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— Au fond, je me fiche de savoir quand ces gens sont partis, grommela Mat. J’aimerais juste m’asseoir devant un bon feu, et le plus vite possible !

— Pourquoi sont-ils partis ? demanda Rand à voix basse, juste pour lui-même.

La Flétrissure n’était plus très loin – en d’autres termes, l’endroit où se terraient tous les Trollocs et les Myrddraals qui ne les avaient pas traqués en Andor. Bref, ils se jetaient dans la gueule du loup.

Cette fois, Rand parla assez fort pour que ses amis l’entendent.

— Nynaeve et Egwene, vous n’avez pas besoin de nous suivre jusqu’à l’Œil du Monde…

Comme Rand le prévoyait, les deux femmes semblèrent se demander quelle mouche venait de le piquer. Mais, la destination approchant dangereusement, il devait insister.

— Il suffit peut-être que vous soyez à proximité… Moiraine n’a jamais dit que vous deviez y être. C’est pareil pour toi, Loial. Vous pourriez attendre notre retour à Fal Dara. Ou partir pour Tar Valon. Il y aura sans doute une caravane de marchands. Sinon, Moiraine vous louera une diligence. Et, quand tout sera fini, nous vous retrouverons à Tar Valon.

— Ta’veren…, soupira l’Ogier de sa voix de stentor. Rand al’Thor, tes amis et toi attirez nos vies comme un aimant attire le fer. Votre destin détermine le nôtre, et il n’y a rien à faire contre ça… (Il eut soudain un grand sourire.) En plus, l’idée de voir l’Homme Vert est loin de me déplaire. L’Ancien Haman m’a souvent raconté sa rencontre avec lui. Mon père aussi, comme la plupart des Anciens, à vrai dire…

— Tant de gens que ça ? s’étonna Perrin. Les récits disent que l’Homme Vert est très difficile à trouver. Et, de toute façon, nul n’y arrive deux fois.

— C’est vrai, mais je ne l’ai jamais vu, et vous trois non plus… Apparemment, il n’évite pas les Ogiers, alors qu’il fuit les humains. Il sait tant de choses sur les arbres. Il connaît même les Chansons des Arbres…

— Ce que je voulais dire…, commença Rand.

Mais la Sage-Dame lui coupa la parole :

— Elle a dit qu’Egwene et moi faisons partie de la Trame. Nous sommes impliquées avec vous trois dans ce… tissage, et si on peut la croire, selon la façon dont il est réalisé, il a une chance de provoquer la défaite du Ténébreux. Même si ça me fend le cœur, j’ai tendance à la croire, parce que les événements confirment ce qu’elle avance. Si Egwene et moi ne venons pas avec vous, qui sait ce que ça changera à la Trame ?

— J’essayais simplement de…

Une nouvelle fois, Nynaeve empêcha Rand de continuer.

— Je sais très bien ce que tu tentes de faire… (La Sage-Dame dévisagea Rand jusqu’à ce qu’il s’agite nerveusement sur sa selle.) Je le sais, ne t’inquiète pas… Je n’ai aucune sympathie pour les Aes Sedai – et pour celle-là encore moins que pour les autres. Quant à m’aventurer dans la Flétrissure… Mais je déteste encore plus le Père des Mensonges. Si des garçons comme vous… non, des hommes comme vous, remplissent leur mission alors qu’ils donneraient cher pour être ailleurs, au nom de quoi devrais-je me dérober à la mienne ? Cette remarque vaut bien entendu aussi pour Egwene…

Nynaeve marqua une pause, le regard rivé sur la nuque de l’Aes Sedai qui la précédait.

— J’espère que nous arriverons bientôt à Fal Dara… Ou pensez-vous qu’elle nous fera chevaucher toute la nuit ?

Alors que Nynaeve se détachait du petit groupe pour aller rejoindre Moiraine, Mat prit la parole :

— Elle a bien dit « hommes » à notre sujet ? Il n’y a pas si longtemps que ça, elle nous conseillait de rester dans les jupes de notre mère, et voilà que nous sommes des hommes ?

— Homme ou pas, vous auriez dû rester dans les jupes de votre mère, lâcha froidement Egwene.

Mais Rand doutait que la jeune fille ait pensé ce qu’elle disait.

Egwene vint chevaucher à côté du jeune berger et lui parla à voix basse, pour que personne d’autre n’entende. Mat tendit l’oreille, mais en vain, selon toute probabilité.

— Rand, j’ai seulement dansé avec le Zingaro…, dit la jeune fille sans regarder son compagnon. Tu ne peux pas m’en vouloir d’avoir dansé avec quelqu’un que je ne reverrai jamais, pas vrai ?

— Non, bien sûr que non…

Pourquoi aborde-t-elle ce sujet maintenant ?

Soudain, Rand se souvint de ce que lui avait dit Min, à Baerlon, une éternité plus tôt.

« Elle partage tes sentiments, mais vous n’êtes pas faits l’un pour l’autre. Enfin, pas de cette façon-là… »

Fal Dara était construite sur une colline. Bien plus petite que Caemlyn, la ville était pourtant défendue par un mur d’enceinte au moins aussi haut. Autour de cette muraille, et sur un cercle très large, il n’y avait que de l’herbe coupée très ras. Du coup, nul ne pouvait approcher de la cité sans être immédiatement repéré par les gardes postés au sommet des hautes tours de guet en bois.

Si le mur de Caemlyn pouvait être qualifié de « beau », celui de Fal Dara annonçait clairement les choses : construit pour résister, il n’était là que pour ça, mais il était bien là ! Les bannières qui battaient au vent arboraient fièrement le Faucon Noir du Shienar, qui semblait ainsi voler tout autour de la muraille.

Lan rabattit la capuche de sa cape. Malgré le froid, il fit signe à ses compagnons de l’imiter. Moiraine n’avait pas attendu son geste pour le faire…

— C’est la loi au Shienar, dit le Champion, et dans toutes les Terres Frontalières. Il est interdit de dissimuler son visage en approchant des fortifications d’une ville.

— Les gens sont-ils tous beaux comme des dieux, dans le coin ? plaisanta Mat.

— Non, mais un Blafard ne peut pas passer inaperçu s’il dévoile son visage…

Le sourire de Rand s’effaça. Penaud, Mat abaissa prestement sa capuche.

Les grandes portes bardées de fer étaient ouvertes, mais une dizaine de gardes en armure, leur tabard jaune arborant lui aussi le Faucon Noir, surveillaient les entrées et les sorties. Portant tous une épée à deux mains dans le dos, ces soldats étaient également équipés d’une épée courte ou d’une masse d’armes. Attachés non loin de là, leurs chevaux caparaçonnés, une lance calée dans un étrier, avaient l’air patauds et maladroits, avec ce poids d’acier sur le corps, mais il ne fallait surtout pas s’y tromper : au combat, ils se révélaient redoutables.

Les gardes n’esquissèrent pas le moindre geste hostile vis-à-vis des cavaliers. Bien au contraire, ils les saluèrent joyeusement.

— Dai Shan ! cria même l’un d’eux en agitant au-dessus de sa tête un gantelet de fer. Dai Shan !

— Gloire au Bâtisseur ! crièrent d’autres hommes. Kiserai ti Wansho !

D’abord surpris, Loial sourit de toutes ses dents et rendit leur salut aux gardes.

Un des soldats courut un moment à côté du cheval de Lan – un sacré exploit, avec l’armure qu’il portait.

— Dai Shan, la Grue Dorée volera-t-elle de nouveau ?

— Va en paix, Ragan, répondit simplement Lan.

L’homme s’écarta. S’il rendait lui aussi leur salut aux gardes, Lan semblait plus sinistre que jamais.

Alors que les cavaliers remontaient des rues bondées de monde et de chariots, Rand fit une observation qui le troubla. Fal Dara craquait aux entournures, comme beaucoup de cités, mais ses foules ne ressemblaient pas à celles de Caemlyn ou de Baerlon. Alors que les populations, dans ces deux villes, faisaient volontiers montre d’exubérance ou d’agressivité, les gens, ici, regardaient mornement passer les cavaliers. Les yeux voilés, le visage inexpressif, ils semblaient insensibles à tout.