Le visage carré et les mains calleuses, Alpert Mull était un paysan acharné au travail et dur à la souffrance. Se sentant un peu seul, il se montra ravi d’avoir des passagers et leur confia ses soucis. Ces derniers temps, sa vache ne donnait plus de lait, ses poules refusaient de couver et il n’y avait pas un pâturage digne de ce nom à des lieues à la ronde. Depuis des temps immémoriaux, c’était la première fois qu’il devait acheter du foin. Débordé par la demande, le vieux Bain n’avait pas pu lui céder davantage que de quoi remplir une demi-charrette. Si ses semailles ne se décidaient pas à donner des résultats, une catastrophe le menaçait, et il n’était pas le seul dans son cas.
— La reine devrait faire quelque chose – que la Lumière l’enveloppe ! marmonna Mull avec une révérence un peu forcée.
Il regarda à peine ses passagers. Mais, quand il les déposa à l’entrée du chemin étroit qui menait à sa ferme, il hésita un peu, puis souffla :
— Je ne sais pas ce que vous fuyez, et je m’en fiche ! J’ai une femme et des enfants, vous comprenez ? Ma famille. En des temps difficiles, on ne peut pas aider les étrangers…
Mat tenta de glisser la main sous sa veste, mais Rand lui saisit le poignet au vol. Puis il se campa sur la route, regardant en silence le fermier.
— Si j’étais un brave type, dit Mull, je vous proposerais de venir vous sécher devant un bon feu. Mais quand tout va mal, les étrangers passent après tout le reste, pas vrai ? Je ne sais pas qui vous fuyez, et je veux continuer de l’ignorer. Ma famille, vous comprenez…
Mull tira de sa poche de longs foulards de laine noire et les tendit aux jeunes gens.
— Ce n’est pas grand-chose… Ils sont à mes fils, mais ils en ont d’autres. Vous ne m’avez jamais vu, d’accord ? Les temps sont difficiles…
— Non, nous ne vous avons jamais vu, dit Rand en prenant les foulards. Vous êtes un type bien, maître Mull. Le meilleur que nous ayons rencontré depuis des jours.
Le fermier parut d’abord surpris, puis sincèrement reconnaissant. Tirant sur les rênes, il fit avancer son attelage et s’éloigna en direction de sa demeure. Avant qu’il ait négocié le premier tournant, Rand entraîna Mat sur la route de Caemlyn.
Avec le crépuscule, le vent se fit plus mordant. Très nerveux, Mat demanda plusieurs fois quand ils allaient enfin s’arrêter, mais Rand continua, en quête d’un abri plus confortable et mieux isolé qu’une haie ou un gros buisson. Avec des vêtements toujours humides et un air si froid, il n’aurait pas juré pouvoir survivre à une nouvelle nuit dehors. Mais le jour se mourait, et il ne voyait rien qui ressemblât de près ou de loin à un abri. Les bourrasques glaciales faisaient à présent voleter la cape des deux jeunes gens. S’ils ne trouvaient pas vite un refuge…
Devant lui, dans la pénombre, Rand vit briller des lumières. Un village !
Glissant une main dans sa poche, il compta les pièces qu’elle contenait. Largement de quoi payer un repas et une chambre pour deux personnes.
Un peu d’argent en échange de la vie. Car, s’ils dormaient dehors, il ne resterait plus que deux cadavres le lendemain. Ou deux carcasses, si les loups se mettaient de la partie.
Mais ils devraient être discrets. Pas question de jouer de la flûte. Et de toute façon, avec ses yeux, Mat était incapable de jongler. Prenant son ami par la main, Rand se dirigea vers ce qu’il tenait pour le salut.
— On s’arrête quand ? demanda Mat.
À la façon dont son ami tournait follement la tête, les yeux écarquillés, Rand n’était même pas sûr qu’il le voyait. Alors, les lumières du village…
— Quand nous aurons trouvé un abri chauffé…, répondit le jeune berger.
La lumière qui filtrait des fenêtres éclairait assez les rues pour que les gens s’y promènent sans inquiétude. L’unique auberge, un grand bâtiment d’un seul étage, semblait avoir subi au fil du temps des extensions anarchiques. Lorsque la porte s’ouvrit pour laisser sortir un client, des éclats de rire arrivèrent aux oreilles des deux jeunes gens.
Se souvenant des ivrognes hilares du Charretier Dansant, Rand se pétrifia un moment. Il regarda l’homme s’éloigner d’une démarche hésitante, puis décida qu’il n’avait pas le choix et poussa la porte, entraînant Mat avec lui.
En entrant, il s’assura que le pan de sa cape dissimulait bien la poignée de l’épée au héron.
Grâce aux lampes qui pendaient au plafond, il vit tout de suite la différence entre cet établissement et celui de Saml Hake. Pour commencer, il n’y avait pas d’ivrognes dans cette salle commune. S’ils étaient parfois un peu « gais » – le droit de tout un chacun, après tout –, les fermiers et les villageois restaient parfaitement maîtres d’eux-mêmes et leurs rires ne devaient rien à des libations excessives. Ces gens riaient pour oublier leurs soucis, ça ne faisait aucun doute, mais ils exprimaient également une authentique joie de vivre.
Contrairement à celle de Hake, la salle commune était propre, nette et bien chauffée, car le patron ne semblait pas enclin à faire des économies de bouts de chandelle. Le sourire des serveuses réchauffait autant le cœur que les flammes, et, quand ces femmes-là riaient, c’était parce qu’elles en avaient vraiment envie.
Aussi étincelant que son établissement, l’aubergiste portait un tablier blanc immaculé. En découvrant qu’il était bedonnant, Rand se sentit rassuré. Que ce soit juste ou non, il doutait de refaire un jour confiance à un tenancier étique.
Le patron se nommait Rulan Allwine – un excellent présage, songea Rand, parce que ce patronyme fleurait bon son Champ d’Emond – et il étudia attentivement ses deux nouveaux clients avant de leur demander… de payer d’avance.
— Je ne dis pas que c’est votre cas mais, en ce moment, beaucoup de voyageurs ne sont pas très coopératifs quand il s’agit de payer, le matin… Pas mal de jeunes gens font route vers Caemlyn, depuis peu…
Rand était trop mouillé et trop fatigué pour prendre la mouche. Cela dit, quand maître Allwine mentionna son prix, il écarquilla les yeux et Mat fut pris d’une brusque quinte de toux.
L’aubergiste hocha tristement la tête, comme si ces réactions ne l’étonnaient plus.
— Les temps sont difficiles…, soupira-t-il. Presque tout manque et ce qui ne manque pas est hors de prix. Ce sera encore pire le mois prochain, je vous en fiche mon billet !
Rand sortit son argent et regarda Mat avec insistance.
— Tu veux dormir sous une haie ? demanda-t-il, agacé.
Capitulant, Mat vida à son tour ses poches. Lorsque la note fut payée, Rand grimaça à la vue du peu d’argent qui restait à partager avec son ami.
Dix minutes plus tard, confortablement installés à une table, près de la cheminée, les deux compagnons s’attaquèrent à un ragoût prometteur accompagné de généreuses tranches de pain. Selon Rand, les portions étaient un peu congrues, si on considérait le prix, mais la nourriture était bonne, chaude et du genre qui cale l’estomac. Alors qu’il se réchauffait enfin, il fit mine de garder les yeux baissés sur son assiette. En réalité, il surveillait la porte. Les clients qui entraient et sortaient avaient tous l’air inoffensifs, mais ça n’était plus suffisant pour l’apaiser, après tant d’avanies.
Même s’il râlait ferme contre la lumière des lampes, Mat mangea lentement en savourant chaque bouchée. Après un moment, il sortit le foulard offert par Alpert Mull et l’enroula autour de son front, assez bas pour qu’il lui couvre presque les yeux. Question discrétion, on pouvait rêver mieux, mais Rand n’eut pas le cœur de perturber son camarade.
Il engloutit son plat, pressa Mat de l’imiter, puis demanda à maître Allwine de leur montrer la chambre.
L’aubergiste sembla surpris que des jeunes gens se couchent si tôt, mais il ne fit pas de commentaires. S’emparant d’une chandelle, il guida ses deux clients le long d’un dédale de couloirs, jusqu’à une toute petite chambre équipée de deux lits inhabituellement étroits. Dès qu’Allwine fut parti, Rand posa son paquetage au pied d’un lit, jeta sa cape sur une chaise et s’étendit tout habillé sur le couvre-lit. Ses vêtements n’étaient pas secs mais, s’il fallait détaler d’urgence, il tenait à être prêt. Dans le même ordre d’idées, il n’enleva pas son ceinturon d’armes et garda une main sur la poignée de l’épée…