Deux d’entre eux détachaient des chevilles d’un Trolloc la longe d’un des chevaux dhurriens de maître al’Vere. Accroupi près du cadavre, Lan avait remonté la couverture, dévoilant les épaules de la créature et sa tête au museau de chèvre. Tandis que Rand approchait, le Champion entreprit de retirer de la cotte de mailles noire une sorte de broche en émail rouge qui représentait un trident.
— Un Ko’bal, annonça-t-il. (Il lança la broche en l’air et la rattrapa au vol.) Voilà qui nous fait sept bandes différentes, jusque-là…
Assise en tailleur sur le sol, non loin de là, Moiraine secoua pensivement la tête. Un bâton de marche sculpté sur toute sa longueur de sarments de vigne et de fleurs reposait sur ses genoux. Sa robe froissée semblait avoir été portée trop longtemps, et dans des conditions très difficiles.
— Sept bandes ! Sept ! Depuis les guerres des Trollocs, les monstres ne se sont plus jamais alliés ainsi. Les mauvaises nouvelles s’accumulent. Je commence à avoir peur, Lan. Je croyais que nous avions de l’avance, mais nous sommes peut-être plus en retard que jamais.
Incapable de parler, Rand dévisageait la jeune femme. Une Aes Sedai ! Il avait tenté de se convaincre qu’elle ne lui semblerait pas différente, maintenant qu’il connaissait son identité. À sa grande surprise, rien n’avait changé. Avec ses cheveux en bataille et une petite traînée de suie sur le nez, Moiraine n’avait plus l’air si… immaculé… certes, mais elle restait elle-même. Pourtant, les Aes Sedai devaient bien avoir des signes particuliers. Quelque chose qui les distinguait du commun des mortels. Si l’apparence d’une personne était le reflet de sa nature profonde – et en supposant que les récits disaient vrai –, Moiraine aurait dû ressembler à un Trolloc, pas à une très jolie femme qui ne perdait pas sa dignité quand elle se traînait dans la poussière.
Quoi qu’il en soit, elle pouvait aider Tam, et cela seul comptait.
Rand prit une profonde inspiration.
— Maîtresse Moiraine… Je veux dire : Moiraine Sedai, je…
La jeune femme et son Champion se tournèrent vers Rand, qui ne put pas finir sa phrase, tétanisé par le regard de l’Aes Sedai. Ce n’était plus la même personne que sur la place Verte, la veille. Les traits tirés, Moiraine avait à présent les yeux d’un prédateur. Les Aes Sedai de Tar Valon, responsables de la Dislocation du Monde… Des marionnettistes qui tiraient les ficelles dans l’ombre, faisant et défaisant les pays et les dynasties selon une stratégie connue d’elles seules…
— Un peu de lumière dans les ténèbres, souffla Moiraine. (Elle leva un peu la voix.) Comment sont tes rêves, Rand al’Thor ?
— Mes rêves ?
— Une nuit pareille peut donner des cauchemars à un homme. Si tu en as, il faut m’en parler. Parfois, je peux arranger les choses…
— Je n’ai pas de problèmes avec… C’est mon père ! Il a été blessé. Une simple égratignure, mais la fièvre le consume. La Sage-Dame dit qu’elle ne peut rien faire. Mais les légendes…
Rand s’interrompit, troublé de voir Moiraine arquer un sourcil dubitatif.
Au nom de la Lumière ! existe-t-il un seul récit où les Aes Sedai, quand il y en a, ne soient pas maléfiques ?
Rand tourna la tête vers le Champion. Fasciné par le cadavre du Trolloc, Lan ne daigna pas lui accorder une seconde d’attention.
— Eh bien, enchaîna péniblement Rand, on raconte que les Aes Sedai savent guérir… Si vous aidez mon père, le prix… Je veux dire… (Il prit une grande inspiration.) Votre prix sera le mien, s’il ne dépasse pas mes possibilités…
— Intéressant, fit Moiraine, à demi pour elle-même. Nous parlerons du prix plus tard, Rand, si c’est pertinent. Je ne peux rien te promettre. La Sage-Dame sait de quoi elle parle. Je ferai de mon mieux, mais il n’est pas dans mon pouvoir d’empêcher la Roue de tourner.
— Pour tous les humains, la mort vient tôt ou tard, dit le Champion. Sauf s’ils servent le Ténébreux, mais il faut être fou pour accepter de payer un prix pareil.
Moiraine eut un rire de gorge.
— Ne sois pas si sinistre, Lan ! s’écria-t-elle. Nous avons une raison de nous réjouir. Une petite, mais une raison quand même. (S’aidant du bâton, Moiraine se releva.) Conduis-moi jusqu’à ton père, Rand. Je l’aiderai de mon mieux. Tant de gens ici ont refusé que je les soulage… Sans doute parce qu’ils ont entendu les récits…
— Mon père est à l’auberge, dit Rand. Si vous voulez bien me suivre. Et accepter tous mes remerciements, bien sûr.
Le petit groupe se mit en chemin. Très vite, Rand se retrouva assez loin devant les autres. Il ralentit pour les attendre, accéléra de nouveau quand la jonction fut réalisée, et sema encore ses compagnons.
— S’il vous plaît, dépêchez-vous ! lança-t-il à un moment.
Disposé à tout pour sauver Tam, il ne songea pas un instant qu’admonester ainsi une Aes Sedai pouvait être dangereux.
— La fièvre le tue ! Dépêchez-vous !
— Tu ne vois pas qu’elle est épuisée ? demanda Lan, furieux. Même avec un angreal, ce qu’elle a fait cette nuit revient à courir sans cesse dans le village avec un sac de pierres sur le dos. Berger, malgré ce qu’elle a l’air de penser, je ne suis pas sûr que tu mérites l’attention qu’elle t’accorde.
Secoué, Rand ne répliqua pas.
— Du calme, mon ami, dit Moiraine.
Sans ralentir le pas, elle tapota l’épaule de son Champion. Lan se redressa de toute sa hauteur, comme s’il pouvait lui communiquer sa force en restant simplement près d’elle.
— Tu penses sans cesse à mon bien-être, Lan. Notre jeune ami se soucie de celui de son père, et c’est son droit. (Le Champion se rembrunit mais n’émit pas d’objection.) Je viens aussi vite que je peux, Rand, fais-moi confiance !
La flamme qui brillait dans le regard de Moiraine ou son ton ferme mais bienveillant ? Rand se demanda à quoi il devait se fier. À moins que l’un aille automatiquement avec l’autre. Qui pouvait dire, avec les Aes Sedai ?
De toute façon, il était trop tard pour reculer. Adaptant son pas à celui de Moiraine, Rand essaya de ne pas penser au prix qu’elle lui demanderait, lorsqu’il aborderait ce sujet.
8
Un endroit sûr
Alors qu’il franchissait la porte, les yeux de Rand se posèrent sur son père – oui, son père, et au diable qui prétendrait le contraire ! Tam n’avait pas bougé d’un pouce. Les yeux fermés, il respirait très difficilement.
Le trouvère aux cheveux blancs cessa de converser avec Bran – qui s’occupait de Tam, penché sur lui – et jeta à Moiraine un regard peu amène. L’Aes Sedai l’ignora. À vrai dire, elle n’accorda d’attention à personne, sauf à son patient. Mais lui, elle l’examina très attentivement.
Thom glissa le tuyau de sa pipe entre ses dents, le ressortit puis baissa les yeux dessus.
— On ne peut même plus fumer en paix, marmonna-t-il. Je devrais aller m’assurer qu’un fermier ne m’a pas chipé ma cape pour tenir chaud à sa vache. Au moins, dehors, je pourrai allumer ma pipe.
Sur ces mots, le trouvère s’éclipsa.
— Je n’aime pas cet homme, dit Lan, le visage de marbre. Il y a en lui quelque chose qui ne m’inspire pas confiance. La nuit dernière, je ne l’ai vu nulle part.
— Il était là, dit Bran avec un regard inquiet pour Moiraine. C’est évident. Il n’a pas brûlé sa cape devant la cheminée.