Se souvenant qu’ils devaient se lever tôt le lendemain, les spectateurs commencèrent à se retirer. Un fermier n’avait de comptes à rendre qu’à lui-même. Les marchands, en revanche, n’éprouvaient guère de compassion pour les gueules de bois quand il s’agissait de payer sa semaine à un conducteur de chariot.
N’ayant pas beaucoup de chemin à faire pour trouver leur lit, les clients qui avaient une chambre à l’auberge partirent les derniers.
Godot resta plus longtemps que tous les autres. Au moment où Rand s’emparait de l’étui pour ranger la flûte, il se leva, la cape pliée sur un bras. Dans toute la salle, les serveuses s’affairaient au nettoyage en ronchonnant sur le vin renversé et la vaisselle cassée. Pendant ce temps, Hake ferma la porte principale avec une énorme clé. Godot le regardant avec insistance, l’aubergiste appela une des filles pour qu’elle montre sa chambre au « marchand ». Avant de s’engager dans l’escalier, l’homme à la cape de velours fit un sourire entendu aux deux jeunes artistes.
Jak et Strom à ses côtés, Hake se tourna vers eux.
Rand se hâta de suspendre à son épaule son encombrant paquetage. De la main gauche, il le poussa vers le centre de ses omoplates, histoire de bien dégager la poignée de son épée. Il ne fit pas mine de la saisir, mais savoir qu’elle était accessible le rassura. Non sans effort, il étouffa un bâillement, car ses adversaires ne devaient pas savoir à quel point il était fatigué.
Mat récupéra son arc et ses autres maigres possessions. Voyant Hake et ses gros bras approcher, il glissa une main sous sa veste.
Une lampe à la main, l’aubergiste s’inclina légèrement puis désigna une porte latérale.
— Les paillasses de ces gentilshommes sont par là…
Un rictus vint démentir l’apparente affabilité de l’aubergiste.
— Vous avez besoin de vos gardes du corps pour nous les montrer ? lança Mat.
— Je suis un homme cossu, répondit Hake en lissant le devant de son tablier crasseux, et posséder un patrimoine incite à la prudence… (Un coup de tonnerre fit grincer les fenêtres.) Alors, ces paillasses, vous voulez les voir ?
Rand se demanda ce qui arriverait s’il répondait : « Non, parce que nous partons »…
Ce serait faisable si tu savais vraiment te battre à l’épée… Mais les quelques leçons de Lan n’ont pas suffi.
— Passez devant, maître Hake… Je déteste avoir des gens dans mon dos.
Strom ricana, mais l’aubergiste acquiesça, se tourna vers la porte et entra dans un couloir, ses deux videurs sur les talons.
Rand jeta un coup d’œil à la porte du fond, dans la cuisine. Si Hake avait également verrouillé cette issue, tenter de filer déclencherait les hostilités que le jeune homme voulait à tout prix éviter.
Sur le seuil du couloir, Hake hésita et Mat piaffa d’impatience dans son dos. L’obscurité qui régnait dans le passage justifiait l’usage d’une lampe. Sans cette lumière, Rand n’aurait jamais avancé. Mais là, si l’aubergiste ou ses laquais tentaient un coup tordu, il le verrait.
Et ça m’avancerait à quoi ?
Au fond du couloir se découpait une porte en bois brut. Dans la pénombre, Rand ne vit pas s’il y avait des issues latérales. Hake et les deux videurs ouvrirent la porte du fond et s’écartèrent.
— Et voici votre royaume ! s’écria Hake.
Une remise vide, vraiment ? Des tonneaux éventrés et des caisses cassées jonchaient le sol de cet ignoble débarras. En plusieurs endroits, des infiltrations d’eau sourdaient du plafond et un carreau cassé de la fenêtre laissait pénétrer la pluie. Sur les étagères murales, des objets non identifiables croupissaient sous la poussière.
Repérant les paillasses, Rand fut surpris qu’elles existent pour de bon.
L’épée inquiète Hake, donc il attendra que nous dormions…
Mais le jeune homme n’avait aucune intention de croupir dans la demeure du voleur. Dès que Mat et lui seraient tranquilles, ils sortiraient par la fenêtre, et voilà tout.
— C’est très bien, dit-il à l’aubergiste. (Près de leur patron, les videurs affichaient un sourire béat.) Laissez-nous la lampe…
Hake grogna, mais il posa la lampe sur une étagère. Puis il hésita, lorgnant du coin de l’œil les deux garçons. Rand redouta qu’il donne l’ordre d’attaquer à ses hommes de main, mais son regard se posa sur l’épée et il y renonça provisoirement. Strom et Jak ne cachèrent pas leur surprise, mais ils sortirent docilement avec leur employeur.
Rand attendit que les bruits de pas – ou plutôt les grincements du plancher – aient cessé, puis il compta jusqu’à cinquante et passa la tête dans le couloir. Un rectangle de lumière, tout au fond, indiquait la position de la porte côté salle commune. Alors que le jeune homme allait retirer sa tête, une silhouette bougea dans la pénombre. Jak ou Strom montait la garde, comme il fallait s’y attendre.
Un rapide examen de la porte apprit à Rand tout ce qu’il voulait savoir – et les nouvelles n’étaient pas très bonnes. Le battant était épais, mais il n’y avait ni serrure ni barre de sécurité. Au moins, l’ouverture se faisait par l’intérieur.
— Qu’attendent-ils, là-dehors ? demanda Mat.
Il brandissait sa dague, dont la lame reflétait la lueur de la lampe.
— Qu’on s’endorme…, répondit Rand en fouillant parmi les tonneaux et les caisses. Aide-moi à trouver quelque chose pour bloquer la porte.
— Pour quoi faire ? Tu ne comptes pas dormir ici, j’espère ? On ouvre la fenêtre et on file ! J’aime mieux être mouillé que mort !
— Ils ont posté une sentinelle dans le couloir. Si nous faisons du bruit, ils nous tomberont dessus avant qu’on ait eu le temps de dire « ouf ». S’il doit choisir, Hake préférera nous affronter face à face plutôt que nous laisser partir.
Pas vraiment convaincu, Mat fouilla également la pièce, mais les deux amis ne trouvèrent rien. Les tonneaux étaient vides, donc trop légers, idem pour les caisses, et empiler le tout contre la porte n’empêcherait personne de l’ouvrir.
Soudain, deux objets familiers posés sur une étagère attirèrent l’attention de Rand. Des coins de fendage en métal tout rouillés et couverts de poussière. Exactement la même forme que des cales !
Le jeune berger s’empara des deux outils de bûcheron et les coinça sous la porte. À la faveur d’un roulement de tonnerre, il les enfonça à coups de talon. Quand le silence revint, il retint son souffle et écouta. Personne ne marchait dans le couloir, un indice assez sûr qu’on ne l’avait pas entendu.
— La fenêtre ! lança-t-il.
On n’avait pas dû l’ouvrir depuis des années, car les deux amis durent unir leurs efforts pour la soulever. Là, s’ils n’ameutaient pas tout le monde…
Quand l’ouverture fut assez large pour laisser passer un homme, les deux amis s’accroupirent afin de regarder dehors.
— Par le sang et les cendres ! s’écria Mat. Je comprends pourquoi Hake nous fait dormir ici !
Des barreaux de fer encastrés dans un cadre du même métal brillaient faiblement à la lueur des flammes. Rand tenta de secouer la grille, qui ne bougea pas d’un pouce.
— Attends, j’ai vu quelque chose, tout à l’heure…, souffla Mat.
Il chercha sur les étagères et revint avec un pied-de-biche rouillé dont il glissa l’extrémité sous le cadre de fer.
— Pense au bruit, Mat ! lui rappela Rand.
Attendant un coup de tonnerre, il saisit lui aussi l’outil et tenta de trouver des appuis stables sur le plancher rendu glissant par la pluie que laissait passer la fenêtre ouverte. Lorsque le tonnerre leur en donna le signal, les deux jeunes gens appuyèrent sur le pied-de-biche. Avec un grincement qui fit se hérisser tous les poils de Rand sur sa nuque, le cadre bougea d’un quart de pouce. Se synchronisant avec l’orage, Mat et Rand s’échinèrent pendant une petite éternité pour un résultat dérisoire. Puis les bottes de Rand glissèrent sur le bois trempé, et les deux amis s’étalèrent, lâchant leur outil, qui alla rebondir contre les barreaux en produisant un boucan d’enfer. Toujours au sol, Rand tendit l’oreille et ne capta rien, sinon le martèlement régulier de la pluie.