— Le vent n’a pas réussi à traverser ! triompha Moiraine. J’en étais sûre ! Enfin, je l’espérais… Quelle horreur ! (Elle jeta sa canne sur le sol et s’essuya les mains sur le devant de sa cape.) La souillure est partout, sur les Chemins !
De fait, la canne était noircie voire calcinée sur une bonne moitié de sa longueur.
— Qu’est-ce que c’était ? demanda Nynaeve.
— Eh bien, fit Loial, troublé, Massin Shin, le Vent Noir qui vole les âmes.
— C’était quoi ? insista la Sage-Dame. Un Trolloc, on peut le regarder et même le toucher, si on a l’estomac bien accroché. Mais ça…
— Un vestige de l’Ère de la Folie, peut-être, dit Moiraine. Ou de la guerre des Ténèbres, qui fit rage pour la conquête du Pouvoir… Une entité qui se tapit depuis si longtemps sur les Chemins qu’elle ne peut plus en sortir. Personne, même parmi les Ogiers, ne connaît l’étendue des Chemins… Ni leur véritable nature. Ce vent est peut-être lié aux Chemins, puisqu’ils sont vivants, comme Loial nous l’a expliqué. Quelle créature vivante est exempte de parasites ?
» Ou encore, il peut s’agir d’un enfant de la souillure – une force qui déteste la vie et la lumière et les poursuit inlassablement.
— Assez ! cria Egwene. Je ne veux plus qu’on en parle ! J’ai entendu ces voix dire… dire…
Elle s’interrompit, incapable d’aller plus loin.
— De pires épreuves nous attendent…, souffla Moiraine.
Rand aurait parié qu’elle n’avait pas voulu être entendue…
Les gestes hésitants, l’Aes Sedai monta en selle.
— C’est dangereux, dit-elle en regardant le Portail brisé. (Un bref instant, ses yeux se posèrent sur la canne détruite.) Le vent ne peut pas sortir, mais n’importe qui est susceptible d’entrer. Quand nous serons à Fal Dara, je demanderai à Agelmar d’envoyer des hommes murer ce Portail.
Se tournant vers le nord, Moiraine désigna les grandes tours qui émergeaient de la brume, dans le lointain.
46
Fal Dara
Autour du Portail, des collines boisées moutonnaient sous un soleil pâlichon. Où était donc le bosquet des Ogiers ? Ici, la plupart des arbres, squelettiques, ressemblaient à des vieillards édentés. Les variétés à feuillage persistant étaient très rares, et leurs représentants faisaient peine à voir, car ils semblaient à un souffle de l’agonie.
S’abstenant de tout commentaire, Loial hocha tristement la tête.
— Aussi mort que les Terres Dévastées, ce coin du monde, lâcha Nynaeve.
Tremblant de froid, Egwene s’emmitoufla de son mieux dans sa cape.
— Au moins on est sortis, dit Perrin.
— Oui, mais où ? demanda Mat.
— Nous sommes au Shienar, un pays des Terres Frontalières, annonça Lan.
Dans sa voix, quelque chose semblait dire : « À la maison, enfin ! »
Rand s’emmitoufla lui aussi dans sa cape. Les Terres Frontalières… La Flétrissure ne pouvait pas être très loin. L’Œil du Monde non plus. Et tous les ennuis qui iraient avec.
— Nous sommes très près de Fal Dara, dit Moiraine.
La petite colonne se mit en chemin, prenant comme point de repère les tours qui se dressaient au nord et à l’est de sa position. Selon les creux et les bosses de l’itinéraire, il arrivait que ces édifices ne soient plus visibles, mais ça ne durait jamais très longtemps.
Rand remarqua plusieurs arbres fendus en deux comme s’ils avaient été frappés par la foudre.
— Le froid, répondit Lan quand le jeune homme se fut décidé à lui poser la question. Quand la température est trop basse, la sève gèle et l’arbre explose. Certaines nuits, on les entend crépiter comme des feux d’artifice, ces pauvres végétaux. L’hiver passé, c’est arrivé très souvent…
Rand secoua la tête, pensif. Des arbres qui explosent ? Même pendant un hiver normal ? Bon sang ! à quoi avait pu ressembler le dernier ? Sûrement à rien qu’il soit en mesure d’imaginer…
— Qui a parlé de « l’hiver passé » ? demanda Mat en claquant des dents.
— Allons, garçon de ferme, c’est un très beau printemps, pour la région ! Un merveilleux moment pour être encore vivant… (Lan sourit.) Mais si tu veux que ça chauffe, attends d’être dans la Flétrissure !
— Par le sang et les cendres ! marmonna Mat. Par le maudit sang et les fichues cendres !…
Rand entendit à peine ces commentaires, mais ils semblaient venir droit du cœur…
Les voyageurs commencèrent à passer devant des fermes mais, bien que ce fût l’heure où aurait dû mijoter le repas de midi, ils ne virent pas de fumée sortir des hautes cheminées de pierre. On n’apercevait ni hommes ni bêtes dans les champs, même si une charrue ou une charrette, provisoirement abandonnées, paraissaient parfois attendre le retour imminent de leur propriétaire.
Dans une cour de ferme située très près de la route, une poule solitaire creusait la terre en quête de quelque limace. Une porte de grange oscillait au vent, un des battants à demi arraché de ses gonds. La grande bâtisse résidentielle, carrément démesurée aux yeux d’un habitant de Champ d’Emond, était déserte et silencieuse. Avec son toit en pente dont les bardeaux touchaient presque le sol, la maison ressemblait davantage à une auberge qu’à une ferme.
Aucun chien ne vint aboyer aux basques des étrangers. Une faux gisait au milieu de la cour et des seaux renversés formaient un petit amas à côté du puits.
Moiraine n’aima pas du tout ce spectacle. Secouant les rênes d’Aldieb, elle la força à avancer plus vite.
Chevauchant avec ses amis de Deux-Rivières et Loial, quelques pas derrière l’Aes Sedai et le Champion, Rand n’en croyait pas ses yeux. Il ne voyait pas comment on pouvait faire pousser quelque chose dans un coin pareil. Cela dit, il n’aurait pas imaginé non plus que les Chemins puissent exister… Et même après en être sorti, ça ne s’imprimait toujours pas dans son cerveau.
— Je crois qu’elle ne s’attendait pas à ça, dit Nynaeve avec un geste circulaire qui englobait tout le paysage.
— Où sont partis les gens ? demanda Egwene. Et pourquoi cet exode ? Leur départ doit être récent…
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ? demanda Mat. Si j’en juge par cette porte de grange, ils ont peut-être fichu le camp avant l’hiver.
Nynaeve et Egwene regardèrent le jeune homme comme s’il était un crétin congénital.
— Les rideaux, aux fenêtres…, dit Egwene comme si elle parlait à un enfant pas très doué. Ils sont trop fins pour la mauvaise saison, surtout ici. Avec les rigueurs du climat, aucune maîtresse de maison ne les aurait gardés tout au long de l’hiver.
La Sage-Dame approuva du chef cette analyse.
— Les rideaux…, ricana Perrin. (Il redevint sérieux quand il vit que les deux femmes le foudroyaient du regard.) Du calme, je suis tout à fait d’accord avec vous ! Mat, tu as vu la faux ? Il y aurait eu plus de rouille que ça, si elle avait passé tout l’hiver dehors. Même si les rideaux ne t’ont pas frappé, tu aurais dû noter ce détail-là.
Rand jeta un coup d’œil discret à Perrin. À l’époque où ils chassaient ensemble, il avait une meilleure vue que l’apprenti forgeron. Mais là, il aurait été incapable de dire si la lame de la faux était rouillée ou non…