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Rand ne saisit pas ce qui sous-tendait cet étrange défi. Mais Moiraine se contenta d’en prendre note puis se tourna vers Loial.

— Alors, fils d’Arent fils d’Halan ?

Les touffes de poils de ses oreilles frémissantes, l’Ogier répondit d’un ton mal assuré :

— Eh bien, oui… L’Homme Vert… L’Œil du Monde… On en parle dans les livres, c’est sûr, mais je doute qu’un Ogier les ait vus de ses yeux depuis très longtemps. Enfin, c’est mon opinion… Quant aux Chemins, est-ce vraiment indispensable ? (Moiraine hocha sobrement la tête.) Dans ce cas, j’imagine que je vais devoir vous guider… L’Ancien Haman dirait que je l’ai bien cherché, après tout !

— Nos choix sont arrêtés, conclut Moiraine. Maintenant, il nous reste à décider comment les mettre en application.

Ils se consacrèrent aux préparatifs jusqu’à une heure tardive de la nuit. Moiraine prit les choses en main – avec l’assistance de Loial au sujet des Chemins – mais elle écouta les questions et les suggestions de tous ses compagnons. À la nuit tombée, Lan les rejoignit et apporta sa contribution à ces très longs débats.

D’une main sûre, mais en marmonnant sans cesse pour elle-même, Nynaeve rédigea à la plume une liste de tout l’équipement dont ils auraient besoin.

Rand envia l’esprit pratique de la Sage-Dame. Quant à lui, il ne pouvait s’empêcher de marcher de long en large comme pour brûler un surplus d’énergie. Sa décision était prise, il ne reviendrait pas dessus, et c’était la meilleure possible, compte tenu des éléments dont il disposait. Mais ça ne voulait pas dire qu’il se réjouissait. La Flétrissure… Le mont Shayol Ghul s’y dressait, au-delà des Terres Dévastées.

Dans les yeux de Mat, le jeune berger lisait une inquiétude très semblable à la sienne. Assis, les mains croisées et les jointures des doigts blanches à force de serrer, il luttait contre la compulsion de sortir la dague de Shadar Logoth, c’était facile à deviner.

Perrin ne paraissait pas angoissé. Mais ça n’avait rien de réconfortant, car il portait un masque de résignation qui glaçait les sangs à Rand. On aurait dit qu’il avait lutté jusqu’à la limite de ses forces contre un mystérieux adversaire. Hors d’état de continuer, il n’attendait plus que le coup de grâce.

Pourtant, par éclairs, il revenait à la vie…

— Nous agissons comme il faut, Rand, dit-il soudain. La Flétrissure…

Un instant, les yeux jaunes du jeune homme brillèrent d’excitation, comme s’ils étaient indépendants de l’humeur de leur propriétaire.

— La chasse est bonne, dans ce coin-là du monde…, ajouta-t-il.

Puis il frissonna, comme s’il venait d’entendre vraiment ce qu’il avait dit, et se recroquevilla de nouveau sur lui-même.

Un problème chassant l’autre, Rand trouva à un moment le courage d’attirer Egwene au fond de la salle, pour un petit entretien loin des oreilles de leurs compagnons.

— Egwene, je…

Les grands yeux noirs de la jeune fille, tels deux puits de ténèbres, l’attirant irrésistiblement – comme s’il avait pu s’y noyer et tout oublier –, Rand dut faire un effort pour continuer :

— Le Ténébreux me poursuit, Egwene. Perrin, Mat et moi sommes ses proies. Qu’importe ce que dit Moiraine Sedai ! Demain matin, Nynaeve et toi pouvez repartir pour Deux-Rivières, prendre la route de Tar Valon ou choisir une troisième destination. Personne ne vous fera d’ennuis. Les Trollocs et les Myrddraals vous laisseront tranquilles, du moins tant que vous n’êtes pas avec nous. Rentre au pays, mon amie. Ou file à Tar Valon. Mais ne t’expose pas en restant avec nous.

Normalement, la jeune fille aurait dû répondre qu’elle avait le droit d’accompagner ses amis et qu’il n’était pas habilité à lui dire que faire. Contre toute attente, elle sourit et caressa la joue du jeune berger.

— Merci, Rand… (Le jeune homme cacha de son mieux sa surprise.) Mais tu sais bien que ce n’est pas possible. Moiraine Sedai nous a parlé des visions de Min, la femme de Baerlon. Tu aurais dû me dire qui c’était, ça m’aurait épargné des… Mais n’en parlons plus ! Selon Min, Nynaeve et moi sommes impliquées dans tout ça. Pas autant que vous trois, sans doute, mais la Trame veut que nous allions voir l’Œil du Monde, c’est évident. La force qui t’entraîne dans cette aventure m’y entraîne aussi.

— Mais…

— Rand, qui est cette Elayne ?

Le jeune berger hésita un instant, puis il dit simplement la vérité :

— La Fille-Héritière du trône d’Andor.

— Si tu le prends comme ça, Rand al’Thor, explosa Egwene, je refuse de parler avec toi. Fais-moi signe quand tu consentiras à redevenir sérieux !

Stupéfié, Rand regarda son amie retourner vers la table, s’y accouder à côté de Moiraine et écouter le petit discours que tenait Lan.

Il faut que je demande à Perrin… Lui, il sait y faire avec les filles…

Maître Gill vint plusieurs fois dans la pièce. D’abord pour allumer les lampes, ensuite pour apporter le repas – de ses propres mains ! – et enfin pour faire de courts rapports sur les événements extérieurs. Des Capes Blanches encerclaient l’auberge et la surveillaient. Aux portes de la Cité Intérieure, une émeute avait éclaté. Pour la maîtriser, les Gardes Royaux avaient arrêté les porteurs de blanc et les porteurs de rouge – sans faire de discrimination. Un type avait essayé de dessiner un Croc du Dragon sur la porte de l’auberge, mais Lamgwin lui avait promptement botté les fesses.

S’il jugea étrange que Loial soit avec ses « hôtes d’honneur », l’aubergiste n’eut pas l’outrecuidance de le montrer. Répondant aux quelques questions que lui posa Moiraine, il ne tenta pas d’en profiter pour savoir ce qui se tramait. À chaque venue, il frappait à la porte et attendait que Lan vienne lui ouvrir, comme s’il ne s’était pas agi de son auberge et de sa bibliothèque. Au terme de sa dernière visite, Moiraine lui remit la liste rédigée par Nynaeve.

— En pleine nuit, ça ne va pas être facile, dit-il, mais je me débrouillerai pour vous procurer tout ça.

— Parfait, fit Moiraine en tendant à l’aubergiste une bourse bien dodue. Fais-nous réveiller avant l’aube, mon ami. Les espions seront moins vigilants, à ce moment de la journée.

— Ils n’y verront que du feu, Aes Sedai ! assura maître Gill. Nous les laisserons surveiller une boîte vide !

Quand tous sortirent avec l’intention de se laver, puis de se coucher, Rand bâillait à s’en décrocher la mâchoire. Plus tard, tandis qu’il se nettoyait, un morceau de chiffon rugueux dans une main et un pain de savon dans l’autre, ses yeux se posèrent sur le tabouret où Mat avait laissé ses vêtements. Le bout du fourreau de la dague maudite dépassait de sous la veste soigneusement pliée du jeune homme. Le Champion y jetait également de fréquents coups d’œil. Selon Moiraine, être à proximité de cette arme ne présentait aucun danger – mais en était-elle si sûre que ça ?

— Vous pensez que mon père en croira ses oreilles ? demanda soudain Mat en se frottant énergiquement le dos avec une brosse à long manche. Moi, sauver le monde ? Ma sœur hésiterait entre éclater en sanglots et se plier en deux de rire !

C’était du Mat tout craché. Le bon vieux Mat que Rand connaissait depuis toujours. Si seulement il avait pu oublier cette dague…

Très tard dans la nuit, Rand et Mat furent enfin de retour dans leur chambre sous les combles. Pour la première fois depuis très longtemps, Mat se déshabilla pour se coucher. Mais il glissa néanmoins l’arme sous son oreiller. Après avoir soufflé la bougie, Rand se glissa sous ses propres draps. De son lit, il captait les ondes négatives qui montaient de celui de Mat. Elles n’émanaient pas du jeune homme, mais de son fichu « trésor ».