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L’aubergiste désigna deux costauds assis le dos contre le mur. Ces gaillards-là ne buvaient pas et ils n’avaient pas l’air commodes. Voyant que leur patron leur faisait signe, ils hochèrent la tête, le regard rivé sur les deux jeunes gens.

Rand posa la main sur le pommeau de son épée. Avec un peu de chance, l’angoisse qui lui serrait la gorge ne se verrait pas sur son visage.

— Un marché est un marché, dit-il simplement. Si chacun fait sa part, il n’y aura pas de problème…

Un court instant, Hake lui-même sembla mal à l’aise.

— C’est exactement ce que j’ai dit, non ? Bon, au travail, tous les deux ! Ce n’est pas en discutaillant que vous ferez venir du monde.

Hake oublia les deux artistes et défoula sa mauvaise humeur sans doute chronique sur les serveuses – comme si elles étaient en train de négliger cinquante clients, et pas six !

Au fond de la salle, près de la porte de derrière, Rand repéra une petite estrade sur laquelle il alla installer un petit banc, entreposant derrière sa cape, son paquetage, le baluchon de Thom et sa précieuse épée.

Avait-il eu raison de continuer à porter ouvertement l’arme ? Les épées n’étaient pas rares, mais le héron attirait l’attention des gens et stimulait les spéculations. Ce n’était pas vrai pour toutes les personnes que les deux garçons croisaient, par bonheur, mais Rand avait les entrailles nouées chaque fois que quelqu’un regardait son arme avec insistance. Quelle meilleure piste aurait-il pu laisser aux Myrddraals, en supposant qu’il leur en faille une ? Une hypothèse qui semblait hélas fausse…

Quoi qu’il en soit, Rand n’avait aucune envie de ne plus porter l’arme à la hanche. C’était un cadeau de Tam et, tant qu’il ne s’en défaisait pas, cela préservait un lien entre eux – exactement le type de connexion qui autorisait Rand à tenir encore Tam pour son père.

Trop tard, maintenant…, pensa-t-il.

Sans trop savoir ce qu’il avait voulu dire, le jeune homme comprit que c’était la stricte vérité. Les mots « trop tard » décrivaient parfaitement ce qu’il éprouvait.

Lorsque retentirent les premières notes du Coq dans le Nord, les six clients levèrent la tête avec un bel ensemble et les deux videurs les imitèrent. À la fin du morceau, tout ce joli monde applaudit, y compris le duo de gros bras. Mat enchaînant avec un exercice particulièrement spectaculaire – une roue de balles multicolores –, des vivats saluèrent sa prestation. Dehors, l’orage se faisait toujours attendre, et ce n’était pas bon signe. À coup sûr, une averse menaçait.

Le bouche à oreille faisant son effet, l’auberge fut bientôt remplie d’hommes qui parlaient et riaient trop fort pour que Rand puisse bien entendre sa propre musique. Le tonnerre s’étant mis de la partie, ça ne changeait de toute façon pas grand-chose. Les éclairs zébraient le ciel derrière chaque fenêtre et tous les nouveaux clients arrivaient trempés jusqu’aux os.

Dès que Rand cessait de jouer, des voix lui criaient des titres de morceau ou de chanson. Même si la plupart de ces titres lui étaient inconnus, quand il demandait qu’on lui fredonne quelques notes, le jeune homme s’apercevait souvent qu’il ne connaissait que ça. Ce phénomène n’étant pas nouveau, il ne s’en étonna pas. Ici, Jolly Jaim devenait Rhea Fling. Quelques jours auparavant, dans un autre village, il s’agissait de Couleurs du soleil.

Certains titres changeaient d’une agglomération à l’autre. D’autres semblaient presque immuables. De plus, pendant ce voyage, Rand avait appris de nouveaux airs.

Le Colporteur ivre comptait parmi les ajouts à son répertoire. Dans certains villages, on connaissait cet air sous le titre Un Zingaro dans la cuisine. Parfois, le rapport n’était pas vraiment évident. En revanche, lorsque Deux rois à la chasse devenait Deux chevaux au galop, les points communs sautaient aux yeux.

Rand joua pratiquement tous les airs qu’il connaissait, mais son public se révéla insatiable.

Une partie des clients voulaient revoir jongler Mat. De temps en temps, des bagarres éclataient entre amoureux de la musique et partisans de la jonglerie. En une seule occasion, un type sortit son couteau. Alors qu’une femme criait de terreur, un second homme s’était levé de sa table, du sang ruisselant sur le visage. Mais Jak et Strom, les deux videurs, avaient mis un terme à l’incident avec une impartialité louable. Ne faisant ni une ni deux, ils avaient expulsé les fauteurs de troubles après leur avoir un peu caressé les côtes. En cas de problème, c’était leur tactique, et elle fonctionnait bien. Pendant qu’ils expulsaient les deux idiots, personne n’avait accordé d’attention à ce qu’ils faisaient.

Dès qu’une serveuse baissait un peu sa garde, les clients ne se gênaient pas pour la peloter. Plus d’une fois, sans grand enthousiasme mais avec le professionnalisme qu’ils chérissaient tant, Jak et Strom durent intervenir pour sauver la mise à une des femmes.

Hake injuriait immanquablement les malheureuses victimes d’ignobles mufles. À l’évidence, il les tenait pour responsables de ces débordements, et leur mine contrite laissait penser qu’elles partageaient cette opinion – ou n’étaient pas prêtes à contredire l’homme qui leur versait des gages.

Les serveuses étaient terrorisées par leur patron, même quand il ne leur cherchait pas de noises. Comment ces femmes faisaient-elles pour supporter un tyran pareil ? Y avait-il une raison secrète ?

L’aubergiste souriait chaque fois qu’il regardait en direction des artistes. Très vite, Rand s’avisa qu’il ne les regardait pas vraiment. En réalité, ses yeux erraient dans leur dos, cherchant l’endroit où était rangée l’épée au héron.

À une occasion, lorsque le jeune homme posa sa flûte parée d’or et d’argent derrière sa chaise, l’instrument fut aussi gratifié d’un sourire par l’inquiétant aubergiste.

Lorsqu’il changea de place avec Mat, revenant sur le devant de la scène, Rand en profita pour souffler quelques mots à l’oreille de son ami. Même ainsi, il dut crier assez fort.

— Hake a l’intention de nous détrousser…

Mat se contenta d’acquiescer, comme s’il le savait depuis toujours.

— Oui, il faudra bien fermer notre porte, cette nuit…

— Pardon ? Jak et Strom peuvent la démolir à coups de poing, si ça leur chante. Il faut filer d’ici, c’est tout !

— Attendons d’avoir mangé, au moins… Dans la salle commune, nous ne risquons rien.

Dans la salle, justement, les clients réclamaient à grands cris la suite de la représentation et Hake foudroyait ses artistes du regard.

— En plus, tu as envie de dormir dehors, ce soir ?

Un éclair particulièrement puissant vint ponctuer cette question. Le roulement de tonnerre qui allait avec occulta un instant tous les autres sons.

— Je veux partir d’ici en un seul morceau, dit Rand.

Mais son ami s’était déjà assis sur un tabouret pour prendre un petit moment de repos. Résigné, le jeune berger interpréta La Route de Dun Aren sur sa flûte. Dans cette auberge, le morceau faisait un malheur. Alors qu’il l’avait déjà joué quatre fois, on continuait à le lui réclamer.

Sur le fond, Mat avait raison, et c’était bien le problème. Rand aussi avait le ventre creux, et il ne voyait pas ce que pouvait faire Hake devant une foule sans cesse grandissante de témoins. Pour chaque ivrogne jeté dehors par Jak et Strom, deux nouveaux clients entraient dans les cinq minutes suivantes. La jonglerie et la musique les intéressaient, certes, mais ils venaient surtout pour boire et harceler les serveuses.

Un seul homme faisait exception à la règle.

Et il se démarquait de toutes les façons possibles de la clientèle du Charretier Dansant.