Rand sut immédiatement que c’était un rêve. Il était de nouveau à Quatre Rois, mais il n’y avait personne, à part lui. S’il voyait bien les chariots, il n’apercevait ni gens, ni chiens ni chevaux. Rien de vivant. Et pourtant, quelqu’un l’attendait, il le savait…
Alors qu’il descendait la rue labourée par les roues de chariot, les bâtiments semblaient disparaître dès qu’il les avait dépassés. Pourtant, lorsqu’il tournait la tête, ils étaient bien là. Mais, à la périphérie de sa vision, ils commençaient à fondre, comme si le réel se limitait à ce qu’il voyait de face et existait uniquement sous son regard. S’il faisait demi-tour très vite, verrait-il ce qu’il en était vraiment ? Il ne l’aurait pas parié, mais cette simple possibilité le mettait mal à l’aise.
Le Charretier Dansant apparut devant lui. Un bâtiment grisâtre, malgré ses couleurs vives. Mais Rand n’allait pas se laisser arrêter par un paradoxe de plus ou de moins. Entrant dans l’auberge, il y trouva Godot, assis à une table.
Rand reconnut le faux marchand à sa tenue, car, pour le reste, il n’avait plus rien d’identifiable. La peau rouge et couverte de cloques, il n’avait plus en guise de tête qu’une espèce de crâne crevassé doté d’une bouche sans lèvres qui révélait des dents jaunâtres et des gencives à vif. Quand il tourna la tête, une partie de ses cheveux tomba en poussière noire – de la suie qui se déposa en pluie sur ses épaules.
Ses yeux sans paupières ni sourcils se rivèrent sur Rand.
— Donc, vous êtes bien mort…, constata le jeune homme.
Bizarrement, il n’avait pas peur. Peut-être parce qu’il était conscient d’évoluer dans un songe…
— Oui, dit Ba’alzamon dans le dos de Rand. Il est mort, mais il m’a aidé à te trouver. Ça mérite une récompense, non ?
Le jeune berger se retourna… et découvrit qu’il pouvait être terrorisé même dans un rêve. Dans ses vêtements couleur de sang séché, Ba’alzamon exultait, la haine et la jubilation se mêlant pour lui composer un masque de cauchemar.
— Tu vois, gamin, tu ne peux pas m’échapper. D’une manière ou d’une autre, je finis toujours par te retrouver. Ce qui te protège est aussi ce qui te rend vulnérable. Un instant, tu te caches, celui d’après tu allumes un feu qui se voit à des lieues à la ronde. Viens avec moi, petit… (Ba’alzamon tendit la main à Rand.) Si mes molosses doivent t’obliger à me rejoindre, ils ne seront pas tendres, car ils sont jaloux de ce que tu deviendras, une fois que tu te seras lové à mes pieds. C’est ton destin. Tu m’appartiens.
Un gargouillis haineux jaillit de la gorge brûlée de Godot.
Rand tenta de s’humidifier les lèvres, mais il avait la bouche tellement sèche…
— Non, réussit-il à dire. (Cette étape franchie, les mots vinrent plus facilement.) Je n’appartiens qu’à moi-même, pas à toi. (Le tutoiement, enfin, et sans l’ombre d’une intention amicale !) Et si tes Suppôts me tuent, ça ne changera rien !
Le feu qui crépitait dans les yeux de Ba’alzamon surchauffa l’air de la salle commune.
— Mort ou vivant, gamin, tu es à moi. Mais la tombe est mon royaume, ne l’oublie pas. T’avoir mort sera plus facile, pourtant je préférerais que tu sois vivant. Ce serait surtout mieux pour toi, vois-tu. Les vivants ont dans bien des domaines plus de pouvoir que les morts. (Godot émit un nouveau gargouillis infâme.) Oui, mon molosse ! Voici ta récompense !
Rand se tourna vers Godot juste à temps pour le voir tomber en poussière. Un instant, le visage carbonisé exprima une extase qui vira au dernier moment à l’horreur – comme si le Suppôt venait de découvrir ce qui l’attendait, et qu’il n’avait pas prévu. Puis la tenue en velours vide du faux marchand tomba sur la chaise et sur le sol, parmi les cendres.
Lorsque Rand se retourna, la main tendue de Ba’alzamon était devenue un poing.
— Tu m’appartiens, gamin, mort ou vivant ! L’Œil du Monde ne te servira jamais. Je vais te marquer pour toujours !
Ba’alzamon ouvrit le poing. Une lance de feu en jaillit, fendit l’air, percuta la tête de Rand, explosa et…
Rand se réveilla en sursaut, sans doute parce que l’eau, traversant sa cape, venait à présent s’écraser sur son visage. D’une main tremblante, il se toucha les joues. Sa peau était irritée, comme après une trop longue exposition au soleil.
S’avisant que Mat s’agitait dans son sommeil, Rand le secoua, l’arrachant à un cauchemar.
— Mes yeux ! Au nom de la Lumière ! il m’a pris mes yeux !
Rand serra son ami contre lui comme s’il était un bébé.
— Tu vas bien, Mat ! Il ne peut rien contre nous ! De toute façon, nous ne le laisserons pas faire… (Tremblant de tous ses membres, Mat sanglotait comme un enfant.) Il ne peut pas nous nuire !
Comme il aurait été agréable de le croire…
« Ce qui te protège est aussi ce qui te rend vulnérable… »
Par la Lumière ! je deviens fou à lier !
L’averse perdit de sa vigueur un peu avant l’aube, et elle cessa au moment où le soleil se levait. La couverture nuageuse ne se dissipa pas pour autant, restant menaçante jusqu’en milieu de matinée. Puis le vent se leva, chassa les nuages et permit à un soleil pâlichon de venir éclairer faiblement le monde. Transis de froid, les deux amis n’avaient pas réussi à se rendormir. Ils se levèrent quand même, mirent leur cape et partirent vers l’est d’un pas hésitant. Comme la veille, Rand prit son ami par la main pour le guider.
Après une ou deux heures, Mat se sentit assez bien pour se plaindre de ce que la pluie avait fait à la corde de son arc. Compatissant mais lucide, Rand refusa de marquer une pause pour lui laisser le temps de la remplacer par une corde sèche tirée de sa poche.
Peu après midi, les fugitifs arrivèrent en vue d’un village. Découvrir les maisons aux murs de brique bouleversa Rand, d’autant plus que de la fumée montait de presque toutes les cheminées. Mais il résista à la tentation et guida Mat vers le sud, en direction de champs cultivés et d’une forêt. Apercevant un paysan solitaire qui s’échinait à retourner le sol boueux, le jeune berger fit un grand détour pour l’éviter. Même si l’homme se concentrait sur son travail, il ne le quitta jamais des yeux, à tout hasard. Si certains sbires de Godot avaient survécu, ils viendraient sûrement dans ce village. Apprenant que personne n’avait vu leurs proies, ils penseraient peut-être que les jeunes gens avaient fui Quatre Rois en direction du sud…
Les deux amis revinrent sur la route longtemps après l’agglomération. En marchant à un bon pas, ils parvinrent à sécher un peu leurs vêtements, qui passèrent ainsi de « trempés » à « humides ».
Alors qu’ils avaient dépassé le village depuis une heure, un fermier leur fit faire un bout de chemin dans sa charrette à foin à demi vide.
Très inquiet au sujet de son ami, Rand s’était laissé prendre par surprise. S’abritant sans cesse les yeux du soleil avec une main – pourtant, la lumière de l’après-midi n’avait rien d’agressif –, Mat ne cessait de marmonner, maudissant l’astre du jour et ses « rayons de malheur ». Perturbé, Rand n’avait pas entendu arriver la charrette. La boue étouffant les sons, ce n’était pas une si grave bévue que ça, mais… Quoi qu’il en soit, quand il s’avisa de sa présence, le véhicule était à moins de trente pas des deux amis et son cocher les avait déjà repérés.
À la grande surprise de Rand, le fermier s’arrêta, tendit la main et leur proposa d’embarquer. Quand il eut aidé Mat à s’asseoir sur le banc, le jeune berger grimpa à l’arrière. Refuser le service aurait été suspect, et il valait mieux éviter d’éveiller l’attention du type.