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Mat se massa une main avec l’autre et grogna :

— À ce rythme-là, on n’est pas près de sortir.

Le cadre de fer était délogé d’à peine l’épaisseur de deux doigts et il restait des dizaines d’énormes rivets pour le tenir en place.

— Eh bien, il faut insister, dit Rand en se relevant.

Il ramassa le pied-de-biche et le remit en place. Mais, dans son dos, la porte d’entrée craqua sinistrement. Quelqu’un tentait de l’ouvrir. Pour l’instant, les coins de fendage résistaient, mais ça ne durerait pas éternellement. Alors que les deux garçons échangeaient un regard inquiet, Mat sortit de nouveau sa dague.

La porte craqua plus fort.

— Fichez le camp, Hake ! cria Rand. On essaie de dormir.

— Je crois que vous vous méprenez…, dit une voix à la fois arrogante et désagréablement mielleuse.

Howal Godot, à coup sûr !

— Maître Hake et ses… collaborateurs… ne vous ennuieront plus. Ils dorment à poings fermés, et demain matin ils se demanderont comment vous avez fait pour vous volatiliser. Mes jeunes amis, laissez-moi entrer ! Nous devons parler…

— Nous n’avons rien à vous dire, répondit Mat. Laissez-nous dormir.

Godot eut un rire qui fit frissonner les deux jeunes gens.

— Au contraire, nous avons beaucoup à nous dire ! Vous le savez aussi bien que moi, je l’ai vu dans vos yeux. Je vous connais mieux que vous vous connaissez vous-mêmes ! Je sens la force déferler en vous, vague après vague. Vous appartenez déjà à moitié à mon maître. Cessez donc de vous voiler la face ! Si les sorcières de Tar Valon vous mettent la main dessus, vous aurez envie de vous trancher la gorge pour leur échapper, mais elles ne vous laisseront pas faire. Seul mon maître peut vous protéger de ces harpies.

— Nous ne comprenons pas un mot de ce que vous dites, mentit Mat. Partez !

Dans le couloir, le plancher grinça. Godot n’était pas seul. Et, dans deux carrosses, il avait pu faire voyager beaucoup d’hommes de main.

— Assez de bêtises, mes jeunes amis ! Vous savez que le Grand Seigneur des Ténèbres vous a marqués pour l’éternité. Lorsqu’il se réveillera, les nouveaux Seigneurs de la Terreur devront être là pour faire son éloge. C’est écrit, et vous devez être concernés, puisqu’on m’a chargé de vous retrouver. Pensez à ce qui vous attend : la vie éternelle et un pouvoir au-delà de tout ce que vous avez jamais rêvé.

La voix de Godot vibrait d’avidité. Pour une telle puissance, il aurait été prêt à faire n’importe quoi.

Rand jeta un coup d’œil dehors. Ce qu’il vit à la faveur d’un éclair lui donna envie de vomir. Se moquant de la pluie, des hommes montaient la garde devant la fenêtre.

— Je perds patience…, annonça Godot. Pliez-vous à la volonté de mon maître – non, de vôtre maître – ou nous vous y forcerons. Sachez que ce ne sera pas agréable du tout… Le Ténébreux règne sur la mort et il peut l’associer à la vie de toutes les façons qui lui chantent. Ouvrez cette porte ! L’heure a sonné, et vous ne fuirez plus nulle part ! Ouvrez, vous dis-je !

Godot devait avoir donné un ordre par geste, car une masse considérable vint s’écraser contre la porte. Le battant vibra et les deux cales glissèrent un peu en arrière. Les sbires de Godot répétèrent la manœuvre, obtenant des résultats très irréguliers. Les coins bougeaient parfois et, à d’autres moments, ils résistaient. Mais l’issue de tout cela ne faisait plus de doute.

— Capitulez ! cria Godot. Ou passez l’éternité à regretter de ne pas l’avoir fait.

— Si nous n’avons pas le choix…, commença Mat. (Pâle, le souffle court, il était à bout de nerfs.) Faisons semblant d’accepter et tentons de nous évader ensuite. Par le sang et les cendres ! nous sommes coincés !

Rand eut le sentiment d’entendre ces mots à travers le filtre de deux bouchons de cire.

Nous sommes coincés…

Un éclair illumina la réserve, et le bruit de la foudre retentit, très assourdi.

Il faut trouver un moyen de sortir…

Godot continuait à appeler les deux jeunes gens et la porte s’entrebâillait de plus en plus.

Nous sommes coincés !

Une vive lumière emplit la réserve, aveuglant ses occupants. Alors que l’air lui-même rugissait et s’embrasait, Rand fut propulsé contre le mur du fond. Les oreilles bourdonnantes à cause de l’impact, il se laissa glisser sur le sol. Bien que sonné, il réussit à se redresser. Ses genoux s’entrechoquaient et il dut plaquer une main contre le mur pour ne pas perdre l’équilibre.

Hébété, il regarda autour de lui. Sur une des rares étagères qui tenaient encore aux murs, la lampe renversée continuait à brûler et à produire de la lumière. Les tonneaux et les caisses, certains noirs de suie et fumants, gisaient un peu partout comme si une main géante les avait remués à la recherche d’on ne savait trop quoi. La fenêtre, les barreaux et le cadre s’étaient volatilisés, laissant un énorme trou dans le mur du fond, dont une bonne partie manquait aussi. Le toit était constellé de trous et les volutes de fumée qui montaient des poutres tentaient en vain de lutter contre la pluie. Arrachée de ses gonds, la porte de la réserve était à demi tombée dans le couloir.

Avec le sentiment d’évoluer dans un cauchemar, Rand redressa la lampe. Sur l’instant, il lui sembla capital de faire en sorte qu’elle ne se brise pas.

Un tas de débris ondula soudain, puis Mat en émergea, vacillant sur ses jambes. Comme pour vérifier s’il était entier, il se tapota le torse, les bras et les cuisses.

— Rand ? C’est toi ? Vivant ? J’ai cru que nous…

Mat s’interrompit. Voyant qu’il tremblait, Rand ne s’aperçut pas tout de suite que c’était l’effet d’une crise de rire hystérique.

— Mat ! Mat ! Qu’est-il arrivé ?

Le jeune homme parvint à reprendre le contrôle de ses nerfs.

— Un éclair, Rand… Je regardais la fenêtre quand il a percuté les barreaux. Je suis encore ébloui et… (Il plissa les yeux, tentant malgré tout de sonder le couloir dévasté.) Où est Godot ?

Rien ne bougeait dans le corridor obscur. En soi, ça ne voulait rien dire, car n’importe qui aurait pu se tapir dans le noir. Rand espérait bien que le faux marchand et ses hommes étaient morts, mais il ne se serait pas aventuré dans le couloir pour tout l’or du monde. Du côté rue, on ne voyait plus trace des hommes qui surveillaient un peu plus tôt la fenêtre.

Des bruits de pas retentissaient, venant de l’auberge, et des cris déchiraient par instants le silence. La panique, inévitable après un tel événement…

— Filons tant que c’est encore possible, dit Rand.

Dès que les deux garçons eurent récupéré leurs affaires, Rand prit son ami par le bras et le fit traverser avec lui la brèche béante. Toujours à demi aveugle, Mat s’accrochait à son ami comme un noyé à un morceau de bois flotté.

Alors que la pluie cinglait le visage de Rand, un nouvel éclair illumina la scène. Les hommes de Godot étaient toujours là, mais raides morts dans la boue, les pieds orientés en direction de la réserve. À travers un rideau de pluie, leurs yeux vitreux regardaient le ciel sans le voir.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Mat. Par le sang et les cendres ! je ne vois même pas mes fichues mains !

— Il n’y a rien…, mentit Rand.

La foudre… Un coup de chance ? Seulement ?

Frissonnant d’angoisse, il fit contourner les cadavres à son ami.