Demain, vous pourriez nous aider à…

— Ils devront partir très tôt, mon époux, intervint maîtresse Grinwell. Arien est le prochain village sur leur chemin et, s’ils veulent tenter leur chance à l’auberge, il ne faudra pas qu’ils lambinent…

— C’est bien vrai, maîtresse, acquiesça Rand. Et merci beaucoup.

La fermière eut un sourire pincé, comme si elle savait très bien qu’il ne la remerciait pas seulement de son conseil, son délicieux dîner et son hospitalité…

Le lendemain, Mat taquina Rand toute la journée au sujet d’Else. Avide de parler d’autre chose, le jeune berger repensa à la suggestion indirecte des époux Grinwell : essayer de jouer dans des auberges pour se gagner le gîte et le couvert. Au moment du départ, alors qu’Else semblait toute dépitée – contrairement à sa mère, qui ne cachait pas son intense soulagement –, il s’agissait simplement d’une diversion destinée à river le clapet de Mat. Mais lorsqu’ils arrivèrent à Arien, l’idée avait fait son chemin.

Alors que le soir tombait, ils entrèrent dans l’unique auberge du village, et Rand alla parler au patron. Pour le convaincre, il joua Un bac sur la rivière – Chère Sara, pour l’aubergiste rondouillard – et un extrait de La Route de Dun Aren. Mat jongla un peu, achevant de persuader leur interlocuteur.

Ce soir-là, ils se régalèrent d’un bon steak et de pommes de terre sautées puis dormirent dans un lit bien chaud. Située sous les combles, la chambre était la plus petite de l’établissement, et ils avaient dû attendre pour manger le milieu d’une très longue soirée passée à jouer et à jongler, mais le jeu en valait largement la chandelle. De plus, les deux voyageurs n’avaient pas gaspillé une seule heure de jour, accentuant peut-être leur avance sur quiconque les poursuivait. Cerise sur le gâteau, les clients de l’auberge ne s’étonnèrent pas que Mat leur jette de fréquents regards soupçonneux. Certains se dévisagèrent même avec quelque méfiance – en ces temps troublés, se défier des étrangers n’avait rien d’extraordinaire, et une auberge en accueillait toujours un certain nombre.

Même s’il dut subir la logorrhée nocturne de Mat, Rand passa sa meilleure nuit depuis qu’ils avaient quitté Pont-Blanc. Le matin, l’aubergiste leur proposa de rester un ou deux jours de plus. Devant leur refus, il demanda à un fermier de leur faire un bout de conduite. Trop ivre pour rentrer chez lui la veille, le brave Eazil Forney les installa à l’arrière de sa charrette et leur fit économiser une bonne lieue de marche.

Cette façon de voyager devint une agréable routine. Avec un peu de chance, et l’aide d’un fermier compatissant et de son chariot, les deux amis parvenaient presque toujours à atteindre un village avant la nuit. Et, quand il y avait plus d’une auberge dans l’agglomération, les tenanciers finissaient par mettre leurs services aux enchères, une fois qu’ils les avaient vus à l’œuvre. S’ils étaient encore loin du niveau d’un vrai trouvère, les deux garçons valaient bien mieux que les amateurs maladroits qui se produisaient de temps en temps dans ces coins reculés. Grâce à la concurrence, ils obtenaient une meilleure chambre – très souvent avec deux lits – et des portions de nourriture bien plus généreuses. Le matin, il y avait toujours un fermier affligé d’une gueule de bois pour leur faire un brin de conduite – voire un marchand suffisamment séduit par leur prestation pour leur offrir une place gratuite dans un de ses chariots.

Rand commença à penser qu’ils avaient réglé tous leurs problèmes, du moins jusqu’à ce qu’ils atteignent Caemlyn.

Mais ils arrivèrent un soir à Quatre Rois…

32

Quatre Rois dans les ombres

Plus grand que la moyenne, le village restait pourtant trop modeste pour porter un nom si ronflant. Quatre Rois, rien que ça ! Comme toujours, la route de Caemlyn traversait le centre de l’agglomération, mais une autre voie très fréquentée y passait, venant du sud. En principe, les villages étaient des carrefours commerciaux et des lieux de réunion pour les fermiers du coin. Mais, à Quatre Rois, les fermiers étaient très rares, et le village survivait essentiellement grâce aux caravanes de marchands qui s’y arrêtaient régulièrement. En chemin pour Caemlyn ou au contraire pour les cités minières des montagnes de la Brume, au-delà de Baerlon, ces convois venaient en partie de Lugard – enfin, ceux qui allaient vers les mines, car pour gagner Caemlyn, les habitants de Lugard disposaient d’un itinéraire beaucoup plus direct.

À cause de la rareté des fermes – juste suffisantes pour alimenter le village et survivre elles-mêmes –, toute l’économie de Quatre Rois tournait autour des marchands, des conducteurs de chariot, des gardes du corps et des divers ouvriers qui chargeaient et déchargeaient les cargaisons.

Partout dans le village, des zones spéciales accueillaient des dizaines de chariots serrés les uns contre les autres et surveillés par des sentinelles furieuses d’être privées d’une soirée de réjouissances. Les étables et les écuries abondaient et ne désemplissaient quasiment jamais. En l’absence d’un terrain communal, les enfants jouaient en pleine rue, au milieu des ornières, évitant adroitement les véhicules dont les conducteurs les accablaient d’injures. Les cheveux cachés sous un foulard, les femmes du coin gardaient les yeux baissés et marchaient à grands pas sous les commentaires égrillards des étrangers – dont l’audace parvint d’ailleurs à faire rougir Rand. Et Mat aussi, ce qui était déjà beaucoup plus surprenant.

Ici, les femmes ne bavardaient pas de jardin à jardin, parce que les maisons aux façades défraîchies, plaquées les unes aux autres, étaient séparées par de simples allées étroites. Les lourds volets, sur les fenêtres, attendaient depuis si longtemps d’être ouverts que leurs gonds étaient rongés par la rouille.