Un marchand de Pont-Blanc pouvait avoir des raisons très légitimes de se rendre à Caemlyn.
Et d’inspecter la moitié des auberges avant de choisir celle où tu te produis ? Et de te regarder comme si tu étais la personne qu’il cherchait ?
Rand eut soudain conscience de l’eau qui ruisselait dans son dos. Si sa cape était d’une excellente texture, elle n’avait pas vocation à supporter un déluge pareil. Pataugeant dans des flaques de boue, il retourna aussi vite que possible à l’auberge.
Et se retrouva face à Jak, qui bloquait la porte.
— On se promène seul dans le noir ? C’est dangereux, mon garçon !
D’un regard autour de lui, Rand vérifia ce qu’il redoutait : la cour était déserte, à part le videur et lui. Avide de s’approprier la flûte et l’épée, Hake avait-il décidé de décevoir les clients qui attendaient la suite du spectacle ?
Rand posa la main droite sur le pommeau de son épée. Avec la gauche, il essuya l’eau qui lui brouillait la vue.
— Votre patron pense que les buveurs resteront pour sa mauvaise bière, et qu’il n’a donc plus besoin de nous ? Si c’est le cas, disons que nous sommes quittes avec le repas. Bien entendu, nous partirons sur-le-champ…
Bien au sec sous un auvent, le videur regarda la pluie et ricana :
— Avec ce temps ? (Jak baissa les yeux sur l’arme de Rand.) Nous avons fait un pari, Strom et moi. Il pense que tu as volé cette épée à ta vieille grand-mère. Moi, je crois qu’elle t’a fait faire le tour de la porcherie à grands coups de pied dans les fesses, puis qu’elle t’a pendu dehors pour que tu sèches. (Jak eut un rictus plein de haine.) La nuit est encore longue, mon garçon…
Rand avança et le videur s’écarta pour le laisser passer.
Une fois dans la cuisine, le jeune homme retira sa cape et se rassit près de Mat, sur le banc qu’il avait quitté quelques minutes plus tôt. Son ami s’attaquait à une troisième assiette. Mangeant plus lentement, il se concentrait comme s’il avait décidé de tout engloutir, et tant pis s’il en crevait…
Jak entra et se campa près de la porte du fond. La cuisinière elle-même, pourtant une bavarde impénitente, ne manifesta aucune intention de lui faire la conversation.
— Il vient de Pont-Blanc, souffla Rand.
Inutile de préciser de qui il parlait…
Un morceau de bœuf piqué au bout de sa fourchette, Mat se tourna vers le jeune berger. Conscient que Jak les épiait, Rand fit semblant de s’intéresser à la nourriture. À mi-voix, il raconta à Mat ce qu’il avait vu – et lui résuma la conversation des quatre femmes, au cas où il n’aurait pas écouté.
À l’évidence, il en allait ainsi, car Mat écarquilla les yeux, émit un long sifflement, regarda dubitativement son assiette et reposa enfin sa fourchette.
Bon sang ! il pourrait quand même essayer d’être plus discret !
— Il nous poursuit, Rand… Un Suppôt des Ténèbres ?
— Peut-être… Je n’en sais rien. (Rand jeta un coup d’œil à Jak, qui s’étirait avec une ostentation pesante.) Tu crois qu’on peut fausser compagnie à notre ami le videur ?
— Non, pas sans donner l’alarme à l’aubergiste et à l’autre grosse brute. Je savais bien qu’il n’aurait pas fallu s’arrêter ici !
Rand en resta bouche bée, mais il n’eut pas l’occasion de répliquer, car Hake choisit cet instant précis pour entrer dans la cuisine. Strom l’accompagnait. En les voyant, Jak se posta carrément devant la porte de derrière.
— Vous allez manger jusqu’au lever du jour ? brailla Hake. Je ne vous nourris pas pour que vous fassiez la sieste après !
Rand consulta Mat du regard.
— Non, souffla simplement celui-ci. Plus tard…
Sous le regard noir du patron et des deux videurs, Rand et Mat prirent leurs affaires et sortirent.
Dès qu’ils apparurent dans la salle, les clients hurlèrent des titres de morceau ou exigèrent un numéro de jonglerie bien spécifique.
Howal Godot semblait toujours ignorer qu’il n’était pas seul dans l’auberge. Cela dit, il était assis au bord de sa chaise, un signe évident d’excitation. Dès qu’il vit les deux garçons, il se rassit normalement et eut un sourire satisfait.
Rand monta sur l’estrade et joua Tirer de l’eau au puits – assez distraitement, il s’en aperçut très vite. Par bonheur, personne ne remarqua les fausses notes. Mais comment allaient-ils s’en sortir, désormais ? Pour commencer, il devait éviter de regarder en direction de Godot. S’il les poursuivait, pourquoi lui faciliter la tâche en montrant qu’il l’avait repéré ?
Quant à filer, ce n’était pas un jeu d’enfant. Jusque-là, il n’avait jamais mesuré à quel point une auberge faisait un très bon piège. Hake et les deux videurs n’avaient même pas besoin de les surveiller, puisque le public les préviendrait s’ils quittaient l’estrade. Tant que la salle était pleine, l’aubergiste ne pouvait rien tenter et ses proies n’avaient aucune chance de fuir. Une égalité parfaite, sauf que Godot surveillait lui aussi les deux jeunes gens. S’il n’avait pas été sur le point de vomir d’angoisse, Rand aurait trouvé cette situation très amusante.
Quand ils échangèrent une nouvelle fois leurs places, Rand grogna dans sa barbe et Mat dévisagea Hake, Strom et Jak en se fichant qu’ils s’en aperçoivent ou se demandent pourquoi. Lorsqu’il ne jonglait pas, Mat gardait en permanence les mains sous sa veste. Rand siffla pour le prévenir de se méfier, mais il n’obtint aucun résultat. Pourtant, si Hake voyait le rubis, il risquait de passer à l’action. Et, s’ils étaient informés, les clients se joindraient massivement à l’aubergiste dans cette chasse au trésor.
Oubliant toute prudence, Mat dévisageait le marchand de Pont-Blanc – ou le Suppôt des Ténèbres – avec une intensité fébrile. Et, bien entendu, Godot s’en aperçut. Sans se démonter, il fit un petit signe de tête à Mat, comme s’il retrouvait une vieille connaissance. Puis il leva un sourcil interrogateur à l’intention de Rand.
Le jeune homme ne voulut même pas savoir quelle était la question. Il continua à s’efforcer de ne pas regarder Godot mais, pour ça aussi, il était trop tard.
Trop tard… Encore trop tard…
Une seule chose semblait perturber l’homme en cape de velours. L’épée de Rand qui ceignait toujours sa taille. Deux ou trois ivrognes s’étaient déjà levés en titubant pour demander s’il jouait mal au point d’être souvent défié en duel, mais pas un spectateur n’avait remarqué le héron. Excepté Godot, bien sûr… Son sourire s’effaçant, il regarda longuement l’arme, les sourcils froncés. Puis son arrogance revint, mais elle semblait un peu forcée.
Un bon point pour nous, songea Rand. Ce n’est pas trop tôt ! S’il me prend pour un escrimeur digne du héron, ça l’incitera à nous ficher la paix. Du coup, nous n’aurons plus qu’à « neutraliser » Hake et ses sbires.
Une perspective très moyennement réjouissante. D’autant plus que Godot, épée ou non, continuait à dévisager Rand – en souriant de nouveau.
Cette nuit menaçait de durer une éternité… La pression commença à submerger Rand. Hake, Jak et Strom ne le quittaient pas des yeux, avec l’intention arrêtée de le détrousser. Howal Godot ne lâchait pas le morceau non plus, et ses plans devaient être encore plus sinistres.
Et si tout le monde, dans cette salle, avait eu une idée derrière la tête ? L’odeur du mauvais vin et la puanteur des clients donnaient le tournis à Rand. Avec le vacarme permanent des ivrognes, il n’entendait presque plus les notes qu’il jouait et son crâne semblait sur le point d’imploser. Les roulements du tonnerre lui portant le coup de grâce, il se sentait faible comme un nouveau-né.