Montant des ateliers des maréchaux-ferrants, des salles communes des auberges et des chariots qui sillonnaient les rues, le vacarme paraissait ne jamais devoir cesser.
Rand se laissa glisser de l’arrière d’un chariot bâché – encore un marchand reconnaissant et courtois – et étudia la façade peinte en vert et en jaune d’une auberge. Grâce à ses couleurs, l’établissement lui avait littéralement sauté aux yeux… Alors que Mat rejoignait son ami, la caravane de chariots continua imperturbablement son chemin. En son sein, personne n’avait remarqué que les deux « passagers » venaient de débarquer. En cette fin de journée, tous les conducteurs n’avaient que deux idées en tête : confier les chevaux à des palefreniers et gagner une accueillante auberge.
Rand trébucha dans une ornière puis bondit sur le côté pour éviter le chariot lourdement chargé qui lui fonçait dessus. En passant, le conducteur insulta copieusement le piéton qu’il avait failli écraser.
Sans un mot ni un regard, une villageoise contourna Rand et continua son chemin au pas de course.
— Cet endroit ne me dit rien qui vaille, annonça le jeune berger. (Dans la cacophonie, il lui semblait entendre de la musique, mais bien malin qui aurait pu dire d’où elle provenait.) Mat, on devrait peut-être filer, pour une fois…
— Et dormir dans des broussailles, alors qu’il risque de pleuvoir comme vache qui pisse ? Tu as vu le ciel ? Désolé, mais j’ai repris l’habitude de me coucher dans un lit douillet… (Mat tendit l’oreille, puis eut un grognement satisfait.) Je doute qu’il y ait des musiciens dans toutes les auberges… En tout cas, il n’y aura pas de jongleur…
Ajustant la position de l’arc qu’il portait à l’épaule, il se dirigea vers la porte peinte en jaune vif. Bien que dubitatif, Rand lui emboîta le pas.
Il y avait des musiciens – cithare et tambourins, une combinaison classique – mais on ne les entendait quasiment pas sous les cris et les rires de la clientèle. Dans ces conditions, Rand ne tenta même pas de parler à l’aubergiste. Les deux établissements suivants se révélèrent eux aussi sans intérêt. Alors que des musiciens tentaient en vain de se faire entendre, les clients déjà bien éméchés vidaient chope sur chope en tentant de lutiner des serveuses qui évitaient leurs grosses paluches avec la désinvolture souriante de l’habitude. Les murs tremblaient à cause du boucan, et la puanteur – un mélange de mauvaise sueur et de vin bouchonné – valait largement celle d’une étable.
Mais où étaient les marchands si délicats dans leur tenue de velours et de soie ? Pas dans les salles communes, bondées de rustauds mal fagotés. Mais probablement dans des salons privés, à l’étage, où on épargnait à leur nez et à leurs oreilles les divers outrages réservés à la populace.
Mat et Rand passèrent simplement la tête à l’intérieur de ces immondes gargotes. Finalement, ils allaient peut-être bien devoir continuer leur chemin…
La quatrième auberge, Au Charretier Dansant, ne laissait filtrer aucun son dans la rue. Aussi tape-à-l’œil que les précédentes, elle semblait en moins bon état, en tout cas vue de l’extérieur.
Dans la salle commune, une demi-douzaine de clients, tête baissée sur leur chope, ruminaient de sombres pensées chacun dans leur coin. Les affaires allaient mal, mais il ne devait pas en avoir été toujours ainsi, si on considérait le nombre de serveuses qui allaient et venaient entre les tables. Rand en compta six, à savoir autant que de clients. À voir la poussière qui couvrait le plancher et les toiles d’araignée qui s’accumulaient au plafond, elles auraient pu trouver de quoi s’occuper utilement. Mais elles préféraient papillonner, histoire qu’on ne remarque pas qu’elles se la coulaient douce.
Alors que les premiers roulements de tonnerre se faisaient entendre dans le ciel de Quatre Rois, un type mince aux longs cheveux raides se tourna vers les deux jeunes gens :
— Vous voulez quoi ? lança-t-il en s’essuyant les mains sur le devant de son tablier crasseux. (Rand se demanda si le vêtement n’était pas plus sale que les pognes de l’homme…) Alors, vous accouchez ? (Troublé, Rand s’avisa soudain que ce rustre était le premier aubergiste maigre qu’il voyait de sa vie.) Commandez quelque chose ou fichez le camp ! Bon sang ! vous n’avez jamais vu un patron d’auberge, pour me regarder comme ça ?
Sans se démonter, Rand débita le petit discours qu’il avait mis au point au fil des jours.
— Je joue de la flûte et mon ami est jongleur. Voilà un moment que vous n’avez plus vu de si bons saltimbanques ! En échange d’un repas et d’une chambre, nous remplirons votre salle commune.
Cette promesse rappela au jeune homme les auberges où Mat et lui étaient déjà passés. En particulier la dernière, où un ivrogne avait failli lui vomir sur les pieds. Décidément, il valait peut-être mieux ne pas insister.
Mais Mat tenait tant à dormir au chaud.
— Les clients que nous attirerons vous rembourseront dix ou vingt fois ce dérisoire investissement. Alors, pourquoi vous… ?
— J’ai un joueur de cymbalum, grogna l’aubergiste.
— Saml Hake, intervint une serveuse, tu as un ivrogne qui essaie de jouer du cymbalum ! (Les bras lestés d’un plateau, la jeune femme rondelette s’arrêta au niveau des deux garçons et leur sourit.) Un soir sur deux, cet abruti n’y voit pas assez clair pour retrouver la salle commune. Et là, ça fait deux jours qu’il s’est volatilisé.
Sans quitter Rand et Mat du regard, Hake gifla la pauvre fille, qui cria de surprise et bascula en arrière sur le plancher crasseux. Le cruchon qui trônait sur son plateau se brisa, et du vin se répandit dans la poussière.
— Je retiendrai le vin et le cruchon sur tes gages, grogna Hake. Et maintenant, au travail, les clients n’aiment pas attendre, surtout quand ils te voient paresser comme ça…
Comme la gifle, le ton du tenancier était presque… nonchalant. Habitués, les clients n’avaient même pas levé les yeux et les autres serveuses détournaient délibérément la tête.
La victime de Hake se massa la joue tout en le foudroyant du regard. Mais elle se redressa, ramassa le plateau et le cruchon brisé et fila sans dire un mot.
L’aubergiste étudia les deux jeunes gens, son regard s’attardant un moment sur l’épée à la poignée ornée d’un héron.
— Bon, je peux vous proposer deux paillasses, dans une remise vide, au fond de l’auberge. Les chambres sont trop chères pour être gaspillées. Quant au repas, vous le prendrez lorsque tout le monde sera parti. En principe, il devrait rester quelque chose…
Rand regretta qu’il s’agisse de la dernière auberge de Quatre Rois. Depuis Pont-Blanc, il avait fait l’expérience de la froideur, de l’indifférence et de la franche hostilité des gens. Mais rien ne l’avait jamais mis aussi mal à l’aise que ce village et cet aubergiste. Il tenta bien de se convaincre que c’était à cause de la crasse et du boucan, mais ça ne changea rien. Mat regardait Hake avec plus de méfiance encore que d’habitude, mais il ne semblait pas décidé à dormir dehors avec l’orage qui s’annonçait.
— Les paillasses feront l’affaire si elles sont propres, avec des couvertures pas trop mitées. En revanche, nous mangerons deux heures après la tombée de la nuit, à la minute près, et vous nous servirez ce que vous avez de mieux. Maintenant, nous allons vous donner un avant-goût de ce que nous savons faire.
Rand tendit la main vers l’étui de sa flûte, mais Hake secoua la tête.
— Inutile ! Mes clients se satisferont de n’importe quels sons qui ressemblent à de la musique… (Hake regarda de nouveau l’épée de Rand et eut un sourire glacial.) D’accord pour l’heure du repas, mais si vous ne remplissez pas la salle, vous finirez la nuit dehors !