— Un éclair, c’est tout…
En l’absence de lumière, quand il n’y avait pas d’éclair, les deux garçons trébuchèrent souvent dans des ornières tandis qu’ils s’éloignaient de l’auberge. Mat s’accrochant à Rand, chaque faux pas de l’un menaçait de les faire tomber tous les deux.
Ils réussirent pourtant à ne pas s’étaler dans la boue.
Avant que le rideau de pluie devienne impénétrable, Rand se retourna une seule fois. Devant l’auberge illuminée par un éclair, il vit se découper la silhouette d’un homme qui montrait rageusement le poing aux deux fugitifs. Godot ou Hake ? Rand n’aurait su le dire mais, de toute façon, aucun ne valait mieux que l’autre.
Isolés du Charretier Dansant et bientôt de Quatre Rois par une formidable averse, les deux fugitifs s’enfoncèrent dans la nuit. Avec l’orage, si quelqu’un les poursuivait, ils n’avaient aucune chance de l’entendre…
33
Les ténèbres attendent
Sous un ciel plombé, le chariot à grandes roues avançait vers l’est sur la route de Caemlyn. S’extrayant du douillet lit de paille sur lequel il reposait, à l’arrière du véhicule, Rand jeta un coup d’œil par-dessus le hayon. Bouger était déjà beaucoup plus facile qu’une heure auparavant. Ses bras semblaient avoir du mal à soutenir son poids et sa tête s’inclinait en arrière comme si elle était trop lourde pour suivre le mouvement, mais il allait beaucoup mieux.
S’accoudant au hayon, le jeune homme regarda défiler le paysage. Voilé par des nuages sombres, le soleil était encore assez haut dans le ciel. Pourtant, le chariot venait d’entrer dans un village aux jolies maisons en brique rouge à la façade couverte de lierre. Depuis Quatre Rois, la distance entre les agglomérations diminuait.
Quelques villageois saluèrent de la voix ou du geste le brave Hyam Kinch, fermier de son état et propriétaire du véhicule. Les dents serrant le tuyau de sa pipe, le paysan taciturne répondit poliment à tous ceux qui lui souhaitaient la bienvenue. À cause de la pipe, ses propos étaient incompréhensibles, mais leur ton jovial dut satisfaire les villageois, qui s’en retournèrent tous à leurs occupations. Jusque-là, personne n’avait accordé la moindre attention aux deux passagers de Kinch.
Rand aperçut enfin l’auberge du village – un bâtiment blanchi à la chaux doté d’un très beau toit de tuile rouge. Des gens en sortaient et d’autres y entraient, tous se saluant d’un bref signe de tête. Certains s’arrêtèrent pour échanger quelques mots. La preuve qu’ils se connaissaient – majoritairement des villageois, donc, avec des tenues très similaires à celles des deux voyageurs. N’était un goût prononcé pour les couleurs vives et les rayures, nota cependant Rand. Sous le gros bonnet qui leur dissimulait à demi le visage, les femmes portaient un tablier blanc également à rayures. Au fond, tous ces gens étaient peut-être bien des résidants du coin.
De toute façon, quelle différence ça peut faire ?
Rand se laissa retomber sur la paille et releva la tête pour continuer à étudier le village et ses abords. Des champs clôturés et des haies méticuleusement taillées bordaient la route principale. Un peu à l’écart du bourg, des fermes également en brique rouge se découpaient contre le ciel gris. Des bosquets les entouraient, source inépuisable de bois de chauffe. Comme dans la forêt d’où venaient les deux jeunes gens de Champ d’Emond, les branches des arbres dénudées donnaient l’impression que le printemps, cette année, n’était pas disposé à arriver.
Contraint de croiser une longue caravane qui avançait en sens inverse, maître Kinch fit passer la pipe d’un coin à l’autre de sa bouche, puis il cracha entre ses dents à peine écartées. Gardant un œil sur la roue du côté droit de son véhicule pour être sûr qu’elle ne se prendrait pas dans la haie, il continua à rouler, mais au ralenti, et l’air de plus en plus dubitatif à mesure qu’il étudiait la longue caravane marchande.
Trop occupés avec leur attelage, les conducteurs de chariot n’accordèrent pas un regard au véhicule de maître Kinch. L’air fermés, comme si la tension finissait par leur jouer des tours, les gardes perchés sur de grands destriers ne s’intéressèrent pas non plus aux jeunes gens.
La main sous sa cape, près de la poignée de son épée, Rand retint son souffle jusqu’à ce que la lente procession soit passée.
Quand l’ultime chariot apparut dans le champ de vision de Rand, approchant du village d’où maître Kinch venait de sortir, Mat se tourna sur le banc qu’il partageait avec le paysan. Le foulard qui faisait d’habitude office de pare-poussière servait à présent de bandeau qui protégeait plus ou moins bien les yeux du jeune homme. Même ainsi, la lumière pourtant grisâtre le forçait à battre sans cesse des paupières.
— Rand, tu as remarqué quelque chose de particulier au sujet de cette caravane ?
Le jeune berger fit « non » de la tête et son ami acquiesça, soulagé parce qu’il n’avait rien repéré non plus.
Maître Kinch regarda un bref instant les deux jeunes gens, puis il changea de nouveau sa pipe de place et secoua la tête. Le bref échange entre ses passagers ne lui avait pas échappé, semblait-il…
— Tes yeux te font toujours mal ? demanda Rand.
Mat tapota le foulard qui lui ceignait la tête.
— Non, presque plus… En tout cas, tant que je n’essaie pas de regarder le soleil en face. Et toi, tu te sens mieux ?
— Un peu, oui…
Ce n’était pas un mensonge. Se rétablir si vite, tout seul, avait quelque chose de fabuleux. Un vrai cadeau de la Lumière !
Il faut que ce soit vraiment à cause d’elle ! Il le faut ! pensa Rand.
Soudain, une colonne de cavaliers croisa le chariot de maître Kinch. Se dirigeant vers l’ouest, comme la caravane de marchands, ces hommes portaient un plastron et une cotte de mailles d’où émergeait un long col blanc. Leur cape et leur veste étaient rouges, comme celles des guetteurs de Pont-Blanc, mais elles semblaient de meilleure facture et leur allaient en tout cas beaucoup mieux. Son casque en forme de cône brillant au soleil, chaque cavalier se tenait bien droit sur sa selle et tenait une lance à l’extrémité ornée de petits fanions rouges qui voletaient au vent. Exploit impressionnant, toutes les lances étaient inclinées selon le même angle, au quart de pouce près.
Alors que la colonne se séparait en deux pour passer de chaque côté du chariot, certains hommes jetèrent un coup d’œil distrait au véhicule. Solidaire de son casque, une grille de fer protégeait le visage de chaque guerrier. Vaguement inquiet, Rand baissa les yeux et constata que son épée n’était pas visible. Une excellente chose, dans les conditions présentes…
Quelques soldats saluèrent maître Kinch – pas parce qu’ils le connaissaient, plutôt par pure courtoisie. Le paysan leur rendit la pareille très sobrement, mais on sentait que le cœur y était.
Les guerriers n’avançaient pas très vite. Pourtant, ils eurent très rapidement négocié l’obstacle représenté par le chariot. Combien étaient-ils ? Presque sans s’en apercevoir, Rand les avait comptés. Trente-deux hommes exactement ! Un assez petit détachement, somme toute…
— Qui sont ces soldats ? demanda Mat, sincèrement curieux, mais très soupçonneux, comme c’était devenu une habitude chez lui.
— Des Gardes de la Reine, répondit maître Kinch en mâchouillant le tuyau de sa pipe. (Rand nota qu’il ne se retournait pas, gardant les yeux rivés sur la route.) Ils n’iront pas plus loin que la Source de Breen, sauf si quelque chose les y oblige. De nos jours, certaines régions du royaume ne doivent même pas les apercevoir une fois par an… Ce n’est pas comme dans le bon vieux temps… Non, pas du tout…